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Full text of "La relation sur le Tonkin et la Cochinchine; publiée d'après le manuscrit des archives des Affaires étrangères"

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LA  RELATION 


SUR 


LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE 

DE  M'  DE  LA  BISSACHÈRE 

(1807) 


SOCIÉTÉ  DE  LHISTOIRE  DES  COLONIES  FRANÇAISES 


LA   RELATION 


LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE 

DE  M^  DE  LA  BISSACHÈRE 

iMissionnaire  français 
(1807) 

PUBLIÉE  d'après  le  MANUSCRIT  DES  ARCHIVES  DES  AFFAIRES  ÉTRANGÈRES 
,  AVEC  UNE  INTRODUCTION  ET  DES  NOTES 

Par    Charles    B.-MAYBON 

Docteur    és-lettres 


U1IV7. 


^.  z.li. 


PARIS 
Au  siège  de  la  Société  ;  31,  rue  des  Pyramides, 

EN    VENTE    CHEZ 

EDOUARD  CHAMPION,   Éditeur,  5,  Quai  Malaquais 

i920 


r 


INTRODUCTION 


La  relation  qui  est  ici  reproduite  a  connu  une 
étrange  fortune. 

Rédigée  sur  la  demande  d'un  officier  de  cavalerie, 
Félix  Renouard  de  Sainte-Croix,  qui  rencontra  le 
missionnaire  Pierre- Jacques  Lemonnier  de  La  Bissa- 
chère  à  Macao  en  1807  \  elle  fut  publiée  en  1810 
par  cet  officier  qui  ne  lui  conserva  pas  la  forme  ori- 
ginale sous  laquelle  il  l'avait  reçue  et  ne  fit  pas 
connaître  le  nom  du  véritable  auteur. 

En  1811  et  en  1812,  elle  fut  l'occasion  d'un  ouvrage 
du  célèbre  philanthrope  le  baron  de  Montyon  qui, 
s'efîaçant  derrière  le  nom  de  La  Bissachère,  ne  faisait 
cependant  que  des  emprunts  assez  limités  au  texte 
de  ce  missionnaire. 

Il  se  trouve  donc  que  l'ouvrage  qui  est  connu  du 
public  comme  étant  de  La  Bissachère  ne  contient 
que  peu  de  chose  de  lui,  tandis  que  ses  notes  sont 

1.  Voir  ci-dessous,  p.  73  (p,  1  du  ms.)  ;  En  1807,  La  Bissa- 
chère arriva  à  Macao  où  se  trouvait  alors  Renouard  de  Sainte- 
Croix,  «  Je  priai  ce  monsieur,  dit  Samte-Croix,  de  vouloir  bien 
me  faire  un  précis  sur  le  Tonquin  et  il  eut  la  complaisance  de 
rédiger  les  notes  qu'on  va  lire.  » 

1. 


6  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

entièrement  reproduites,  —  quoique  assez  sérieu- 
sement modifiées,  —  dans  un  ouvrage  paru  sous  le 
nom  de  Renouard  de  Sainte-Croix. 

Le  petit  problème  bibliographique  qui  consistait 
à  rendre  à  La  Bissachère  ce  qui  était  à  La  Bissachère 
a  pu  être  résolu  grâce  à  la  présence,  aux  Archives 
des  Affaires  étrangères,  d'un  manuscrit  qui  con- 
tient : 

1°  Un  avant-propos,  non  signé,  de  Renouard  de 
Sainte-Croix   (4  pages). 

2°  Une  introduction  du  môme,  non  signée  (64  pa- 
ges). 

3^  Un  récit  abrégé  de  quelques  circonstances  de 
la  conquête  du  Tonkin  par  le  prince  annamite  connu 
sous  le  nom  de  Gia-long,  par  M^  de  La  Bissachère 
(34  pages). 

4°  Des  notions  sur  le  Tonkin,  par  M'*  de  La  Bissa- 
chère (96  pages). 

5°  Deux  pièces  jointes  à  ces  notes  par  La  Bissa- 
chère. 

L'intérêt  de  la  publication  de  ce  manuscrit  est 
triple.  En  premier  lieu,  il  n'est  pas  sans  utilité  de 
rendre  au  texte  de  La  Bissachère  la  forme  que  son 
rédacteur  lui  avait  donnée.  Ce  texte  est  accompagné 
de  notes  de  Renouard  de  Sainte-Croix  qui  n'ont 
pas  trouvé  place  dans  l'ouvrage  de  celui-ci.  Enfin 
Favant-propos  et  l'introduction  de  Renouard  de 
Sainte-Croix  sont  complètement  inédits  et  con- 
tiennent, parmJ  quelques  erreurs,  des  renseignements 
sur  l'histoire  du  pays  d'Annam,  d'autant  plus  pré- 
cieux qu'ils  proviennent  de   Jean-Marie   Dayot,  — 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  1 

un  des  officiers  français  qui  servit  le  plus  efficace- 
ment le  prince  annamite  au  début  de  sa  lutte  contre 
les  rebelles. 

Une  telle  publication  ne  serait  pas  entièrement 
justifiée  si  elle  était  limitée  à  la  reproduction  du 
manuscrit.  Une  patiente  comparaison  de  son  contenu 
avec  le  texte  de  Montyon  et  avec  le  texte  de  Rc- 
nouard  de  Sainte-Croix  a  permis  d'indiquer  dans 
quelle  mesure  chacun  de  ces  auteurs  a  mis  à  contri- 
bution les  notes  du  missionnaire  ;  les  emprunts  que 
fait  Montyon  à  un  ouvrage  récemment  paru  au 
moment  où  il  publia  le  sien  ont  aussi  donné  lieu  à 
quelques  remarques.  Il  pouvait  paraître  superflu, 
dans  une  publication  de  ce  genre,  —  qui  a  pour 
objet  principal  de  mettre  au  jour  un  document 
imparfaitement  connu,  —  de  relever  toutes  les 
erreurs  historiques  commises  par  les  rédacteurs  ;  des 
références  ont  été  cependant  faites,  pour  quelques 
faits,  à  certains  passages  de  notre  Histoire  moderne 
du  Pays  d'Annam  ;  le  lecteur  pourra  ainsi  rectifier 
les  indications  du  manuscrit,  s'il  le  juge  utile.  Enfin 
des  notes  biographiques  et  bibliographiques  vont 
être  fournies. 

La  présentation  du  manuscrit  pourra  paraître 
ainsi  suffisante,  —  nous  l'espérons  du  moins. 


RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 


I.  —  L'auteur  de  la  Relation  sur  le  Tonquin. 

A.   —  Notes  biographiques  ^. 

Pierre- Jacques  Lemonnier  de  La  Bissachère  naquit 
vers  1764  dans  le  diocèse  d'Angers.  Le  nom  de  sa 
paroisse  natale  est  inconnu  ;  on  signale  seulement 
qu'il  se  trouve  à  Pouancé,  commune  de  Maine-et- 
Loire,  une  propriété  du  nom  de  la  Bissachère,  habitée 
longtemps,  et  notamment  au  xviii^  siècle,  par  des 
Lemonnier. 

Il  fut  vicaire  à  Bourgueil  (Indre-et-Loire)  qui 
relevait  à  cette  époque  du  diocèse  d'Angers.  Il  entra 
au  Séminaire  des  Missions-Etrangères  de  Paris  ;  il 
y  fit  un  court  séjour  à  l'issue  duquel  son  départ 
pour  le  Tonkin  fut  décidé.  Il  s'embarqua  à  Lorient 
au  mois  de  mars  1790  ;  arrivé  à  destination,  il  fut 
affecté  au  Tonkin  occidental.  Bientôt  le  vicaire 
apostolique,  Mgr  Longer,  évêque  de  Gortyne  ^,  put 
apprécier  son  zèle  ;  il  louait  son  talent  de  prédicateur 
et  de  convertisseur. 

1.  Ces  noies  sont  empruntées  à  la  notice  que  M.  Ad.  Lalnay, 
de  la  Société  des  Missions-Etrangères,  a  consacrée  à  La  Bissa- 
chère dans  son  Mémorial  de  la  Société  des  Missions- Etrangères 
(II,  p.  343);  à  d'autres  notices,  moins  complètes,  publiées  dans 
les  Annales  maritimes  et  coloniales  (1830,  I,  p.  451)  et  dans 
divers  dictionnaires  biographiques  cités  plus  loin  (art.  B)  ;  enfin 
à  la  collection  des  Nouv'ellcs  Lettres  édifiantes. 

2.  Longer  Jacques-Benjamin,  né  le  31  mai  1752,  au  Havre, 
diocèse  de  Rouen  ;  ordonné  le  23  septembre  1773,  part  de  Lorient 
le  9  janvier  1776  ;  missionnaire  en  Cochinchine  ;  nommé  évêque 


SUR  LE  TONKIN   ET  LA  COCHINCHINE  9 

En  1795,  au  fort  de  la  lutte  entre  le  prince  Nguyên 
Anh  et  les  Tây-son*,  les  chrétiens  furent  durement 
persécutés  dans  la  région  du  Nghê-an  qu'il  habitait  ; 
il  en  fut  réduit  à  fuir  de  retraite  en  retraite  pour 
échapper  aux  recherches  dont  il  était  l'objet. 

En  1798,  en  1799,  nouvelles  persécutions  ;  dans 
la  province  où  résidait  La  Bissachère,  toutes  les 
églises,  les  maisons  de  prêtres  et  de  religieuses  furent 
pillées,  puis  renversées,  et  les  matériaux  furent 
emportés  ;  le  village  où  était  le  collège  fut  saccagé 
de  fond  en  comble  ;  les  maisons  de  chrétiens  indi- 
gènes furent  détruites  dans  toute  l'étendue  de  la 
province,  les  chrétiens  eux-mêmes  furent  soumis  à 
la  torture  ;  les  mandarins  voulaient  leur  faire  ainsi 
avouer  où  étaient  les  missionnaires.  Mgr  La  Mothe, 
évêque  de  Castorie  ^,  poursuivi  par  les  persécuteurs, 
put  s'échapper  en  s'enfonçant  dans  les  bois.  Quant 
à  La  Bissachère,  s' étant  enfui  au  travers  d'une  haie, 
il  resta  d'abord,  avec  quelques-uns  de  ses  serviteurs, 

de  Gortyne,  coadjuteur  au  Tonkin  occidental,  puis  vicaire  apos- 
tolique ;  sacré  à  Macao  le  20  septembre  1792  ;  mort  le  8  février 
1831  dans  la  province  de  Nam-dinh.  D'ap.  Launay.  Mémorial 
de  la  Société  des  Missions- Étrangères. 

1.  Il  n"a  pas  été  possible,  à  notre  regret,  d'employer  les 
signes  usités  pour  reproduire  en  caractères  romains  les  mois  de 
la  langue  annamite  ;  mais  on  les  trouvera  à  la  fin  de  ce  volume, 
dans  la  liste  des  noms  et  des  expressions  annamites  figurant 
dans  le  texte. 

2.  La  Mothe  Charles,  né  vers  1751,  dans  le  diocèse  de  Sens  ; 
part  de  Brest  le  10  février  1782  ;  missionnaire  au  Tonkin  occi- 
dental ;  provicaire  en  1789  ;  évêque  de  Castorie  et  coadjuteur 
au  Tonkin  occidental,  sacré  le  10  avril  1796  ;  mort  le  22  mai  1816, 
dans  le  Nghê-an.  D'ap.  Launay,  op.  cil. 


10  BELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

caché  derrière  une  grosse  roche,  au  bord  de  la  mer, 
ayant  de  l'eau  jusqu'à  la  ceinture  ;  de  là,  des  pêcheurs 
chrétiens  le  transportèrent  sur  un  grand  rocher  fort 
élevé,  éloigné  de  terre  d'environ  huit  lieues.  «  Je 
me  plais  ici  singulièrement,  écrivait-il  ;  j'y  passerais 
volontiers  ma  vie,  si  telle  était  la  volonté  de  Dieu. 
La  croyance  générale  de  ces  peuples  est  que  cette 
montagne  appartient  aux  diables,  et  qu'ils  les  ont 
entendus  plusieurs  fois.  J'y  suis  depuis  bientôt 
quatre  mois  et  je  vous  assure  que  j'y  ai  rencontré 
le  bon  Dieu,  qui  me  fait  de  grandes  grâces,  mille  fois 
plus  qu'un  pécheur  comme  moi  ne  devrait  en  at- 
tendre. »  Il  abandonna  cependant  ce  bienheureux 
asile  après  y  être  demeuré  sept  à  huit  mois  avec  quatre 
de  ses  élèves.  Il  se  tint  «  caché  dans  un  petit  village 
tout  chrétien,  mais  isolé  et  tout  entouré  de  villages 
idolâtres  ;  ce  qui  fait  qu'il  lui  était  impossible  de 
sortir  de  là  pour  passer  dans  quelque  autre  chré- 
tienté. Il  fut  dénoncé  au  gouverneur,  qui  envoya 
plusieurs  fois  des  soldats  pour  le  prendre  ;  mais  Dieu 
le  préserva  de  tomber  entre  leurs  mains.  Il  avait 
fait  creuser  une  fosse,  dans  laquelle  il  se  renfermait 
quand  il  y  avait  quelque  danger.  Un  chrétien  rap- 
portait lui  avoir  vu  la  tête  toute  couverte  de  fourmis, 
lorsqu'il  sortait  de  cette  retraite  souterraine.  Plu- 
sieurs néophytes  du  village  où  ce  missionnaire  était 
caché  eurent  à  souffrir  de  cruelles  tortures  pour 
n'avoir  pas  voulu  déclarer  l'endroit  où  il  était.  Aux 
uns  on  leur  brûla  le  doigt  index  jusqu'à  la  main  ^  ; 

1.   Il  est  fait  allusion  à  ce  fait  dans  la  relation  de  La  Bissachcre  ; 
voir  ci-dessous,  p.  121  (p.  103  du  ms.). 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  11 

à  d'autres  on  leur  découvrit  les  os  des  jambes  avec 
des  sabres  ;  plusieurs  eurent  les  mains  liées  avec  une 
telle  violence  que  le  sang  jaillissait.  Dieu  les  soutint 
dans  ces  tourments  :  ils  ne  dirent  rien  qui  pût  faire 
découvrir  le  missionnaire.  » 

La  persécution  étant  un  peu  ralentie,  La  Bissa- 
chère,  qui  était  revenu  dans  la  province  du  Nghê-an, 
rassembla  autour  de  lui,  en  1800,  quelques  sujets 
de  cette  province,  pour  leur  enseigner  la  théologie  ; 
mais  en  1801,  la  crainte  des  espions  qui  rôdaient 
sans  cesse  autour  du  village  où  il  était,  l'obligea  de 
renvoyer  ses  élèves. 

Vers  cette  époque,  les  progrès  des  troupes  royales 
préoccupèrent  les  mandarins  tây-son  et  les  chré- 
tiens, oubliés  d'eux,  vécurent  plus  tranquilles.  La 
capitale  de  Hué  prise,  les  provinces  du  Sud-Annam 
pacifiées,  Nguyên  Anh  commença  la  campagne  qui 
devait  faire  passer  le  Tonkin  sous  sa  loi.  Lorsqu'il 
passa  dans  la  province  du  Nghê-an,  au  commence- 
ment du  mois  de  juillet  1802,  Mgr  de  Castorie  et 
La  Bissachère  allèrent  le  saluer  ;  il  les  admit  à  son 
audience  et  les  traita  avec  distinction. 

Malade  en  1806,  La  Bissachère  dut  quitter  le 
Tonkin  ;  il  était  en  1807  à  Macao  où  il  rencontra 
Renouard  de  Sainte-Croix,  —  il  arriva  au  mois  d'août, 
dit  celui-ci  ^.  Jean-Baptiste  Chaigneau,  officier  fran- 
çais au  service  de  Gia-long,  écrivait  de  Hué,  le 
6  juin  1807,  à  M.  Létondal,  procureur  des  Missions- 
Etrangères  à  Macao  :  «  M.  de  La  Bissachère  vous 

1.  Voir  l'avant-propos    de    Saiule-Croix,  p.  73  (p.  1  du  ms.). 


12  RELATION   DE  M.   DE   LA  BISSACHÈRE 

racontera  en  détail  l'état  actuel  de  la  Cochinchine  ^.  » 
Cette  phrase  permet  de  confirmer  le  renseignement 
de  Sainte-Croix  sur  l'époque  où  le  missionnaire  se 
trouvait  à  Macao  et,  par  une  coïncidence  étrange, 
donne  à  l'avance  le  titre  de  l'ouvrage  qui  sera  publié 
à  Paris  en  1812  sous  le  nom  de  La  Bissachère  :  Etat 
actuel  du  Tunkin,  de  la  Cochinchine,  etc. 

On  n'indique  pas  exactement  à  quel  moment  La 
Bissachère  arriva  en  Europe  ;  on  dit  seulement  qu'il 
débarqua  en  Angleterre  en  1808.  Il  y  demeura  assez 
longtemps,  —  six  ou  sept  ans,  —  vivant  à  Londres 
et  à  Oxburg  ;  il  songea,  paraît-il,  à  fonder  une  con- 
grégation, mais,  d'après  M.  Ad.  Launay  qui  rapporte 
ce  bruit,  son  désir  n'eut  pas  de  suite  2.  Il  éprouva, 
semble-t-il,  de  grandes  difficultés  à  trouver  des 
moyens  d'existence  et  ce  serait  pour  se  créer  des 
ressources  que,  sur  le  conseil  de  quelques  personnes, 
il  aurait  projeté  de  publier  les  notes  écrites  pour 
Sainte-Croix.  C'est  à  cette  occasion  qu'il  entra  en 
relations  avec  le  baron  Antoine  de  Montyon,  —  on 
peut  du  moins  le  supposer  sans  grands  risques 
d'erreur.  Le  baron  qui  avait  passé  en  Suisse  dès 
le  début  de  la  Révolution,  était  en  efîet  installé 
en  Angleterre  depuis  plusieurs  années  lorsque  La 
Bissachère  y  arriva  ;  il  était  devenu  membre  de  la 
Société   Royale   de   Londres  et  s'occupait   d'études 

1.  Cadière,  Documents  (le  litre  complet  est  cité  à  l'article  B 
de  ce  titre  I),  p.  59. 

2.  «  Il  résida  assez  longtemps  en  Angleterre  et  se  mit  à  la  tête 
d'une  congrégation  »,  dit  le  rédacteur  de  la  notice  des  Annales 
maritimes  et  coloniales. 


i 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  13 

littéraires,  politiques  et  philosophiques  ;  il  ne  quitta 
l'Angleterre  qu'au  moment  de  la  Restauration  et 
suivit  Louis  XVIII  quand  il  rentra  en  France.  On 
imagine  que,  fort  curieux  comme  on  l'était  à  son 
époque,  des  mœurs  et  des  usages  des  pays  lointains, 
il  fut  heureux  de  trouver  en  La  Bissachère  un  voya- 
geur bien  informé,  de  le  faire  parler  de  ce  qu'il  avait 
vu,  appris  et  souffert  au  Tonkin  durant  les  seize 
ou  dix-sept  années  qu'il  y  avait  vécu.  D'après  un 
des  biographes  de  La  Bissachère^,  le  missionnaire 
aurait  confié  à  Montyon  le  soin  de  rédiger  ses 
notes,  car  il  était  embarrassé  de  faire  ce  travail  lui- 
même.  Mais  il  aurait  mal  placé  sa  confiance.  «  Le 
célèbre  philantrophe,  à  ce  qu'il  parait,  n'agit  pas  en 
cette  circonstance  avec  la  générosité  qu'on  a  tant 
louée  dans  son  testament  ;  non  seulement  il  apporta 
dans  son  travail  des  changements  et  des  intercala- 
tions  peu  convenables,  mais  il  garda  pour  lui  le 
prix  intégral  qu'il  avait  reçu  de  l'éditeur  et  ne  donna 
au  pauvre  prêtre  que  quelques  exemplaires.  »  Nous 
ne  sommes  pas  en  mesure  de  déterminer  avec  exac- 
titude ce  qu'il  peut  y  avoir  de  vrai  dans  cette  accu- 
sation ;  de  toutes  façons,  il  est  certain  que  Montyon 
eut  connaissance  des  notes  de  La  Bissachère  et  l'on 
verra  plus  loin  comment  il  en  mit  en  œuvre  le 
contenu, 

La  Bissachère  ne  retourna  en  France  qu'en  1815, 
député  à   Paris  par  la  mission   de   Cochinchine  ;   il 


1.  Nouvelle    biographie...     (Firmin    Didot    frères).     L'article 
relatif  à  La  Bissachère  est  signé  K, 


14  RELATION   DE   M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

exerça  ses  fonctions  jusqu'au  21  juillet  1817,  date 
à  laquelle  il  fut  reçu  directeur  du  Séminaire. 

Richelieu,  ministre  des  Affaires  étrangères  et  pré- 
sident du  Conseil  des  ministres,  le  consulta  en  cette 
même  année  ainsi  que  Richenet,  procureur  de  la 
mission  lazariste  de  Pékin,  —  car  il  se  préoccupait 
d'étendre  le  commerce  de  la  France  dans  la  mer  de 
Chine.  La  Bissachère  lui  fournit  des  informations  sur 
les  pays  qu'il  avait  habités  et  notamment  sur  la 
Cochinchine. 

Au  séminaire,  il  fut,  par  trois  fois  consécutives, 
élu  assistant  au  supérieur,  en  1820,  en  1823,  en 
1826.  Il  y  mourut  le  l^'*  mars  1830  après  une  longue 
maladie  qui  l'avait  rendu  aveugle  et  perclus  de  tous 
les  membres. 


B.  —  Notes  bio-bibliographiques. 

Il  est  question  de  La  Bissachère  ou  de  sa  relation 
dans  les  ouvrages  dont  la  liste  suit  ^  : 

Renouard  de  Sainte-Croix.  Voyage  commercial 

1.  Peproduite  d'après  Ad.  Launay  (op.  cit.).  Quelques  addi- 
tions de  minime  importance  y  ont  été  faites  :  des  références  à 
trois  pages  des  Nouvelles  Lettres  édifiantes  (édit.  Le  Clère,  Paris, 
1823)  qui  avaient  échappé  à  l'attention  de  M.  Ad.  Launay 
(tome  VIII,  p.  20,  22,  72)  ;  la  notice  des  Annales  maritimes  et 
coloniales,  le  compte-rendu  de  VEdinhurgh  Review  ;  des  réfé- 
rences à  la  Bibliographie  annamite  de  Barbie  du  Bocage  et  à 
la  Bihliotheca  Indosinica  de  M.  II.  Cordier  ;  aux  Documents 
relatifs  à  l'époque  de  Gia-long,  par  L.  Cadière,  de  la  Société 
des  Missions-Etrangères  ;  des  références  aux  Supercheries  litté- 
raires dévoilées  et  à  la   France  littéraire    de    Quérabd  ;    à    un 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  15 

et  politique  aux  Indes  Orientales,  Avant-propos, 
p.  viij  ;  t.  III,  p.  221. 

Exposé  statistique  du  Tunkin,  Introduction,  p.  7. 

Etat  actuel  du  Tunkin^,  Avis  de  l'Editeur  ;  Intro- 
duction, p.  9,  10. 

Edinburgh  Reçiew,  octobre  1813- janvier  1814, 
p.  348-360  2. 

Moniteur  universel,  1812,  n^  37,  p.  145. 

H.  P.  —  Cochin-China.  Extrait  du  Calcutta  Jour- 
nal, january  1823,  réimprimé  dans  Notices  of  the 
Indian  Archipelago  and  adjacent  countries,  by  J. 
H.  MooR  ;  Singapore,  1837  ;  p.  231. 

Nouvelles  des  Missions  Orientales,  reçues  au  sémi- 
naire des  Missions-Etrangères,  1793-1796,  p.  11  ; 
1794-1807  ;  p.  85,  90,  92,  118,  162. 

Nouvelles    Lettres    édifiantes    des    Missions    de    la 

article  du  Calcutta  Journal  ;  à  un  ouvrage  de  M.  Faure  sur 
l'évêque  d'Adran  ;  à  l'ouvrage  de  Crawfurd  sur  sa  mission  en 
Cochinchine  ;  à  trois  dictionnaires  biographiques  ;  à  une  étude 
de  M.  Cl.-E.  Maître  sur  Pigneau  de  Behaine  ;  à  un  article  de 
Charles-B.  May  bon  dans  la  Revue  de  V histoire  des  Colonies 
françaises;  à  l'ouvrage  de  Renouard  de  Sainte-Croix,  à  l'In- 
troduction de  M.  de  Montyon,  à  l'Avis  de  l'éditeur,  Galignani. 
De  ces  trois  derniers  lieux,  des  extraits  seront  faits  ci-après,  II, 
articles  A  et  B, 

1.  Les  titres  complets  de  cet  ouvrage  et  des  deux  précédents 
sont  donnés  infra,  au  titre  II  de  cette  Introduction,  art.  A 
p.  19  pour  le  premier,  art.  B  pp.  35  et  40  pour  les  deux  autres. 

2,  L'auteur  de  ce  compte  rendu  regrette  la  partie  prépondé- 
rante prise  par  le  rédacteur  (en  français  dans  le  texte)  qui  donne 
le  résultat  des  observations  de  La  Bissachère  et  non  ces  obser- 
vations mêmes  ;  il  exprime  le  souhait  de  voir  publier  les  papiers 
de  La  Bissachère  sous  leur  forme  originale.  Il  était  peut-être  au 
courant  des  infidélités  du  «  rédacteur  », 


16  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

Chine  et  des  Indes  Orientales  ;  VII,  p.  205,  209,  266, 
276  suiv.  ;  VIII,  p.  14,  20,  22,  50,  70,  72,  87. 

Annales  de  la  Propagation  de  la  Foi,  I,  1822-1825, 
nO  VI,  p.  30  ;  II,  1826-1827,  p.  162. 

Annales  maritimes  et  coloniales,   1830,    I,  p.   451. 

Estratto  délie  lettere  originali  scritte  in  idioma  fran- 
cese  dai  Vicarj  apostolici,  missionnarj  délia  Cina, 
Tunkino,  Cochinchina  etc.  sullo  stato  di  quelli  missioni, 
t.  II  (Roma  1806);  p.  2  ;  p.  75. 

Brève  Notizie  sullo  Stato  délia  Cattolica  religione 
nella  Cina,  Tunkino,  Cochinchina...  compilato  d'ail 
abate  Settimio  Costanzi,  D.  S.  T...  Societa  agraria, 
Ivrea  (vers  1806),  in-8  ;  p.  26. 

Ami  de  la  Religion  et  du  Roi,  Journal  ecclésias- 
tique, politique  et  littéraire  ;  Le  Clere,  Paris,  in-8, 
1823,  p.  367. 

John  Crawfurd.  Journal  of  an  Emhassy  from 
the  Governour  Genercd  of  India  to  the  Courts  of  Siam 
and  Cochin-China.  Londres,  1828,  p.  526. 

QuÉRARD.  Les  Supercheries  littéraires  dévoilées,  II, 
col.  478. 

La  France  Littéraire,  VI,  p.  275,  327. 

F.  K.  DE  Feller.  Dictionnaire  historique  ou  Bio- 
graphie universelle  des  hommes  qui  se  sont  fait  un 
nom...  1837,  s.  v.  Monthyon. 

Biographie  universelle  ou  Dictionnaire  historique... 
par  une  Société  de  Gens  de  Lettres,  ^1833,  s.  v. 
Montyon. 

Les  Contemporains,  s.  v.  Montyon,  n^  493,  p.  12. 
La  Cochinchine  et  le  Tonkin,  p.  202,  207. 
Nouvelle  Biographie  générale  depuis  les  temps  les 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  17 

plus  reculés  jusqu'à  nos  jours...  (Firmin  Didot  frères), 
XXVIII,  p.  371. 

V,-A.  Barbie  du  Bocage.  Bibliographie  annamite. 
Livres,  Recueils  périodiques^  Manuscrits,  Plans,  1867  ; 
nos  39,  40  ;  p.  7. 

Henri  Cordier.  Bibliotheca  Indosinica.  Diction- 
naire bibliographique  des  ouvrages  relatifs  à  la  pénin- 
sule indochinoise,  1912  ;  I,  col.  997-998. 

LouvET.  La  Cochinchine  religieuse,  I,  p.  469. 

Lettre  à  VEvêque  de  Langres,  p.  239,  301. 

Vie  de  M.  Vabbé  Buisson,  p.  103. 

Adrien  Launay.  Histoire  générale  de  la  Société 
des  Missions-Etrangères,  voir  à  l'Index  du  t.  III, 

—  Mémorial  de  la  Société  des  Missions-Etran- 
gères ;  1^6  partie,  p.  50  ;  2^  partie,  p.  343. 

Alexis  Faure.  Les  Français  en  Cochinchine  au 
dix-huitième  siècle.  Mgr  Pigneau  de  Behaine,  évêque 
d'Adran.  Paris,  1891,  p.  216. 

Henri  Cordier.  La  Reprise  des  Relations  de  la 
France  avec  VAnnam  sous  la  Restauration.  T^oung- 
pao,  1903,  p.  289. 

Cl.-E.  Maître.  Documents  sur  Pigneau  de  Béhaine, 
Revue  Indochinoise,  1913,  2^  sem.,  p.  344-347. 

L.  Cadière.  Documents  relatifs  à  Vépoque  de  Gia- 
long.  Bulletin  de  V Ecole  française  d' Extrême-Orient, 
1912,  no  7,  p.  56,  59. 

Charles  B.-Maybon.  Nguyên  Anh,  Empereur  et 
Fondateur  de  dynastie,  Gia-long  (1802-1820).  Revue 
de  VHistoire  des  Colonies  françaises,  1919  ;  Extr., 
p.  34  et  82. 


18  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

II.   —   La    publication    de    la    Relation 
DE    La   Bissachère. 

A.  —  Renouard  de  Sainte-Croix  et  son  ouvrage. 

Après  la  signature  de  la  paix  d'Amiens  (27  mars 
1802),  qui  rendait  à  la  France  les  colonies  occupées 
ou  acquises  par  les  Anglais  au  cours  de  la  guerre, 
une  expédition  fut  envoyée  en  Extrême-Orient.  Elle 
était  commandée  par  le  général  Decaen  qui,  avec  le 
titre  de  capitaine-général  des  établissements  français 
à  l'Est  du  cap  de  Bonne-Espérance,  était  chargé  de 
la  reprise  de  possession.  Le  général  partit  de  Brest 
le  4  mars  1803  avec  un  état-major  considérable, 
des  chefs  militaires  et  civils,  des  troupes  et  tout  un 
personnel   administratif   au   complet. 

L'expédition  comprenait  un  vaisseau,  le  Marengo, 
trois  frégates,  V Atalante,  la  Belle-Poule,  la  Sémillante, 
un  brick,  le  Bélier,  et  deux  transports,  la  Côte-d'Or 
et  la  Marie-Française.  A  bord  de  la  Sémillante  se 
trouvait  Félix  Renouard  de  Sainte-Croix,  ancien 
officier  de  cavalerie. 

Sainte-Croix,  arrivé  à  Pondichéry  au  mois  de 
juillet  1803,  lit  un  séjour  d'un  an  environ  dans 
l'Inde,  partit  pour  les  Philippines  où  il  fut  chargé 
par  le  gouverneur-général  d'organiser  la  défense  des 
îles,  passa  à  Macao  à  la  fin  de  l'année  1806,  visita 
Canton,  s'informa  partout  des  ressources  des  pays  tra- 
versés, étudiant  avec  intérêt  les  choses  et  les  gens. 

En  1810,  il  publia  un  ouvrage  dans  lequel  il  résu- 
mait, sous  forme  de  lettres  à  des  amis  (il  y  en  a 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHI^•CHINE  19 

quatre-vingts  dans  les  trois  volumes),  toutes  les 
données  acquises  au  cours  de  son  long  voyage  de 
cinq  années.  Le  titre  de  l'ouvrage  décrit  fort  sufR- 
samment  son  contenu.  Le  voici  : 

VOYAGE 

COMMERCIAL  ET  POLITIQUE 
AUX 

INDES   ORIENTALES, 

AUX    ILES    PHILIPPINES,    A    LA    CHINE, 

AVEC 

DES  NOTIONS  SUR  LA  COCHINCHINE 
ET  LE  TONQUIN, 

PENDANT  LES  ANNÉES  1803,  1804,  1805,  1806  &  1807. 

Contenant  des  Observations  et  des  Renseignemens,  tant  sur  les 
Productions  territoriales  et  industrielles  que  sur  le  Commerce 
de  ces  pays  ;  des  Tableaux  d'importations  et  d'exportations  du 
commerce  d'Europe  en  Chine,  depuis  i8o4  jusqu'en  1807  ;  des 
Remarques  sur  les  Mœurs,  les  Coutumes,  le  Gouvernement,  les 
Lois,  les  Idiomes,  les  Religions,  etc.  ;  un  Apperçu  des  moyens  à 
employer  pour  affranchir  ces  contrées  de  la  puissance  anglaise. 

Par  M.  Félix  RENOUARD  DE  SAINTE-CROIX, 

Ancien  Officier  de  cavalerie  au  service  de  France,  chargé  par  le  Gouverneur  des 
îles  Philippines  de  l'organisation  des  troupes  pour  la  défense  de  ces  îles. 

Cet  ouvrage  est  accompagné  de  Cartes  géographiques  de  l'Inde  et  de  la  Chine, 
par  MM.  MENTELLE,  Membre  de  l'Institut,  et  CHANLAIRE,  l'un  des  Auteurs 
de  l'Atlas  national. 

PARIS 

AUX    ARCHIVES     DU     DROIT    FRANÇAIS 

Chez  CLAMEM  Frères,  Libraires-Éditeurs,  rue  de  l'Echelle,  N"  3, 
au  Carrousel. 

DE    l'imprimerie    DE    CRAPELET 

1810 


20  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

La  dernière  lettre  du  troisième  volume  intitulée 
Notions  préliminaires  sur  la  Cochinchine  et  le  Tonkin 
(p.  221-289)  est  la  seule  qui  ait  trait  aux  pays  anna- 
mites et  elle  reproduit  assez  fidèlement  quant  à 
l'ensemble,  les  notes  que  La  Bissachère  avait  remises 
au  voyageur.  Des  changements  portent  sur  la  forme 
même  de  la  rédaction,  des  corrections  en  général 
assez  heureuses  étant  apportées  au  texte  du  mission- 
naire. Mais  les  plus  importants  sont  ceux  qui,  par 
une  distribution  nouvelle  des  matières,  ont  donné  à 
la  relation  originale  un  aspect  tout  différent  de  celui 
qu'elle  avait  en  sortant  de  la  plume  de  La  Bissa- 
chère ;  et  l'on  doit  reconnaître  que  l'effort  de  Sainte- 
Croix  est  demeuré  assez  vain.  Ses  tentatives  pour 
réunir  en  chapitres  des  fragments  ayant  quelques 
rapports  entre  eux  n'ont  donné  qu'une  unité  factice 
à  la  relation  qui  ne  paraît  pas  pour  cela  moins 
décousue  ;  mieux  aurait  valu  lui  laisser  son  apparence 
primitive  de  simples  notes  juxtaposées  sans  plan 
préconçu  que  de  lui  infliger  un  ordre  artificiel,  et 
de  tracer  des  cadres  dans  lesquels  se  trouvent 
encore,  en  dépit  des  excellentes  intentions  du  rédac- 
teur, bien  des  éléments  disparates.  Les  notes  dont 
le  texte  de  La  Bissachère  est  accompagné  dans  la 
publication  que  nous  faisons  du  manuscrit  des 
Archives  des  Affaires  étrangères,  suffiront  à  montrer 
le  travail  de  marqueterie  auquel  s'est  livré  assez 
inutilement  Renouard  de  Sainte-Croix.  Il  peut 
paraître  intéressant  de  rapprocher  la  table  des  ma- 
tières du  manuscrit  et  le  sommaire  des  chapitres  de 
Sainte-Croix   pour   souligner   encore   les   différences 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  21 

apportées  dans  la  présentation  des  notions  fournies 
par  le  missionnaire. 

1»  Table  des  matières  du  manuscrit'^. 

Notions  sur  le  Tonquin  (p.  105). 

Origine  du  nom  Tonquin  (p.  105). 

La  Cochinchine  était  autrefois  une  province  du 
Tonquin  (p.   107). 

La  famille  de  l'Empereur  actuel  n'est  pas  la  vraie 
famille  des  anciens  Rois  (p.  108). 

Le  prince  actuel  est  haï  des  peuples  et  les  raisons 
(p.   111). 

Langue  et  écriture  tonquinoises  (p.  117). 

Les  Chinois  ont  gouverné  le  Tonquin  (p.  119). 

Manière  dont  l'Empereur  de  Chine  donne  l'inves- 
titure en  ce  pays  (p.  122). 

Ce  que  signifie  le  mot  Tây-son  (p.  125). 

Culte  du  Tonquin  et  des  magiciens,  etc.  (p.  126). 

Croyances  du  nouvel  Empereur.  Ses  ordonnances 
au  sujet  des  Rois  Spirituels  (p.  132). 

Croyance  de  la  mère  et  de  la  sœur  de  l'Empereur 
(p.  134). 

Population  du  Tonquin  et  des  Chrétiens  (p.  141). 

Institutions  civiles  et  morales  de  ce  pays  (p.  143). 

Loix  sur  les  meurtres,  etc.  (p.  145). 

Pohce  faite  dans  les  villages  tonquinois  (p.  150). 

Le  Gouvernement  est  despotique  (p.  153). 

1.  Se  trouve  à  la  suite  du  ms.,  p.  188-189.  La  pagination  indi- 
quée entre  parenthèses  est  celle  du  ras. 

2. 


22  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

Partage  des  individus  en  classes  (p.  154). 
Répartition   des  impôts   et   manière   de   les   lever 

(P-  159). 

Nourriture  des  Tonquinois,  fertilité  du  pays 
(p.  161). 

Or  et  argent  et  autres  mines  (p.  164). 

Forces  du  pays,  manière  dont  ils  se  servent  des 
Eléphans  (p.  167). 

Ils  méprisent  les  Chinois  (p.  168). 

Mœurs  et  coutumes  du  pays  (p.  169). 

Des  femmes  tonquinoises,  Coutumes,  etc.  (p.  173). 

Mariage,  poligamie  et  concubines  (p.  175). 

Supplices,  etc.  (p.  181). 

Loix  somptuaires  (p.  182). 

Des  arts  au  Tonquin  (p.  183). 

Gouvernement  des  provinces  (p.  187). 

Effets  des  corps  morts  (p.  188). 

Pêches  dans  les  rivières,  manière  de  prendre  le 
poisson  (p.  189). 

Costume  de  cérémonie  (p.   191). 

Nourriture  particulière,  manière  de  prendre  les 
vers  qu'ils  mangent  (p.  192). 

Manifeste  du  Roy  tay-son  Quang-Trung  (p.  196). 

Renseignements  sur  le  Tonquin  (p.  201). 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  23 

2°  Sommaire  de  la  Relation  dans  V ouvrage  de 
Renouard  de  Sainte-Croix. 

LETTRE  LXXX 

Notions  préliminaires  sur  la  Cochinchine  et  le  Tonquin, 

La  lettre  débute  par  une  sorte  d'introduction 
écrite  par  Sainte-Croix  et  datée  :  Touran,  le  25  dé- 
cembre 18071.  (P.  221-227). 

NOTIONS 
SUR  LA  COCHINCHINE  ET  LE  TONKIN 

Chapitre  premier.  —  Des  noms  de  la  cille  capi- 
tale et  du  pays.  Gouvernement  chinois  qui  donne 
r investiture  ;  manière  dont  elle  se  fait.  Trois  familles 
se  succèdent  ;  défaite  des  troupes  chinoises  (p.  227- 
232). 

Chapitre  II.  —  Invasion  de  la  Cochinchine  par 
le  jeune  prince.  Fuite  du  roi  Tay-Son  (p.  232-235). 

Chapitre  III.  —  Femme  héroïque,  dont  le  courage 
rétablit  les  affaires  des  Tay-Son.  Trahison  qui  les 
ruine  entièrement  (p.  236-240). 

Chapitre   IV.  —  Usage  que  V empereur  Gia-Long 

1.  C'est  par  un  artifice  que  Sainte-Croix  date  sa  lettre  de 
Tourane.  Il  ne  fit  dans  ce  port  qu'une  courte  relâche  à  son  voyage 
de  retour  ;  il  ne  s'y  était  même  pas  arrêté  en  se  rendant  aux 
Philippines  (voir  Lettre  XXXIII,  vol.  ï,  p.  298)  ;  le  nom  de 
Tourane,  en  tête  de  sa  lettre,  n'indique  donc  pas  qu'il  ait  du 
pays  une  expérience  personnelle. 


24  RELATION  DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

fait  de  sa  victoire.  Commencement  (V oppression  (p.  241- 
245). 

Chapitre  V.  —  Supplices  des  prisonniers  (p.  245- 
250). 

Chapitre  VI.  —  Conduite  de  Gia-Long,  oppression 
du  peuple  (p.  250-253). 

Chapitre  VII.  —  Du  Gouvernement  et  des  Lois 
du  pays  (p.  253-259). 

Chapitre  VIII.  —  Population,  division  des  habi- 
tants en  classes  ;  des  impôts  ;  manière  de  les  lever 
(p.  259-264). 

Chapitre  IX.  —  Religion,  culte,  superstitions, 
génies  tutélaires,  etc.   (p.   264-271). 

Chapitre  X.  —  Mœurs  et  usages  du  Tonquin 
(p.  272-279). 

Chapitre  XI.  — Du  sol,  de  ses  productions  (p.  279- 
285). 

Chapitre  XII.  —  De  la  Langue  et  des  Arts  du 
Tonquin  (p.  286-289). 

Sainte-Croix,  bien  qu'il  ne  cile  pas  le  nom  du 
missionnaire  de  qui  il  tient  ses  renseignements  sur 
la  Cochinchine  et  le  Tonkin,  ne  songe  pas  le  moins 
du  monde,  malgré  le  léger  artifice  par  lequel  il  date 
sa  Lettre  de  Tourane,  à  tromper  le  lecteur.  Dans 
l'Avant-propos  de  son  ouvrage,  après  avoir  dit 
que  les  pays  oii  il  a  recueilli  le  plus  de  faits,  sont 
la  côte  de  Coromandel,  les  îles  Philippines  et  la 
Chine,  il  n'hésite  pas  à  écrire  au  sujet  de  la  Cochin- 
chine : 

«  Une  relâche  de  peu  de  temps  dans  le  royaume  de 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  25 

la  Cochinchine  n'aurait  pu  sans  doute  me  mettre  au 
fait  de  ce  qui  s'est  passé  dans  ce  pays,  si  je  n'avais 
pas  eu  recours  au  zèle  éclairé  d'un  missionnaire, 
qu'un  long  séjour  dans  ces  contrées  peu  connues  a 
instruit  de  beaucoup  de  faits  particuliers  à  ce 
royaume.  C'est  à  ce  missionnaire  que  je  dois  les  ren- 
seigncmcns  dont  je  m'empresse  de  faire  part  au 
public.  Je  n'ai  pas  cru  devoir  rien  changer  au  style 
simple  de  sa  diction,  dont  il  eût  été  peu  convenable 
que  je  lui  enlevasse  le  mérite  (car  c'en  est  un  dans 
ce  genre  de  narration),  en  donnant  comme  de  moi 
un  travail  dont  il  doit  rester  l'unique  auteur  ^.  » 

Non  content  de  cette  déclaration,  il  la  renouvelle 
dans  le  volume  troisième,  au  cours  de  la  petite 
introduction  qu'il  a  faite  aux  Notions  sur  la  Cochin- 
chine et  le  Tonkin  et,  s'il  ne  publie  pas  encore  le 
nom  de  l'auteur,  il  donne  cependant  les  indications 
assez  complètes  pour  qu'il  soit  permis  de  le  décou- 
vrir 2. 

«  Après  vous  avoir  parlé  de  l'Inde,  des  Philippines 
et  de  la  Chine,  je  dois  vous  entretenir  des  dernières 
révolutions  survenues  à  la  Cochinchine  et  au  Ton- 

1.  Avant-propos,  p.  viij. 

2.  Ce  sont  même  ces  indications  qui  nous  ont  mis,  voilà  plu- 
sieurs années  déjà,  sur  la  voie  de  la  solution  du  problème.  Certains 
rapports  étroits  entre  le  livre  publié  sous  le  nom  de  La  Bissachère 
et  le  récit  de  voyage  de  John  Barrow,  paru  en  1806,  avaient 
éveillé  déjà  notre  attention.  L'honnêteté  de  Renouard  de  Sainte- 
Croix  a  confirmé  des  soupçons  qui  commençaient  à  naître  ;  il 
est  à  regretter  toutefois  que  l'officier  ne  soit  pas  allé  jusqu'à 
donner  en  toutes  lettres  le  nom  du  missionnaire. 


26  RELATION  DE  M.   DE  LA  BISSACHERE 

quin  :  je  vais  vous  donner  sur  ces  deux  pays  des 
renseignemens  certains,  et  vous  apprendrez  avec 
plaisir  que  c'est  en  quelque  façon  à  la  France  que 
le  nouveau  roi  doit  toute  sa  puissance.  Une  relâche 
de  peu  d'instans  dans  les  parages  de  la  Cochinchine 
n'aurait  pu  me  mettre  au  fait  de  tout  ce  qui  s'est 
passé  d'intéressant  dans  ce  pays.  J'ai  cru  devoir 
m'en  rapporter  au  zèle  éclairé  d'un  missionnaire, 
M.  de  la  B***,  qui  a  vécu  dix-huit  ans  dans  cette 
contrée.  Témoin  des  faits  qu'il  raconte,  et  des  mœurs 
qu'il  décrit,  qui  pouvait  mieux  que  lui  parler  d'une 
région  dont  les  vaisseaux  de  l'Europe  n'ont  encore 
reconnu  que  les  côtes  ?  Attiré  dans  ces  contrées  par 
son  zèle  pour  la  propagation  du  christianisme,  il  y 
fut  retenu  pendant  un  grand  nombre  d'années. 
Aussi  est-ce  son  ouvrage  que  vous  lirez,  et  non  pas 
le  mien  ;  sous  ces  deux  rapports,  vous  ne  pourrez 
qu'y  gagner  1... 

«  Ces  éclaircissemens  vme  fois  donnés,  je  vous 
laisse  avec  l'ouvrage  de  l'honnête  missionnaire  qui 
vous  fera  connaître  les  dernières  révolutions,  et  les 
mœurs  de  cette  partie  du  monde  que  je  n'ai  fait 
qu'entrevoir  2.  » 


1.  Vol.  III,  p.  221-222. 

2.  Ibld.,  p.  226-227.  Noter  que  dans  le  manuscril  des  Affaires 
étrangères,  le  ton  de  Sainte-Croix  n'est  pas  aussi  plein  de  défé- 
rence à  l'égard  de  «  l'honnête  missionnaire  ».  Il  ne  se  prive  pas 
quelquefois  de  discuter  les  informations  de  I-a  Bissachère  et  d'y 
substituer  les  siennes  propres  ;  d'autre  part,  dans  «[uclques  notes 
ajoutées  au  texte  —  et  non  reproduites  dans  l'imprimé  —  il 
s'élève  contre  la  crédulité  du  missionnaire. 


SUR  LE  TONKIN  ET  'LA  COCHINCIIINE  27 

Avant  de  quitter  Renouard  de  Sainte-Croix,  il 
ne  paraît  pas  inutile  de  donner  quelques  renseigne- 
ments sur  ses  rapports  avec  Jean-Marie  Dayot  et 
de  fournir  sur  celui-ci,  ainsi  que  sur  ses  cartes  des 
côtes  cochinchinoises,  quelques  informations  néces- 
saires à  la  clarté  de  ce  qu'on  lit  dans  le  manuscrit 
des  Affaires  étrangères, 

Jean-Marie  Dayot  était  d'origine  bretonne  ;  il 
appartenait  à  une  famille  de  Redon  qui  s'était  fixée 
à  r  Ile  de  France  ^  et  dont  plusieurs  membres  furent 
employés  de  la  Compagnie  des  Indes.  Il  avait  des 
liens  de  parenté  avec  Joseph-François  Charpentier 
de  Cossigny,  né  lui-même  dans  l'Ile-de-France  et 
qui  fut  commandant  à  Pondichéry  de  1785  à  1787. 

En  1786,  commandant  de  la  polacre  (ou  polaque, 
petit  bâtiment  à  deux  mâts),  V Adélaïde,  armée  à 
l'Ile  de  France  pour  aller  prendre  à  Pointe-de-Galles 
et  à  Mascate  du  salpêtre  et  des  épices,  il  fut  pris  par 
des  pirates  mahrattes.  Après  de  nombreuses  récla- 
mations de  l'armateur  restées  infructueuses,  Dayot 
vint  à  Pondichéry  faire  une  démarche  auprès  du 
général  de  Conway,  alors  commandant  en  Inde,  et 
le  prier  d'intervenir  auprès  de  la  Régence  mahratte 
et  d'obtenir  réparation.  Peut-être  Dayot  rencontra- 
t-il  alors  l'évêque  d'Adran,  Mgr  Pigneau  de  Behaine, 
arrivé  de  France  à  Pondichéry  au  mois  de  mai  1788  ; 
peut-être  l'avait-il  déjà  connu,  soit  précédemment  à 

1.  Quelques-uns  des  renseignements  biographiques  qui  sui- 
vent sont  empruntés  d'une  notice  sur  Dayot,  publiée  par 
Alf.  Brissaud  dans  les  Annales  maritimes  et  coloniales, 
XCVIII  (juil.-sept.  1888),  p.  519. 


28  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

Pondichéry  même,  soit  lors  d'une  des  relâches  de 
l'évêque  à  l' Ile  de  France.  Sans  qu'il  soit  possible  de 
déterminer  de  façon  précise  comment  des  rapports 
s'établirent  entre  les  deux  personnages  ni  à  quel  mo- 
ment Dayot  fut  engagé  au  service  du  prince  anna- 
mite, il  semble  bien  que  le  marin  commandait  l'une 
des  corvettes  qui  escortaient  la  frégate  la  Méduse  en 
1789,  au  moment  du  retour  de  Pigneau  de  Behaine 
en  Cochinchine.  Dayot  fut  l'un  des  auxiliaires  les 
plus  actifs  de  Nguyên  Anh.  On  verra  dans  le  récit 
de  Sainte-Croix  quelques  détails  sur  le  rôle  qu'il 
joua  pendant  six  années  environ  de  séjour  en  Cochin- 
chine, ravitaillant  l'armée  royale,  formant  une 
marine,  dirigeant  des  arsenaux  ;  il  prit  part  aussi 
aux  opérations  militaires,  notainment  à  la  destruc- 
tion de  la  flotte  des  rebelles  dans  le  port  de  Qui- 
nhon  en  1792  ^.  Il  avait  fait  venir  auprès  de  lui  son 
frère  Félix,  dont  il  est  aussi  question  dans  le  récit 
de  Sainte-Croix  et  dont  l'évêque  d'Adran  parlait 
en  ces  termes  :  «  ce  jeune  homme  a  des  talents, 
paraît  avoir  de  la  conduite,  aime  le  travail  et  a  le 
caractère  doux  et  honnête.  » 

Renouard  de  Sainte-Croix  conte  à  la  suite  de  quel 
fait  Dayot  quitta  le  service  du  prince  ^,  mais  sans 
indiquer  l'époque  de  son  départ.  Nous  la  connaissons 
grâce  à  une  lettre  du  missionnaire  Le  Labousse 
adressée    de    Saigon    au    Procureur    des    Missions- 


1.  Voir  dans  notre  Histoire  moderne  du  Pays  d'Annam,  cha- 
pitre VIII,  §  2,  le  récit  de  la  bataille  de  Qui-nhon  en  1792. 

2.  Ci-dessous,  p.  30  et  suiv,  du  ms. 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINXHINE  20 

Etrangères  à  Macao,  le  22  juin  1795  ;  «  Vous  allez 
voir  arriver  à  Macao,  M.  Olivier  avec  M.  Dayot, 
qui  doit  s'enfuir  de  son  vaisseau  quand  il  sera  rendu 
au  port  Saint- Jacques.  Cette  fuite  coûtera  proba- 
blement bien  cher  au  service  du  roi  ^.  »  Le  fils  de 
Chaigneau  confirme  l'époque  et  la  cause  du  départ  : 
«  M.  Dayot  qui  commandait  le  navire  le  Cuivre  et 
un  autre  bâtiment,  avait  quitté  ce  commandement 
dès  1795,  ayant  eu  à  se  plaindre  des  mauvais  pro- 
cédés des  mandarins  cochinchinois  ^.  » 

Lorsque  les  frères  Dayot  quittèrent  la  Cochin- 
chine,  ils  se  rendirent  à  Manille  où  ils  se  livrèrent 
au  commerce.  On  apprend  par  une  lettre  de  Vannier 
que  Félix  s'intéressa  aux  transactions  annuelles  qui 
se  faisaient  entre  les  Philippines  et  Acapulco,  ce 
port  du  Mexique  où  les  Espagnols  avaient  concentré 
le  commerce  des  Indes  Orientales  ^.  Les  deux  frères 
vécurent  de  longues  années  aux  Philippines,  mais 
Gia-long  n'était  pas  sans  regretter  leurs  services  et 
désirait  fort  qu'ils  revinssent  en  Cochinchine.  Sainte- 
Croix  le  dit,  non  sans  quelque  exagération  sans  doute, 
mais  le  fait  d'un  voyage  de  Jean-Marie  Dayot  qu'il 

1.  Lettre  publiée  par  L.  Cadière,  Documents,  p.  35. 

2.  Michel-Duc  Chaigneau,  Souvenirs  de  Hué,  p.  18.  Alf. 
Brissaud,  dans  sa  notice,  s'exprime  à  peu  près  dans  les  mêmes 
termes. 

3.  Cadière,  ihid.,  p.  73.  On  sait  que  tous  les  ans  un  galion 
chargé  de  produits  manufacturés  et  d'argent  mexicain  était 
envoyé  aux  Philippines,  d'où  il  revenait  avec  une  cargaison  de 
soie  et  de  denrées  d'Extrême-Orient.  Voir  dans  Renouard  de 
Sainte-Croix,  Voyage  commercial  et  politique,  une  lettre  inté- 
ressante sur  ce  commerce  ;  II,  Lettre  LVII,  p.  357-378. 


30  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

raconte  ^  est  confirmé  par  une  lettre  de  Mgr  Labar- 
tette  qui  donne  bien  d'autres  détails  ^  ;  il  paraît 
superflu  de  les  reproduire  ici.  A  partir  de  1804,  date 
de  ce  voyage,  il  est  fort  possible  que  Dayot,  ou  son 
frère  Félix,  en  fit  d'autres,  mais  l'information  que 
fournit  Sainte-Croix  au  sujet  de  l'accueil  parfait 
qu'il  trouva  toujours  auprès  de  Gia-long  est  nette- 
ment contredite  ;  d'après  une  lettre  du  missionnaire 
Audemar,  il  devint  odieux  à  Gia-long  à  qui  l'on 
rapporta  qu'il  était  un  agent  des  Anglais  ^. 

Sainte-Croix  cite  dans  une  note  le  Pilote  cochin- 
chinois  de  Dayot  *  et  dit  aussi  que  les  deux  frères 
dressèrent,  en  suivant  l'armée,  le  plan  des  côtes  de 
Cochinchine  ®.  Il  faut  fournir  à  ce  sujet  quelques 
explications. 

Pendant  leurs  courses  répétées  tout  au  long  des 
rivages  annamites,  non  seulement  «  en  suivant 
l'armée  «,  mais  encore  au  cours  de  leurs  opérations 
de  ravitaillement,  les  frères  Dayot  se  livrèrent  à  un 
travail  qui  leur  fait  grand  honneur  :  le  levé  des  plans 
hydrographiques  des  côtes  et  des  ports.  C'est  Re- 
nouard  de  Sainte-Croix  lui-même  qui  porta  en  France 

1.  Pages  38-41  du  ms. 

2.  Cadière,  ibid.,  p.  57-58.  Il  y  aurait  eu  quelque  rapport 
entre  ce  voyage  de  Dayot  et.  la  mission  de  Roberts  en  1804. 
Voir  p.  59-68  du  ms.  et  la  note  qui  se  rapporte  à  la  mission  de 
Roberts. 

3.  Ibid.,  p.  58,  note.  Remarquer  que  Sainte-Croix  avait  déjà 
quitté  l'Extrême-Orient  à  la  date  où  Audemar  écrivait  sa  lettre 
(6  juin  1808). 

4.  P.  182  du  ms. 

5.  P.  26  du  ms. 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCIIINE  31 

le  mémoire  et  les  cartes  de  Dayot.  Dans  une  lettre 
que  celui-ci  écrit  de  Macao  le  15  novembre  1807,  c'est- 
à-dire  sans  doute  peu  de  temps  après  que  Sainte- 
Croix  eût  quitté  la  ville,  on  peut  lire  ces  lignes 
curieuses  :  «  Mes  faibles  talents  ne  me  permettent 
pas  d'aspirer  au  titre  de  correspondant  d'un  corps 
aussi  savant  (l'Institut),  mais  si  j'étais  assez  heureux 
pour  qu'on  voulût  agréer  l'hommage  du  fruit  de 
mes  travaux,  je  pourrais  envoyer  des  observations 
intéressantes  sur  des  sujets  que  me  fournirait  ce 
pays  pour  ainsi  dire  inconnu  et  qui  seraient  toujours 
intéressants  par  leur  objet  s'ils  ne  pouvaient  l'être 
par  mes  faibles  lumières.  Au  reste,  mon  cher  de 
Sainte-Croix,  je  suis  bien  persuadé  d'avance  des 
soins  que  vous  me  donnerez  ;  ils  seront  empressés 
et  délicats.  Je  vous  confie  le  fruit  d'un  travail  assez 
rude  de  six  années,  tout  ce  que  vous  ferez  sera  bien 
fait  et  si  les  circonstances  s'opposaient  à  ce  que 
votre  amitié  vous  dictera  de  faire  pour  moi  et  au 
désir  que  j'ai  d'être  utile  à  ma  patrie,  rien  ne  pourra 
diminuer  ma  reconnaissance  ni  altérer  les  sentiments 
que  je  vous  ai  voués  pour  la  vie  ^.  » 

Sainte-Croix   remit   fidèlement   le   dépôt   dont   il 
était   chargé  ^.    Le   gouvernement   décida   d'ofîrir   à 


1.  Lettre  publiée  d'après  l'autographe  signé  des  Archives  de 
la  Marine  et  des  Colonies  par  H.  Cordier,  La  France  et  V Angle- 
terre en  Indo-Chine,  T'oung-pao,  1903,  p.  221. 

2.  Voir,  au  même  lieu,  p.  222  et  suiv.,  la  lettre  par  laquelle 
le  ministre  des  Affaires  étrangères  rend  compte  à  l'Empereur 
de  la  visite  de  Sainte-Croix  ;  on  y  trouvera  quelques  détails  et 
quelques  appréciations  sur  le  travail  de  Dayot. 


32  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

Dayot,  en  1820,  un  cercle  astronomique  ;  mais  la 
récompense  vint  trop  tard,  Dayot  était  mort  depuis 
1809.  II  n'eut  pas  non  plus  la  satisfaction  de  voir 
ses  cartes  publiées  par  le  Dépôt  de  la  Marine,  en 
1818,  ni  de  connaître  l'appréciation  élogieuse  qu'en 
faisait  Abel  Rémusat  :  «  ...On  sait  aussi  que  plusieurs 
autres  individus  de  notre  nation  ont  également 
occupé  des  charges  importantes  à  la  cour  des  rois  de 
Siam  et  de  Cochinchine  et  c'est  même  à  l'un  de  ces 
derniers,  feu  M.  Dayot,  qu'on  doit  le  magnifique 
atlas  de  la  Cochinchine  gravé  par  ordre  du  roi 
en  1818  et  qui  est  sans  contredit  un  des  plus  beaux 
monuments  qu'on  ait  élevés  à  la  science  géogra- 
phique dans  des  pays  si  éloignés  de  l'Europe...  Le 
littoral  de  la  Cochinchine  est  aussi  bien  et  peut- 
être  mieux  connu  que  certaines  côtes  de  l'Europe, 
depuis  la  publication  du  magnifique  travail  de 
M.  Dayot  ^  » 

Ce  travail  fut  utilisé  par  J,  Horsburgli,  successeur 
(en  1810)  de  Dalrymple  en  qualité  d'historiographe 
de  la  Compagnie  des  Indes,  qui  s'en  servit  pour  la 
rédaction  de  ses  Directions  for  sailing  to  and  from 
the  East  Indies,  China,  New-Holland...  ^  En  1817, 
lorsque  le  capitaine  de  vaisseau  Achille  de  Kergariou 
fut   envoyé   dans   les   mers   de   Chine   pour  y   faire 

1.  Abel   Rémusat,   Mélanges  asiatiques,   1825,  p.  74,  79. 

2.  Londres,  1809-1811.  Voir,  dans  les  Annales  maritimes  et 
coloniales  (t.  XXV,  1825,  p.  86,  125),  les  observations  nautiques 
d'Horsburgh  :  positions  de  divers  points  de  la  côte  de  Camboge  ; 
côte  de  la  Cochinchine  depuis  le  cap  Padaran  jusqu'au  cap 
Turon... 


SUR  LE  TONKIX   ET  LA  COCHINXHINE  33 

flotter  le  pavillon  royal  ^,  l'atlas  de  Dayot  lui  fut 
confiée  à  charge  de  le  retourner  au  Dépôt  de  la 
Marine  en  revenant  de  sa  campagne.  Cet  atlas,  tel 
qu'il  était  alors  composé  et  tel  qu'il  se  trouve  encore 
au  Dépôt  des  Cartes  et  Plans  de  la  Marine  ^,  portail 
le  titre  :  Le  Pilote  de  Cochinchine.  Dans  une  lettre 
du  28  mars  1818  au  ministre  de  la  Marine,  Kergariou 
disait  :  «  J'ai  parcouru  tous  les  ports  de  la  Cochin- 
chine et  dans  cette  navigation  épineuse,  j'ai  eu 
l'occasion  de  vérifier,  à  rebours,  presque  tout  le 
travail  de  Monsieur  Dayot.  Je  ne  saurais  donner 
assez  d'éloges  à  l'exactitude  surtout  avec  laquelle 
les  terres  sont  jetées  sur  ses  plans  ^.  » 


B.  —  Le  baron  Antoine  de  Montyon  et  la  Relation 
de  La  Bissachère. 

Il  serait  superflu  de  donner  ici  une  biographie  du 
philanthrope  bien  connu.  Contentons-nous  de  signa- 
ler que  ses  biographes  indiquent,  parmi  la  liste  de 
ses  écrits,  F  Exposé  statistique  ou  V  Etat  actuel  du 
Tunkin,  de  la  Cochinchine,  et  fournissons  sur  cet 
ouvrage  les  renseignements  bibliographiques  néces- 

1.  Voir  le  journal  de  Kergariou  publié  en  1914  par  M.  P,  de 
JoiNviLLE,  La  Mission  de  la  «  Cyhèle  »  en  Extrême-Orient. 

2.  Portefeuille  180,  division  2,  pièce  7  (P.  de  Joinville). 

3.  H.  CoRDiER,  Bordeaux  et  la  Cochinchine  sous  la  Restaura- 
tion, T'oung-pao,  1908,  p.  211.  Voir  aussi,  La  Mission  de  la 
«  Cyhèle  »,  p.  152  ;  on  peut  se  rendre  compte,  en  lisant  le  journal 
de  Kerrrariou,  jusqu'à  quel  point  lui  furent  utiles  les  rensei- 
gnements de  Dayot. 

3 


34  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

saires  à  l'étude  que  nous  faisons  des  notes  de  La 
Bissachère. 

L'ouvrage  de  Renouard  de  Sainte-Croix,  publié  à 
Paris  en  1810,  était  probablement  connu  de  Montyon 
lorsqu'il  composait  le  sien. 

Faut-il  voir  dans  cette  circonstance  une  explica- 
tion du  fait  que  Montyon  n'a  pas  voulu  tirer  des 
notes  du  missionnaire  tout  le  bénéfice  qu'il  en  pou- 
vait naturellement  recueillir  ?  on  ne  sait,  mais  il  est 
dans  tous  les  cas  important  de  remarquer  que  son 
ouvrage  n'a  vu  le  jour  qu'un  an  après  celui  de  Sainte- 
Croix. 

En  1811,  en  effet,  paraissait  en  deux  volumes  in-8^, 
l'ouvrage  dont  le  titre  suit  : 


1,  3G4  p.  +  2  p.   (errata)  ;   1G8  p.  4-   1   p.  (er.)  ;   carte. 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  35 


EXPOSÉ    STATISTIQUE 


DU 


TUNKIN, 


DE    LA. 


COCHINCHINE,    DU   CAMBOGE, 
DU  TSIAMPA,  DU  LAOS,  DU  LAC-THO 


Par  M.  M—N. 

SUR  LA  RELATION  DE  M.  DE  LA  BISSACHERE 
MISSIONNAIRE  DANS  LE  TUNKIN, 


LONDRES  : 

De  l'Imprimerie  de  Vogel  et  Schulze,  13,  Poland  Street; 

SE  VEND  CHEZ  MM.  DULAU  ET  C,  SOHO  SQUARE  ;  DEBOFFE.  NASSAU 
STREET  ;  L.  DEGONCHT,  NEW  BOND  STREET  ;  N.  L.  PANNIER, 
LEICESTER  PLACE,  LEICESTER  SQUARE  ;  ET  CHEZ  TOUS  LES  PRINCI- 
PAUX LIBRAIRES  DU  ROYAUME  UNI. 

MDCCCXI 


36  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

Dès  l'année  suivante,  l'ouvrage  paraissait  à  Paris, 
sous  un  titre  légèrement  différent,  —  mais,  chose 
digne  de  remarque,  sans  la  mention  «  par  M.  de 
M — N  »  et  avec  un  seul  nom  d'auteur,  celui  de 
La  Bissachère.  Il  est  extrêmement  vraisemblable 
cependant,  —  et  le  fait  apparaîtra  clairement  à  la 
suite  de  cette  introduction  et  par  les  notes  jointes 
au  texte  du  manuscrit  —  que  La  Bissachère  n'a  pas 
rédigé   l'ouvrage. 

Comme  il  vivait  à  Londres  à  ce  moment  et  que 
Montyon  y  vivait  aussi,  on  pourrait  supposer  entre 
eux  une  collaboration  étroite  d'où  le  texte  de  V Exposé 
statistique  serait  sorti  ;  mais,  dans  ce  cas,  l'existence 
d'un  seul  nom  au  titre  de  l'ouvrage  ne  serait  pas 
justifiée.  Quant  à  l'hypothèse  que  La  Bissachère  seul 
aurait  écrit  V Exposé  statistique  ou  sa  doublure  de 
Paris  —  et  alors  la  mention  «  par  M.  de  M — n  » 
sur  l'ouvrage  de  Londres  serait  irréguHère  et  trom- 
peuse, —  il  ne  serait  pas  sage  sans  doute  de  s'y 
arrêter.  Le  style  du  missionnaire,  que  nous  connais- 
sons soit  par  les  notes  sur  le  Tonkin,  soit  par  ses 
lettres,  n'a  pas  l'aisance  ni  la  distinction  du  style  de 
V Exposé  statistique  ;  on  ne  saurait  s'y  tromper.  Et 
l'on  est  autorisé  à  affirmer  tout  au  moins  que  si  La 
Bissachère  est  le  rédacteur  des  notes  reproduites 
dans  le  manuscrit  des  Archives  des  Affaires  étran- 
gères, ou  même  des  Notions  préliminaires  publiées 
par  Sainte-Croix,  —  très  supérieures  aux  notes 
quant  à  la  forme,  —  il  n'est  pas  l'auteur  de  VEx- 
posé  statistique. 

En  fait,  il  y  a  de  grandes  chances  pour  que  Mon- 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCIIINCHINE  37 

tyon  ait  composé  et  rédigé  V Exposé  statistique  ;  — 
composé  en  mettant  en  œuvre  non  seulement  les 
notes  de  La  Bissachère,  mais  de  multiples  renseigne- 
ments puisés  soit  dans  l'ouvrage  récent  de  John 
Barrow  ^,  soit  même  dans  des  ouvrages  généraux, 
ouvrages  géographiques  à  tendances  philosophiques 
dans  le  goût  du  temps,  ainsi  qu'on  peut  s'en  rendre 
compte  à  la  seule  inspection  de  sa  table  des  matières  ; 
—  rédigé,  car  Montyon  a  publié  d'autres  ouvrages  ^ 

1.  John  Barrow,  A  Voyage  to  Cochinchina  in  the  years  1792 
and  1793  :  containing  a  gênerai  view  of  the  valuahle  productions 
and  the  political  importance  of  this  flourishing  Kingdom  ;  and  also 
of  such  European  settlements  as  were  i^isited  on  the  woyage  ;  with 
sketchs  of  the  Manners,  Character  and  Condition  of  their  sei>eral 
inhahitants,  to  which  is  annexed  an  Account  of  a  Journey  made  in 
the  years  1801  a?id  1802  to  the  Résidence  of  the  Chief  of  the  Booshuana 
nation...  Illustra ted  and  embellished  with  several  engravings  by 
Medland,  couloured  after  the  original  drawings  by  Mr.  Alexander 
and  Mr.  Daniell.  London  :  Printed  for  T.  Cadell  and  W.  Davies 
in  the  Strand.  Londres,  1806,  in-4.  Dédié  à  Sir  George  Thomas 
Staunton.  —  Traduit  en  français  :  Voyage  à  la  Cochinchine  par 
les  îles  de  Madère,  de  Ténériffe  et  du  Cap  Verd,  le  Brésil  et  Vile 
de  Java,  contenant  des  renseignemens  noui^eaux  et  authentiques 
sur  VEtat  naturel  et  civil  de  ces  divers  Pays...  traduit  de  l'anglais 
avec  des  notes  et  additions  par  Malte-Brun,  avec  un  atlas  de 
18  planches  gravées...  Paris,  1807,  in-8,  2  vol. 

Barrow  indique  ainsi  les  sources  où  il  a  puisé  pour  rédiger  ses 
chapitres  sur  la  Cochinchine  :  renseignements  fournis  par  Barisy, 
par  un  secrétaire  chinois  du  gouvernement  annamite  (1793), 
par  deux  Anglais  qui  furent  à  Saigon  en  1799  et  1800  ;  —  ou 
trouvés  dans  les  relations  des  missionnaires  «  who  hâve  resided 
hère  »  (p.  271),  en  fait  dans  les  Nouvelles  des  Missions  Orien- 
tales, reçues  au  Séminaire  des  Missions-Etrangèies  et  publiées 
en   1785,  1787,  1789,  1794  et  1797. 

2.  Voici  quelques  titres  :  Eloge  du  Chancelier  Michel  de 
rHûpilal,    1787  ;    Influence    de    la    découverte  de  l'Amérique  sur 

3. 


38  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

et  l'on  y  reconnaît  sa  manière,  facilité  de  dévelop- 
pement, disposition  à  généraliser,  manie  de  la  digres- 
sion, période  oratoire  et  toutes  ces  qualités  et  ces 
défauts  enfin  qui  feraient  croire  volontiers  qu'il  a 
entrepris  de  donner  une  suite  à  un  discours  sur  l'his- 
toire universelle.  Enfin,  et  ce  dernier  argument  est 
peut-être  celui  qui  a  le  plus  de  poids,  La  Bissachère 
n'aurait  pas  toléré  sans  doute  que  parussent  sous 
son  nom  les  méprises  et  les  bévues  que  Montyon 
accumule  et  dont  quelques-unes  seront  relevées  ;  il 
connaissait  assez  le  Tonkin  pour  ne  pas  commettre 
de  flagrantes  erreurs  de  faits  et  il  était,  —  rien  n'au- 
torise à  croire  le  contraire,  —  assez  doué  de  simple 
honnêteté  pour  ne  point  vouloir  tromper  son  lecteur, 
surtout  à  une  époque  où  le  récit  de  voyage  avait  des 
amateurs  si  nombreux. 

Ces  réflexions  faites,  passons  au  titre  de  l'exem- 
plaire de  l'ouvrage  paru  à  Paris,  mais  notons  aupa- 
ravant l'étrange  mention  qui  s'y  étale  :  «  traduit 
d'après  les  relations  originales  de  ce  voyageur  !  » 
Si  le  texte  était  en  anglais  ou  en  tout  autre  langue 
que  le  français,  la  mention  serait  explicable  ;  mais 
pour  le  texte  français  d'un  auteur  français  !...  Sans 

r Europe,  couronné  par  l'Académie  française  en  1792  ;  Rapport 
fait  à  S.  M.  Louis  XVIII  (sur  les  principes  de  la  monarchie 
française,  contre  le  livre  intitulé  :  Tableau  de  l'Europe,  par 
M.  de  Calonne)  ;  publié  à  Constance,  réimprimé  à  Londres,  chez 
Dulau  et  C'^,  1706  ;  Examen  de  la  Constitution  de  la  France  en 
1799  et  Comparaison  avec  la  Constitution  monarchique  de  cet  Etat  ; 
Londres,  Dulau  et  C'^,  1801.  Remarquons  que  ces  derniers 
ouvrages,  publics  à  Londres,  l'ont  été  par  la  même  maison  que 
l'Exposé  statistique. 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  39 

supposer  que  l'éditeur  veuille  donner  à  croire  que  La 
Bissachère  a  écrit  son  ouvrage  en  annamite,  on  se 
demande  s'il  n'y  a  pas  là  œuvre  de  mystificateur  et 
si  l'éditeur  n'avait  point  l'intention  de  dérouter  le 
lecteur.  Constatons  en  tout  cas  qu'il  est  bien  difficile 
de  résoudre  les  problèmes  soulevés  par  cette  publi- 
cation^. 


1.  Deux  vol.  in-8,  325  et  342  p.  Le  succès  de  l'ouvrage  fut 
très  grand.  Dès  1813,  une  édition  allemande  en  était  publiée 
dont  voici  le  titre  :  Gegemvartlger  Zustand  von  Tunkin,  Cochin- 
chtna  und  der  Kônigrelche  Cainboja,  Laos  und  Lac-tho.  Von 
DE  LA  Bissachère.  Nach  deni  Franzosisciten,  herausgegehen  und 
mit  Anmerkungen  versehen  von  E.  A.  W.  v.  Zimmermann, 
Weimar,  im  Verlagc  des  H.  S.  privil.  Landes- Industries- 
Comptoirs,   1813  ;  in-8,  XII  H-  446  p. 


40  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÊRE 


ETAT   ACTUEL 

DU    TUNKIN, 

DE    LA    COCHINCHÎNE 

ET    DES    ROYAUMES 

DE  GAMBOGE,   LAOS  ET  LAG-THO 

PAR  M.  DE  LA  BISSACHÊRE, 

Missionnaire  qui  a  résidé  18  ans  dans  ces  contrées  ; 

TRADUIT   D'APRÈS  LES  RELATIONS  ORIGINALES 
DE    CE   VOYAGEUR 


PARIS 


A   la    Librairie    française    et    étrangère    de    GALIGNANI, 
rue  Vivicnnc,  n°  17 


1812 


SUR  LE  TONKIN   ET  LA  COCHINCHINE  41 

Un  extrait  de  l'Introduction  de  M.  de  Montyon 
paraît  mériter  d'être  reproduit,  non  seulement  parce 
qu'on  y  pourra  voir  comme  un  exemple  —  ou  un 
échantillon  —  de  son  style,  mais  surtout  parce  qu'il 
est  intéressant  de  savoir  ce  qu'il  dit  de  La  Bissa- 
chère. 

«  Le  Tunkin  et  la  Cochinchine,  après  de  longues  et 
funestes  dissensions,  après  avoir  subi  tous  les 
désastres  qu'entraînent  les  révolutions  et  les  guerres 
intestines,  viennent  de  prendre  de  la  consistance  et 
de  la  stabilité.  Leur  souverain  formé  par  le  malheur, 
cette  grande  école  des  hommes,  s'est  montré  le  plus 
grand  général,  le  plus  grand  politique,  le  plus  grand 
homme  de  l'Asie  ;  expulsé  de  ses  états  héréditaires, 
il  les  a  recouvrés  ;  et  joignant  à  des  droits  hérédi- 
taires le  droit  de  l'épée,  il  a  réuni  sous  sa  domination 
le  Tunkin,  la  Cochinchine,  le  Tsiampa,  le  Cambodge, 
le  Laos,  le  Lac-tho,  et  est  devenu  plus  puissant 
qu'aucun  de  ses  prédécesseurs.  Le  Tunkin,  état  qui 
seul  est  beaucoup  plus  peuplé  et  plus  riche  que  les 
cinq  autres,  a  été  érigé  en  empire,  et  par  cette  érec- 
tion semble  soustrait  à  la  suprématie  de  la  Chine, 
dont  il  avait  toujours  été  dépendant. 

«  La  description  de  ces  pays,  et  le  tableau  de  ces 
nations,  doivent  attirer  et  fixer  l'attention  des 
hommes  dont  la  manière  de  voir  diffère  le  plus.  Un 
sentiment  d'humanité  porte  à  observer  quels  sont, 
dans  toutes  les  contrées,  les  dons  de  la  nature,  et 
dans  quel  état  est  l'industrie  ;  une  juste  curiosité 
recherche  quelles  sont  les  opinions  religieuses,  les 
institutions,  les  sciences  et  les  arts.  Le  commerçant 


42  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

peut  trouver  dans  ces  notions  matière  à  des  échanges 
avantageux  ;  l'homme  d'état  y  fonder  des  spécula- 
tions politiques  ;  pour  le  philosophe,  c'est  une  page 
de  plus  dans  l'histoire  de  l'homme. 

«  Qu'il  nous  soit  permis  d'ajouter,  qu'il  n'en  est 
pas  de  la  relation  présentée  ici  au  Public,  comme  de 
tant  de  relations  de  pays  éloignés,  qui  quelquefois 
n'ont  pour  base  que  des  conversations  avec  des 
nationaux,  souvent  incapables  de  donner  de  justes 
renseignemens  sur  l'état  de  leur  patrie  ;  ou  de  jour- 
naux de  navigateurs,  qui  ne  sont  entrés  que  dans 
des  rades  et  dans  des  ports,  et  qui,  quand  ils  auraient 
pénétré  dans  l'intérieur  des  terres,  n'auraient  pu 
apprécier  que  ce  qui  est  relatif  à  la  navigation,  ou 
des  observations  de  voyageurs  qui  n'ont  fait  que 
traverser  les  pays  qu'ils  décrivent,  et  souvent  même 
en  ont  ignoré  la  langue.  Cette  notice  du  Tunkin  et 
des  pays  adjacens  a  été  obtenue  par  les  mêmes 
moyens  qui  ont  procuré  à  l'Europe  les  premiers  ren- 
seignemens certains  sur  la  Chine.  C'est  une  exposition 
de  faits  constatés  par  M.  de  la  Bissachère,  mission- 
naire français,  le  seul  européen  qui,  après  avoir 
habité  le  Tunkin,  réside  actuellement  en  Europe  (*). 

«  M.  de  la  Bissachère  a  passé  dix-huit  années  dans 
le  Tunkin,  et  la  Cochinchine,  les  a  parcourus  dans 
presque  toute  leur  étendue,  ainsi  que  la  plupart  des 
états  adjacens  ;  il  en  entend  et  en  parle  la  langue, 

(*)  Il  est  possible  quil  y  ait  à  Rome  un  autre  missionnaire 
qui  ait  pénétré  dans  le  Tunkin.  M.  de  la  Bissachère  a  mené 
ovec  lui  en  Angleterre  un  jeune  Tunkinois,  le  seul  lionimc  de 
cette  nation   qui  soit  en  Europe, 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCIIIN'CIIINE  A3 

et  a  été  en  relation  avec  toutes  les  classes  des  habi- 
tans  de  ces  pays.  Père  temporel,  confident,  conseil 
des  chrétiens,  qui,  dans  ces  pays,  sont  en  assez  grand 
nombre,  il  a  été  en  société  avec  les  plus  grands  per- 
sonnages de  l'Etat,  souvent  en  conférence  avec  les 
mandarins  ;  il  a  eu  lui-même  un  brevet  de  man- 
darin ;  des  tunkinois  ont  été  par  ordre  du  gouver- 
nement attachés  à  son  service  personnel  ;  plusieurs 
fois  il  a  été  admis  à  l'audience  de  l'Empereur.  » 

A  lire  ce  portrait,  on  serait  tenté  de  s'étonner  que 
Montyon,  si  habile  panégyriste,  ait  emprunté  si  peu 
à  l'auteur  qu'il  loue  si  libéralement.  Mais  il  pour- 
suit : 

«  Quant  aux  faits  sur  lesquels  il  n'a  pu  fournir 
de  notions,  on  en  a  eu  indépendamment  de  lui  par 
la  communication  de  mémoires,  et  de  lettres  de 
personnes  qui,  ayant  résidé  dans  ces  contrées,  ont 
eu  part  aux  événemens  qui  y  sont  survenus,  et  à 
tous  les  titres  méritent  confiance.  » 

On  voit  donc  que  Montyon  ouvre  largement  la 
porte  aux  renseignements  de  toute  nature  et  de 
toute  origine  et  il  ne  sera  désormais  plus  surprenant 
de  constater  dans  ses  deux  volumes  un  mélange  assez 
bien  dosé  de  notions  exactes,  de  rapports  controuvés 
et  d'informations  qui  paraissent  n'avoir  d'autre 
source   qu'une   imagination   féconde. 

Dans  l'exemplaire  de  Paris,  l'éditeur  proprement 
dit,  Galignani,  n'a  pas  voulu  laisser  à  Montyon  seul 
le  soin  de  présenter  La  Bissachère  et,  quand  on  sait 
quelle  est  la  faible  part  du  missionnaire  dans  VEtat 
actuel  du  Tunkin,  on  éprouve  un  sentiment  de  satis- 


44  RELATION   DE   M.    DE   LA   BISSACHÈRE 

faction  à  constater  avec  quelle  générosité  l'éditeur 
lui  attribue  ce  qui  est  à  Montyon.  Voici  le  mor- 
ceau : 

«  On  n'avait  eu  jusqu'ici  que  des  notices  vagues 
et  superficielles  sur  le  Tunkin,  la  Cochinchine,  le 
Laos  et  autres  pays  adjacens,  nouvellement  érigés 
en  Empire.  Le  long  séjour  de  M.  de  la  Bissachère 
dans  cette  partie  intéressante  de  la  presqu'île  au 
delà  du  Gange,  lui  a  procuré  les  lumières  qui  nous 
manquaient.  Rien  d'essentiel  n'est  échappé  à  ses 
observations.  Forme  du  Gouvernement,  lois,  religion, 
force  de  l'Etat,  nature  du  sol,  culture,  industrie, 
mœurs,  usages,  caractère,  arts,  sciences,  littérature, 
idiomes,  relations  commerciales  à  établir,  tout  ce 
qui  pouvait  piquer  la  curiosité  des  Européens,  a 
été  tour  à  tour  l'objet  d'un  examen  approfondi  et 
impartial.  Chaque  point  de  vue  lui  a  fourni  un  tableau 
distinct,  d'un  dessin  correct  et  d'un  coloris  sévère  ; 
méthode  digne  de  servir  de  modèle  aux  écrivains 
qui  veulent  courir  la  même  carrière.  Il  y  a  lieu  de 
croire  que  cet  ouvrage,  publié  l'année  dernière  à 
Londres,  et  accueilli  comme  il  méritait  de  l'être, 
ne  sera  pas  lu  moins  avidement  en  France.  L'homme 
d'état,  le  moraliste,  le  géographe,  le  littérateur,  le 
négociant,  le  naturaliste,  y  puiseront  des  connais- 
sances exactes  et  précises,  qu'ils  chercheraient  vai- 
nement dans  les  Voyages  et  les  Géographies  les  plus 

célèbres  d'ailleurs.  » 

Galignani. 

Pour  compléter  notre  connaissance  de  l'ouvrage 
de  Montyon,  il  a  paru  bon  de  reproduire  ses  sommaires 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  45 

qui  non  seulement  permettront  de  voir  à  quel  point 
il  s'est  éloigné  de  La  Bissachère,  mais  qui  fourniront 
aussi  une  idée  approchée  de  la  manière  dont  il  a 
traité  le  vaste  sujet  qu'il  avait  conçu. 

TOME  I 

Introduction  (p.  i).  —  (1)  La  surface  du  globe 
est  connue,  le  temps  est  arrivé  de  tirer  parti  de 
cette  connaissance.  (2)  Intérêt  qu'olTre  la  connais- 
sance du  Tunkin,  etc.  (3)  Moyens  employés  pour 
obtenir  cette  connaissance. 

PREMIÈRE    PARTIE 

Chap.  premier  (p.  13).  —  Dénomination  du 
Tunkin,  etc.  —  (1)  Altération  par  les  Européens  des 
noms  des  pays  asiatiques.  (2)  Erreurs  relatives  au 
Tunkin  et  pays  adjacens.  (3)  Erreurs  dans  la  déno- 
mination des  titres,  ainsi  que  des  lieux. 

Chap.  II  (p.  19).  —  Aspect  géographique.  — 
(1)  Situation  des  états  sous  la  domination  de  l'empe- 
reur du  Tunkin.  (2)  Détails  de  la  situation  de  ces 
états.  (3)  Montagnes.  (4)  Fleuves,  rivières,  etc. 
(5)  Côtes  et  rades.  (6)  Iles. 

Chap.  III  (p.  31).  —  Aspect  météorologique.  — 
(1)  Douceur  du  climat.  (2)  Exemption  des  excès  de 
chaleur  et  de  froid.  (3)  Susceptibilité  de  l'air.  (4)  Du- 
rée des  saisons.  (5)  Différence  du  climat  en  divers 
cantons  et  lieux  de  ce  pays.  (6)  Vents  et  courants. 
(7)  Orages  et  ouragans. 

Chap.  IV  (p.  45).  —  Aspect  géologique.  — -  (1)  Re- 
traite de  la  mer  sur  les  côtes  du  Tunkin.  (2)  Qualité 
des  terres.  (3)  Cavernes.  (4)  Mines.  (5)  Mauvaise 
qualité  des  eaux.   (6)   Phénomène. 

Chap.  V  (p.  59).  — -  Aspect  anthropologique.  — 
(1)  Cinq  races  d'hommes  ;  de  laquelle  sont  les  Tun- 
kinois  ?  (2)  Traits  des  Tunkinois,  (3)  Constitution 
physique  et  force.  (4)  Quelques  qualités  corporelles. 
(5)   Autres  qualités.  (6)   Maladies.   (7)   Longévité. 


46  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

Chap.  VI  (p.  70).  —  Population.  —  (1)  Estime 
par  approximation  de   la   population   de   ces   pays. 

(2)  Quelle    est    la    distribution    de   la    population  ? 

(3)  Grande  perte  de  la  population  par  la  famine  et 
par  les   guerres   civiles. 

Chap.  VII  (p.  79).  —  Aspect  zoologique.  —  (1)  Ani- 
maux domestiques.  (2)  Animaux  sauvages  et  dan- 
gereux. (3)  Chasse  de  ces  animaux.  (4)  Animaux 
sauvages  et  pacifiques.  (5)  Reptiles,  etc.  (6)  Poissons. 
(7)  Oiseaux. 

Chap.  VIII  (p.  105).  —  Sol  et  culture.  —  (1)  Produit 
du  sol.  (2)  Grains,  et  leur  nature.  (3)  Plantes.  (4)  Ar- 
bres à  fruit  de  l'Inde.  (5)  Fruits.  (6)  Arbres  ou 
plantes  qui  fournissent  des  épices  ou  des  boissons. 
(7)  Arbres  et  plantes  qui  fournissent  les  matières 
premières  des  arts.  (8)  Bois  odoriférants.  (9)  Palmier 
et  bambou.  (10)  Arbres  d'une  qualité  nuisible. 
(11)  Fleurs.  (12)  Protection  accordée  à  la  culture. 
(13)  Culture  du  riz.  (14)  Culture  des  plantes  et  des 
légumes.  (15)  Culture  pour  l'agrément.  (16)  Evalua- 
tion de  l'étendue  du  terrain  cultivé. 

Chap.  IX  (p.  148).  —  Pêche  et  navigation.  — 
(1)  Art  de  la  pêche  porté  très-loin.  (2)  Divers  pro- 
cédés employés  pour  la  pêche.  (3)  Imperfection  de 
l'art  de  la  navigation.  (4)  Construction  des  bâtimens 
de  mer. 

Chap.  X  (p.  165).  —  Arts  et  manufactures.  — 
(1)  Imperfection  des  arts  en  général.  (2)  Divers 
exemples.  (3)  Dans  quelques  genres  d'ouvrages, 
défectuosité  de  substances  employées.  (4)  Dans  la 
plupart  des  arts,  défectuosité  des  procédés  de  l'ou- 
vrier. (5)  Manque  absolu  de  quelques  arts.  (6)  Obs- 
tacles au  perfectionnement  des  arts. 

Chap.  XI  (p.  177).  —  Beaux-arts.  —  (1)  Des 
beaux-arts  en  général.  (2)  Musique.  (3)  Déclamation. 
(4)  Peinture,  gravure,  sculpture-.  (5)  Danse.  (6)  Archi- 
tecture. (7)  Observation  sur  l'intérêt  dont  est  le 
perfectionnement  des  beaux-arts  dans  ce  pays. 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  47 

Chap.    XII    (p.    196).   —   Commerce   intérieur.   — 

(1)  Ce  qu'il  est  entre  les  divers  Etats  soumis  à  la 
domination  de  l'empereur,  entre  les  villes  et  les 
campagnes,  entre  les  habitans  d'une  même  commune. 

(2)  Obstacles  à  la  prospérité  du  commerce.  (3)  Prin- 
cipaux objets  de  commerce  intérieur.  (4)  L'activité 
du  commerce  intérieur  obstruée  par  le  défaut  de 
chemins.  (5)  Facilitée  par  la  communication  par  eau. 
(6)  Obstacle  à  l'activité  du  commerce,  par  la  diffi- 
culté de  la  correspondance  épistolaire.  (7)  Mesures 
d'usage  dans  le  commerce.  (8)  Monnaies.  (9)  Bonne 
foi  dans  le  commerce.  (10)  Le  commerce  intérieur 
a  lieu  par  petites  parties,  très  rarement  en  grandes 
masses.  (11)  Haut  intérêt  de  l'argent. 

Commerce  extérieur.  —  (1)  Limites  fort  resserrées 
du  commerce  extérieur  du  Tonkin  ;  révolutions  qu'il 
a  éprouvées.  (2)  Le  commerce  de  la  Cochinchine  un 
peu    plus    étendu  ;    cours    qu'a    eu    ce    commerce. 

(3)  Régime  du  commerce  extérieur.  (4)  Objets  d'ex- 
portation et  d'importation. 

Chap.  XIII  (p.  221).  —  Alimens.  —  (1)  Trois 
besoins  essentiels  de  l'homme,  aliment,  vêtement, 
logement,  ces  besoins  sont  moins  exigeans  dans  le 
climat  du  Tunkin  que  dans  d'autres  :  dans  tous, 
l'aliment  est  le  besoin  le  plus  exigeant.  (2)  Abon- 
dance et  bonne  qualité  des  végétaux  alimentaires  ; 
(3)  des  poissons  ;  (4)  des  animaux  terrestres  qui 
forment  aliment  ;  (5)  des  animaux  aériens.  (6)  Bois- 
sons. (7)  Préparation  des  alimens.  (8)  Ordonnance 
des  repas.  (9)  Abondance  et  variété  des  substances 
alimentaires  ;  ces  substances  n'étant  pas  sujettes  à 
souffrir  des  mêmes  désordres  de  la  nature,  sont  sup- 
plémentaires les  unes  les  autres. 

Chap.  XIV  (p.  238).  —  Vêtement.  —  (1)  Forme 
des  vêtemens.  (2)  Couleur  des  vêtemens.  (3)  Bon 
marché   des   vêtemens. 

Chap.  XV  (p.  243).  —  Logement.  —  (1)  Consis- 
tance des  maisons.   (2)   Matériaux  des  maisons,   et 


48  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

distribution  du  logement.  (3)  Quelques  formes  de 
construction  tenant  à  des  localités.  (4)  Convenance 
pour  ce  pays  de  la  forme  de  ces  maisons. 

SECONDE    PARTIE 
Objet  de  la  seconde  partie  :  Ordre  social. 

Chap.  premier  (p.  249).  —  Constitution  politique 
et  gouvernement.  —  (1)  La  constitution  du  Tunkin 
n'a    point    pour    base    un    consentement    national. 

(2)  La  souveraineté  du  Tunkin  est  dépendante  de 
la  Chine  suivant  les  lois,  indépendante  en  réalité. 

(3)  La  constitution  de  l'Etat  est  despotique.  (4)  Modi- 
fication de  ce  despotisme.  (5)  La  nation  divisée  en 
deux  ordres,  le  premier  formé  des  royaux.  (6)  Dans 
le  second  ordre  sont  les  populaires.  (7)  Organisation 
politique  du  Tunkin  .(8)  Droit  politique  des  autres 
Etats  soumis  à  la  domination  de  l'empereur.  (9)  Le 
malheur  de  ces  pays  ne  vient  pas  de  la  puissance 
conférée  par  les  lois.  (10)  Système  politique  dans 
les  relations   extérieures. 

Chap.  II  (p.  269).  —  Droit  privé.  —  (1)  Etat  de 
l'homme  ;  liberté  personnelle.  (2)  Mariage.  (3)  Puis- 
sance paternelle.  (4)  Droit  de  succéder.  (5)  Des 
contrats  et  des  dettes.  (6)  Administration  de  la  jus- 
tice dans  les  affaires  civiles  ;  (7)  et  dans  les  affaires 
criminelles.  (8)  Peines  décernées  contre  les  coupables. 
(9)  Degrés  de  jurisdiction.  (10)  Corruption  des  juges. 
(11)  Maintien  de  la  sûreté  publique. 

Chap.  III  (p.  294).  —  Finance.  —  (1)  Nécessité 
de  l'existence  des  impôts  dans  le  Tunkin.  (2)  Impôt 
personnel.  (3)  Impôt  territorial.  (4)  Fournitures  en 
nature  et  corvées.  (5)  Contribution  au  service  mili- 
taire. (6)  Droit  de  douane.  (7)  Droit  sur  le  sel. 
(8)  Considérations  générales  sur  ces  impôts. 

Chap.  IV  (p.  308).  —  Force  militaire.  —  (1)  Ancien 
art  de  la  guerre  dans  ce  pays.  (2)  Etat  actuel  de  la 
force  armée.  (3)  Organisation  de  l'armée.  (4)  Carac- 
tère du  service  militaire.  (5)  Ration,  solde,  vêtement 
du  soldat.  (6)  Armement.  (7)  lleclilication  de  l'ar- 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCIIINCIIINE  49 

mement  et  de  la  manœuvre.  (8)  Discipline.  (9)  Force 
maritime. 

TOME   II 

Suite  de  la  seconde  partie. 

Chap.  V  (p.  1).  —  Religion.  —  (1)  Puissance  de 
la  religion.  (2)  Influence  du  dogme,  des  préceptes, 
du    culte.    (3)    Le    tunkinois    n'est    point    idolâtre. 

(4)  Sa  religion  est  le  polythéisme,  dogme.  (5)  Pré- 
ceptes. (6)  Culte.  (7)  Bonzes.  (8)  Chez  quelques 
peuples  de  ce  pays,  nullité  ou  bizarrerie  des  idées 
rehgieuses.  (9)  Rehgion  de  Confutzée.  (10)  Chris- 
tianisme. 

Chap.  VI  (p.  36).  —  Mœurs.  —  (1)  Respect  de  la 
propriété.  (2)  Répugnance  pour  l'efîusion  du  sang. 
(3)    Bienfaisance.    (4)    C'est    le    pays    de    l'amitié. 

(5)  Affection  pour  les  parens,  respect  pour  la  vieil- 
lesse. (6)  Sort  des  femmes.  (7)  Genre  de  décence. 
(8)  Prostitution  rare.  (9)  Caractère  communicatif. 
(10)  Disposition  à  la  gaîté.  (11)  Goût  pour  le  luxe. 
(12)  Caractère  civique.  (13)  Courage.  (14)  Sentiment 
de  l'honneur.  (15)  Paresse.  (16)  Gourmandise.  (17) 
Vanité.  (18)  Causes  de  ces  défauts.  (19)  Haines  natio- 
nales. (20)  Mœurs  particulières»  du  Tsiampa,  du 
Laos,  du  Lac-tho.  (21)  Mœurs  distinctives  de 
diverses  provinces  et  de  diverses  classes  de  la 
nation. 

Chap.  VII  (p.  65).  —  Usages.  —  (1)  Leur  force. 
(2)  De  la  parure.  (3)  Usage  du  bétel.  (4)  Manière  de 
s'asseoir,  et  de  se  faire  transporter  d'un  lieu  à  un 
autre.  (5)  Dénominations.  (6)  Formes  de  la  politesse. 
(7)  Enterremens.  (8)  Deuil.  (9)  Fêtes.  (10)  Spec- 
tacles. (11)  Jeux. 

Chap.  VIII  (p.  96).  —  Langue.  —  (1)  La  langue, 
indice  de  l'esprit  et  du  caractère  national.  (2)  Exem- 
ple de  la  langue  française.  (3)  Analogie  et  différence 
de  la  langue  tunkinoise  avec  la  langue  chinoise, 
dont  elle  est  dérivée.  (4)  Organisation  de  cette  langue. 

4 


50  RELATION   DE  M.   DE  LA  3ISSACHÈRE 

(5)  Son  caractère.  (6)  Prononciation.  (7)  Ecriture. 
(8)  Plan  de  réforme  de  l'écriture. 

Chap.  IX  (p.  120).  —  Sciences.  —  (1)  Imperfection 
des  sciences  dans  le  Tunkin.  (2)  Etat  de  plusieurs 
sciences.  (3)  Médecine.  (4)  Moyens  de  transmission 
des  connaissances,  imprimerie.  (5)  Protection  accor- 
dée à  l'instruction  et  aux  sciences. 

Chap.  X  (p.  130).  —  Littérature.  —  (1)  Les  Tun- 
kinois  ont  une  haute  opinion  de  leur  littérature. 
(2)  La  richesse  de  la  langue  tunkinoise  est  d'un  genre 
qui  ne  sert  pas  la  littérature.  (3)  Style  sage.  (4)  Succès 
dans  l'art  oratoire.  (5)  L'histoire  n'est  ni  exacte  ni 
bien  écrite.  (6)  Caractère  de  la  poésie.  (7)  Drames. 
(8)  Déchéance  de  la  littérature,  possibilité  de  sa  res- 
tauration. 

TROISIÈME    PARTIE 

Chap.  premier  (p.  138).  —  Evénemens  principaux 
dans  le  Tunkin^  la  Cochinchine  et  autres  Etats.  Quatre 
époques  à  distinguer. 

Première  époque.  —  (1)  Les  Tunkinois  issus  des 
Chinois  ;  antiquité  de  l'origine  de  ces  nations. 
(2)  Le  Tunkin  habité  depuis  deux  mille  ans.  (3)  Le 
Tunkin  gouverné  tantôt  par  des  vice-rois  de  l'Em- 
pereur de  Chine,  tantôt  par  des  rois  qu'il  se  donnait  ; 
érection  de  cet  Etat  en  royaume  dépendant  et  tri- 
butaire de  la  Chine. 

Deuxième  époque.  —  (1)  Etablissement  dans  le 
Tunkin  d'un  Chua-vua  héréditaire.  (2)  Usurpation 
de  cette  dignité.  (3)  Dissensions  et  guerres  qui  suivent 
cette  usurpation.  (4)  Inféodation  de  la  Cochinchine, 
et  érection  de  ce  pays  en  royaume  dépendant,  tri- 
butaire du   Tunkin. 

Troisième  époque.  —  (1)  La  puissance  du  Chua-vua 
rend  celle  du  roi  illusoire.  (2)  La  Cochinchine  devient 
une  puissance  rivale  du  Tunkin,  quoique  dépen- 
dante. 

Quatrième  époque.  —  (1)  Restauration  de  la  puis- 
sance rovale  dans  le  Tunkin  ;  le  dignité  de  Chua-vua 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCIIINCHINE  51 

n'est  plus  héréditaire.  (2)  En  Cochinchine,  interver- 
sion de  l'ordre  de  succession  à  la  couronne.  (3)  Révo- 
lution en  Cochinchine  ;  le  Tunkin  y  intervient. 
(4)  Insurrection  des  Tay-son  en  Cochinchine.  (5)  Le 
roi  illégitime  est  mis  à  mort.  (6)  Usurpation  de  la 
Cochinchine  par  les  trois  frères  Tay-son  ;  malheurs 
et  massacres  des  rois  légitimes  ;  leur  héritier,  Ong- 
N guy-en-Chung,  empereur  actuel  du  Tunkin  échappe 
aux  rebelles.  (7)  Ce  prince  combat  les  Tay-son, 
usurpateurs  de  ses  Etats,  et,  après  des  succès  divers, 
est  obligé  de  fuir.  (8)  Il  se  retire  à  Siam,  y  rend  de 
grands  services  au  roi  de  ce  pays,  et  cependant  n'y 
est  pas  en  sûreté.  (9)  Invasion  d'un  des  Tay-son 
dans  le  Tunkin,  et  stratagème  très  extraordinaire. 

(10)  Partage  de  la  Cochinchine  entre  les  trois  frères 
Tay-son  ;  un  d'eux  fait  une  seconde  invasion  dans 
le  Tunkin,  et  en  usurpe  la  souveraineté  ;  Nguy-en- 
Chung  rentre  dans  la  Cochinchine,  mais  est  vaincu^ 

(11)  Négociations  et  traité  de  Nguy-en-Chung  avec 
la  France  ;  il  rentre  dans  la  Cochinchine  et  s'en 
empare,  ainsi  que  de  quelques  pays  adjacens,  mais 
le    traité    avec    la    France    n'a    point    d'exécution. 

(12)  Il  brûle  la  flotte  de  Nhac,  l'aîné  des  Tay-son  ; 
Can-thinh,  neveu  de  Nhac,  marche  à  son  secours, 
mais,  sous  ce  prétexte,  le  dépouille  de  ses  Etats  ; 
mort  de  Nhac.  (13)  Guerre  de  Nguy-en-Chung  contre 
Can-thinh,  qui  est  surpris  et  obligé  de  fuir.  (14)  Can- 
thinh  rassemble  une  armée,  attaque  la  Cochinchine  ; 
mais  son  armée  est  séduite,  et  se  débande.  (15)  Une 
autre  armée  de  Can-thinh,  qui  avait  pénétré  dans 
la  basse  Cochinchine,  périt  presque  entièrement  dans 
le  passage  par  le  Laos.  (16)  Nguy-en-Chung  est 
reconnu  souverain  du  Tunkin  et  de  la  Cochinchine, 
et  prend  le  titre  d'Empereur.  (17)  Mœurs  et  conduite 
de  ce  prince.  (18)  Altération  dans  ses  mœurs  depuis 
qu'il  est  en  possession  paisible  de  ses  Etats.  (19)  Dif- 
ficultés qui  s'élèvent  sur  la  succession  future  au 
trône.  (20)  Résultat  de  son  règne. 

Chap.  ÎI  (p.  202).  —  Résumé.  —  Résumé  des  faits. 


52  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

—  (1)  Aspect  des  grands  avantages  du  Tunkin. 
(2)  Balance  des  avantages  et  des  désavantages,  climat, 
température,  qualité  des  eaux,  etc.  (3)  Coupe  de 
terrain.  (4)  Richesse  intérieure.  (5)  Production  de 
la  végétation,  grains.  (6)  Arbres.  (7)  Animaux. 
(8)  Œuvres  industrielles.  (9)  Morale.  (10)  Intelli- 
gence. (11)  Institutions  politiques  et  civiles.  (12) 
Comparaison  avec  les  autres  nations  en  général. 
(13)  Avec  les  nations  américaines  avant  leur  com- 
munication avec  l'Europe.  (14)  Avec  les  nations 
européennes  depuis  le  xii®  siècle  jusqu'au  xui®. 
(15)  Avec  les  Français.  (16)  Avec  les  peuples  de 
l'Inde  en  général.  (17)  Avec  les  peuples  de  la  pres- 
qu'île de  l'Inde  au  delà  du  Gange.  (18)  Avec  les 
Chinois.  (19)  Résultat  de  ces  divers  genres  d'es- 
time. 

Résumé  des  causes.  —  (1)  Utilité  du  rapprochement 
des  causes,  pour  en  juger  la  force  et  les  effets. 
(2)  Effet  du  climat  ;  (3)  l'humidité  de  la  température, 
douce  et  chaude,  relâchant  la  fibre,  porte  à  l'inac- 
tion ;  (4)  favorisée  par  l'usage  des  boissons  chaudes. 
(5)  Cependant  ce  peuple  rappelé  à  l'action,  par  la 
nécessité  de  satisfaire  aux  charges  de  l'Etat.  (6)  Le 
relâchement  de  la  fibre  favorable  à  la  méditation, 
par  l'inaction  du  corps,  mais  contraire  aux  grands 
efforts  de  l'esprit.  (7)  La  stagnation  de  l'intelligence 
tient  aussi  aux  difficultés  que  la  langue  met  à  l'ins- 
truction, et  à  la  déviation  de  l'opinion  par  l'idolâtrie 
et  le  despotisme.  (8)  En  même  temps  que  ces  insti- 
tutions cimentent  l'ignorance,  l'ignorance  consolide 
ces  institutions,  (9)  Puissance  des  usages.  (10)  Usages 
utiles  et  nuisibles  sous  divers  rapports.  (11)  Origine 
du  sort  du  Tunkin  dans  ses  institutions  politiques. 
(12)  Causes  de  l'imperfection  des  œuvres  indus- 
trielles. (13)  Causes  de  la  diversité  des  mœurs  dans 
les  diverses  parties  de  l'Empire.  (14)  Les  malheurs 
du  Tunkinois  procèdent  plus  de  sa  faute  que  de  la 
faute  de  la  nature,  et  plus  de  son  impéritie  que  de 
sa  méchanceté. 


SUR  LE  TONKIN   ET  LA  COCHINCHINE  53 

Chap.  III  (p.  255).  —  Aperçu  de  V avenir.  — 
(1)  Imperfection  de  la  prévision  politique.  (2)  Cette 
prévision  plus  imparfaite  encore  quand  elle  a  pour 
objet  un  état  despotique.  (3)  Changemens  dans  le 
Tunkin,  signalés  par  les  changemens  généraux  qui 
s'opèrent  sur  toute  la  surface  du  globe.  (4)  Relation 
des  changemens  moraux  et  politiques  avec  les  chan- 
gemens physiques.  (5)  Délaissement  de  la  mer,  etc. 
(6)  Rectification  des  principes  de  la  morale.  (7)  Rec- 
tification des  opinions  sur  tout  genre  d'objets. 
(8)  Perfectionnement  des  idées  scientifiques.  (9)  Di- 
rection donnée  à  ces  idées  dans  le  Tunkin.  (10)  Avan- 
tages résultant  de  la  réunion  de  six  états  sous  une 
même  domination.  (11)  Dissensions  intérieures  moins 
à  craindre.  (12)  L'Etat  plus  à  l'abri  des  guerres 
extérieures.  (13)  L'Etat  sans  intérêt  d'entreprendre 
des  guerres  offensives.  (14)  Avantages  qui  doivent 
résulter  d'une  longue  paix.  (15)  Avantages  qu'on 
peut  attendre  de  la  protection  accordée  aux  sciences, 
et  du  progrès  des  connaissances  humaines.  (16) 
Quelles  relations  de  commerce  les  Européens  peuvent 
espérer  avec  le  Tunkin.  (17)  Objets  d'exportation. 
(18)  Objets  d'importation.  (19)  Quels  motifs  a  le 
Tunkin  pour  se  livrer  au  commerce  extérieur  et 
pour  s'y  refuser  ?  (20)  Nulle  apparence  d'un  com- 
merce extérieur  fait  par  le  tunkinois.  (21)  Le  Tunkin 
peut  occuper  ses  citoyens  à  des  objets  dont  l'intérêt 
prévaut  sur  l'intérêt  du  commerce.  (22)  Inconvé- 
niens  pour  le  Tunkin  de  porter  ses  citoyens  à  la 
navigation  de  long  cours,  et  à  l'introduction  dans 
le  pays  étranger.  (23)  Motifs  pour  que  le  Tunkin 
proscrive  même  l'admission  de  l'étranger  dans  ses 
ports.  (24)  Apparence  des  dispositions  personnelles 
de  l'empereur  actuel.  (25)  Quand  même  l'Empereur 
admettrait  l'étranger  dans  ses  ports,  doutes  sur  le 
maintien  de  ce  régime.  (26)  Nul  grand  intérêt  ne 
porte  à  cette  admission.  (27)  Cependant  il  y  a  vrai- 
semblance qu'un  long  temps  ne  se  passera  pas  sans 
qu'elle  ait  lieu.  (28)  Mais  avec  les  restrictions  usitées 

4. 


54  RELATION   DE   M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

dans  la  Chine  et  au  Japon.  (29)  Possibilité  d'une 
grande  concession  de  commerce,  s'il  survient  quelque 
crise  dans  le  Tunkin.  (30)  Obstacles  de  la  constitution 
de  l'Etat  à  un  très  grand  commerce.  (31)  Autres 
obstacles  dans  les  vices  de  l'administration.  (32)  Le 
commerce  avec  le  Tunkin  particulièrement  avanta- 
geux aux  nations  manufacturières.  (33)  Ce  commerce 
ne  peut  se  faire  que  par  une  compagnie  de  com- 
merce. (34)  Ces  spéculations  sur  le  commerce  du 
Tunkin  peuvent  devenir  illusoires,  par  un  change- 
ment de  l'opinion  des  Européens  sur  l'utilité  du 
commerce  de  l'Inde.  (35)  Aperçu  de  la  destinée  du 
Tunkin,  considérée  en  général.  (36)  Aperçu  de  cette 
destinée  pour  des  temps  éloignés. 

Avant  de  terminer  l'article  de  cette  introduction 
relatif  à  Montyon,  et  pour  fournir  quelques  exemples 
de  ses  procédés  de  composition,  il  a  paru  bon  de 
donner  un  tableau  de  certains  de  ses  emprunts.  Mais 
préoccupé  de  rester  dans  le  cadre  de  cette  étude, 
nous  avons  voulu  nous  borner  à  ce  qui  concerne 
l'histoire  du  pays  d'Annam,  sans  nous  arrêter  à  ce 
qui  touche  aux  mœurs,  aux  coutumes,  à  la  géogra- 
phie, etc.  Nous  avons  donc  relevé,  sans  autres  com- 
mentaires que  ceux  qui  s'imposent,  quelques  ren- 
seignements d'ordre  historique  que  Montyon  semble 
devoir  à  Barrow,  —  car,  chose  remarquable,  tout 
porte  à  croire  qu'il  a  adopté  les  vues  de  l'auteur 
anglais  de  préférence  à  celles  du  missionnaire  sur 
la  relation  duquel  il  prétend  fonder  son  ouvrage  ^. 


1.   Il  n'est  pas  superflu  de  rappeler  qu'il  ne  cite  le  nom  de 
Barrow  en  aucun  lieu  de  son  ouvrage. 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE 


I.  ...  but  ihe  Queen,  the 
young  Prince,  with  his  wife 
and  infant  son,  and  one  sister, 
by  the  ready  assistance  of 
Adran,  effected  their  escape. 
Under  favour  of  the  night  they 
fled  to  a  considérable  dislance 
from  the  capital,  and  took 
refuge  in  a  fores  t.  Hère,  for 
several  months,  the  young 
King  of  Cochinchina,  like  ano- 
ther  Charles,  concealed  him- 
self  and  the  remuants  of  his 
unfortmiate  family  in  the 
shady  branches,  not  of  an  oak, 
but  of  a  banyan  or  fig-tree, 
whose  sacred  character  ren- 
dered  it,  perhaps,  in  their 
estimation  the  more  secure.  In 
this  situation,  they  received 
their  daily  sustenance  from 
the  hands  of  a  Christian  priest, 
of  the  name  of  Paul,  who  car- 
ried  them  supplies  at  the 
hazard  of  his  own  life,  till  ail 
further  search  was  disconti- 
nued,  and  the  parties  of  troops 
sent  out  for  the  purpose  re- 
called   (p.   256). 


Le  jeune  Nguy-en-Chung, 
sous  la  conduite  de  sa  mère, 
se  réfugia  dans  les  bois,  où 
pendant  plusieurs  mois  caché 
sur  la  cime  d'un  arbre  touffu, 
il  n'avait  pour  subsister  que 
les  alimens  que  leur  apportaient 
la  nuit  quelques  confidens  de 
leur  retraite  ;  et  ils  ne  par- 
vinrent à  s'en  évader,  que  par 
le  secours  d'un  évêque  d'Adran, 
évêque  in  partibus,  chef  d'une 
mission  chrétienne,  homme  qui 
jouissait  d'une  haute  considé- 
ration... (II,  p.  163). 


II.  Having  coUected  the 
remains  of  his  family  and  a 
few  faithful  foUowers,  he  em- 
barked  in  the  river  of  Saigong  ; 
and,  putting  to  sea,  arrived 
safely  on  a  small  uninhabited 
island  in  the  gulph  of  Siam, 
called  Pulo  Wai  (p.  257). 


Vaincu  sans  ressource, 
n'ayant  plus  de  retraite,  ni  de 
défenseurs  dans  ses  Etats,  il 
passa  secrètement  avec  sa  fa- 
mille dans  l'île  de  PuUowai, 
petite  île  déserte  située  dans 
le  golfe  de  Siam  {II,  p.  165). 


56 


RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 


III.  ...  an  invitation  in  due 
form  was  sent  down  for  Quang- 
tung  {sic  pour  Quang-trung) 
to  proceed  to  Pékin.  This 
wary  gênerai,  however,  thin- 
king  it  might  be  a  trick  of  the 
Vice-roy  to  get  possession  of 
his  person  ;  and  naturally  dis- 
trusting  the  man  whom  he 
had  so  shamefuUy  dcfeated, 
remained  in  doubt  as  to  the 
course  he  ought  to  pursue  : 
but,  on  Consulting  one  of  his 
confîdential  gênerais,  it  was 
concluded  between  thcm  that 
this  oflicer  should  proceed  to 
the  capital  of  China  as  his 
représentative,  and  as  the  new 
King  of  Tung-quin  and  Co- 
chinchina.  He  was  received 
at  the  court  of  Pékin  with  ail 
due  honours,  loaded  with  the 
usual  présents,  and  confirmed 
in  his  title  to  the  united 
kingdoms,  which  were  in  fu- 
ture to  be  considered  as  tribu- 
tary  to  the  Emperor  of  China. 
On  the  return  of  this  mock 
king  to  Hué,  Quang-tung  was 
greatly  puzzlcd  how  he  should 
act  ;  but  seeing  that  the  aflair 
could  not  long  remain  a  secret 
with  so  many  living  witnesses, 
he  caused  his  friend  and  the 
whole  of  his  suite  to  be  put 
to  death,  as  the  surest  and 
perhaps  the  only  means  of 
preventing  the  trick,  which 
he  has  so  succcssfuUy  played 


...  Il  demanda  à  l'empereur 
de  la  Chine  de  le  reconnaître 
pour  roi  du  Tunkin,  et  obtint 
cette  reconnaissance  sous  con- 
dition qu'il  se  rendrait  à  Pékin 
pour  prêter  foi  et  hommage, 
et  recevrait  l'investiture.  Si 
l'on  en  croit  un  bruit  accrédité 
dans  ce  pays,  Long-nhuong 
se  méfia  du  voyage  de  la  Chine 
qu'on  exigeait  de  lui.  et  tou- 
jours fécond  en  fourberies,  il 
envoya  à  sa  place  un  de  ses 
principaux  officiers,  qui  se 
présenta  comme  étant  le  nou- 
veau roi,  et  remplit  les  devoirs 
prescrits.  Quand  cet  officier 
fut  revenu  de  sa  mission,  Long- 
nhu-ong  le  fit  périr  avec  ceux 
qui  l'avaient  accompagné  afin 
qu'il  ne  restât  ni  vestige  ni 
témoins  de  ce  stratagème 
(p.  170,  171). 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE 


57 


on  the  Emperor  of  China,  from 
beeing  discovered   (p.   254). 

IV.  His  Siamese  Majesty 
happened  lo  be  at  war  with 
the  Braamans  (the  Birmans) 
who  had  hilherto  been  cons- 
tantly  victorious...  Caung- 
shung...  made  an  oiïer  of  his 
sex'vices  to  proceed  against 
the  enemy  at  the  head  of  his 
little  army  of  followers,  amoun- 
ting,  at  that  time,  to  aboiit 
one  thousand  efîeclive  men. 
The  King  accepted  his  offer... 
Instead  of  hazarding  a  gênerai 
engagement  with  the  enemy, 
he  attacked  him  only  from 
certain  commanding  positions, 
threw  obstacles  in  the  way  of 
his  mardi,  harassed  him  con- 
tinually  by  detachments  and, 
in  short,  made  use  of  so  many 
manœuvres  unknown  to  the 
Birmans,  that  he  obliged  them 
to  sue  for  a  peace  of  his  own 
terms  (p.  258). 

V.  The  King  of  Siam,  it 
seems,  had  made  overtures  to 
Quang-shung's  {sic)  mother 
during  his  absence  in  the  war, 
to  obtain  his  sister  as  one  of 
his  concubines  ;  a  proposai 
which  she  had  rejected  wilh 
disdain.  But  beeing  despera- 
tely  smitten  with  her  beauty 
he  was  determined  to  possess 
her  at  any  rate,  and,  for  this 


...  bientôt  après  le  roi  de 
Siam  ayant  perdu  une  bataille 
contre  une  nation  voisine,  eut 
recours  à  son  protégé,  qui, 
avec  trois  ou  quatre  mille 
Cochinchinois  qui  étaient  venus 
le  trouver,  joigliit  l'armée  sia- 
moise, et  battit  les  ennemis 
qui  demandèrent  en  vain  la 
paix  ;  leur  armée  fut  détruite, 
les  commandans  furent  pris 
et  mis  à  mort  suivant  la  cou- 
tume barbare  du  pays  (II, 
p.  166). 


...  le  roi  de  Siam  avait  conçu 
une  passion  pour  la  sœur  de 
ce  prince  malheureux,  et  vou- 
lait l'avoir  pour  concubine,  ne 
pouvant  lui  donner  un  autre 
rang  ;  Nguy-en-chung  se  refu- 
sait à  cette  dégradation... 
(p.  172). 


58 


RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 


purpose,  made  an  offer  to 
share  with  her  his  throne 
(p.  258,  259). 

VI.  ...  he  sallied  forth 
from  the  capital  of  Siam,  eut 
his  way  through  ail  that  oppo- 
sed  him,  embarked  his  friends 
(about  fifleen  hundred  per- 
sons)  in  a  sufTicient  number 
of  Siamese  vessels  and  Malay 
proas  that  were  lying  in  ihe 
harbour  and,  putting  to  sea, 
arrived  safely  on  Pulo  Wai, 
which  he  now  took  care  to 
fortify  in  sueh  a  manner,  with 
the  guns  and  arms  found  on 
the  ships  he  has  seized,  as  to 
be  secure  against  any  attack 
that  either  the  king  of  Siam 
or  the  rebels  of  Cochinchina 
might  be  disposed  to  make 
against  it  (p.  259,  260). 

VIL  On  passing  the  inner 
gâte  (de  Qui-nhon)  he  was 
fired  at  by  a  person  on  the 
ramparl.  His  guards  advancing 
iinmediately  seized  the  culprit, 
whom  they  brought  before  the 
King  with  his  hands  bound 
behind  him.  It  was  discovered 
that  he  was  a  gênerai  oiïlcer, 
and  a  relation  of  the  usurper. 
The  King,  according  to  ihe 
custom  of  the  Chinese  when 
they  mean  to  mitigate  the 
sentence  of  dealh  passed  on  a 
eriminal,  told  him  that  inslead 


...  il  se  détermina  à  une 
nouvelle  retraite  dans  l'île  de 
Pullo-wa,  partit  subitement 
avec  sa  famille  à  la  tête  de 
quinze  cents  Cochinchinois  qui 
l'avaient  joint  à  Siam,  parvint 
à  un  port  avant  qu'on  eût  pu 
l'atteindre,  s'empara  de  force 
de  quelques  navires,  fit  voile 
vers  son  île,  s'y  fortifia  avec 
les  canons  qui  étaient  sur  ces 
navires,  et  tira  des  approvi- 
sionnemens  de,  la  basse  Cochin- 
chine  (p.  172). 


...  il  avait  pris  une  ville  par 
capitulation  ;  lorsqu'il  y  entra, 
on  fit  feu  sur  lui  et  sur  sa 
troupe,  et  on  tua  plusieurs 
personnes  auprès  de  lui.  L'au- 
teur de  cette  trahison  saisi  et 
chargé  de  fers  eut  l'insolente 
audace  de  déclarer  au  roi  qu'il 
était  heureux  de  pouvoir  le 
faire  périr,  parce  que  jusqu'à 
son  dernier  moment  il  com- 
battrait contre  lui;  le  prince  au 
lieu  de  punir  tant  de  perfidie 
et  de  fureur  lui  rendit  la  liberté 
sans  condition  {p.  175,  176). 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCIIIXCHINE 


59 


of  ordering  his  head  to  be 
struck  ofî,  which  he  so  well 
merited,  he  would  allow  him, 
in  considération  of  his  rank, 
to  chuse  his  own  punishment... 
«  If  you  are  not  afraid  of  me, 
said  the  rebel  chief,  you  will 
instantly  order  my  release  : 
and,  as  I  hâve  sworn  never  to 
hve  under  your  protection,  or 
to  be  obedient  to  your  laws, 
if  you  dare  to  comply  with 
I  ash,  I  shall  immediately 
repair  to  Hué,  where  my  rank 
and  character  will  procure  me 
the  command  of  an  army,  at 
the  head  of  which  I  shall 
hereafter  be  proud  to  meet 
you.  »  The  King,  struck  with 
his  bold  and  open  conduct, 
ordered  him  to  be  untied, 
directed  a  guard  of  soldiers  to 
escort  him  to  the  northern 
frontier...  (p.  272,  273). 

VIII.  His  stature  (de  Gia- 
long)  is  represented  to  be 
somewhat  above  the  middle 
size  ;  his  features  regular  and 
agreeable  ;  his  complexion 
ruddy,  very  much  sun-burnt 
by  a  constant  exposure  to  the 
weather.  He  is  at  this  time 
(1806)  just  on  the  verge  of 
fifty  years  of  âge  (p.  279). 


Ce  prince  âgé  (en  1807)  de 
cinquante  et  un  ans,  est  d'une 
taille  un  peu  au-dessus  de  la 
médiocre  ;  sa  constitution  est 
forte  ;  ses  traits  sont  réguliers 
et  assez  agréables  \  son  teint 
est  plus  brun  que  celui  de  la 
plupart  des  Tunkinois  et  des 
Cochinchinois,  parce  qu'ayant 
presque  toujours  été  livré  aux 
travaux  de  la  guerre,  il  a  été 
rembruni  par  le  grand  air 
(p.  186,  187). 


60 


RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 


IX.  He  neither  makes  use  of 
Chinese  wine,  nor  any  kind 
of  spirituous  liquors,  and  con- 
tents hiraself  with  a  very 
small  portion  of  animal  food. 
A  little  fîsh,  rice,  vegetables 
and  fruit  with  tea  and  light 
pastry,  constitute  the  chief 
articles  of  his  diet  (p.  278). 


X.  Like  a  true  Chinese  des- 
cended,  as  he  boasts  to  be, 
from  the  impérial  family  of 
Ming,  he  ahvays  eats  alone, 
not  permitting  either  his  wife 
or  any  part  of  his  family  to  sit 
down  to  the  same  table  with 
him  (p.  278,  279). 

XI.  ...  his  mode  of  life  is 
regulated  by  a  fixed  plan.  At 
six  in  the  morning  he  rises 
from  his  couch,  and  goes  into 
the  cold  bath.  At  seven  he 
bas   his  levée  of   Mandarins   : 


Dans  sa  jeunesse,  il  était 
sujet  à  s'enivrer  ;  il  s'est  cor- 
rigé de  ce  vice,  vit  avec  la  plus 
grande  sobriété,  ne  boit  d'au- 
cunes liqueurs  spiritueuses, 
mange  peu  de  viandes  ;  du 
poisson  mêlé  avec  du  riz,  des 
légumes,  des  fruits  et  quelques 
pâtisseries  légères  forment  tous 
ses  alimensi    (p.   188,   189). 

A  l'exemple  des  empereurs 
de  Chine,  dont  il  prétend  des- 
cendre, il  mange  toujours  seul, 
et  n'admet  à  sa  table  aucune 
femme,  pas  même  l'impéra- 
trice... (p.  190). 


Sa  vie  habituelle  est  très 
réglée  ;  toutes  les  heures  de  sa 
journée  ont  un  emploi  déter- 
miné, et  presque  toutes  sont 
consacrées  à  des  devoirs  :  il  se 
lève  à  six  heures  du  matin  et 


1.  On  croirait,  au  début  de  ce  paragraphe,  que  Montyon  a 
pris  son  inspiration  dans  une  lettre  du  missionnaire  Le  Labousse, 
mais  on  se  rend  bientôt  compte  que  Barrow  paraît  encore  ici 
son  informateur.  Voici  le  passage  visé  de  Le  Labousse  :  «  Dans 
sa  jeunesse  il  était  adonné  au  vin  ;  mais,  quand  il  s'est  vu  à  la 
tête  des  affaires,  il  s'en  est  si  bien  corrigé,  qu'il  ne  veut  même 
plus  le  goûter  du  bout  des  lèvres.  »  Nouvelles  Lettres  édifiantes, 
Lettre  de  Le  Labousse,  VIII,  p.  184,  185.  Cette  lettre,  telle  qu'elle 
avait  été  reproduite  dans  les  Nouvelles  des  Missions  Orientales, 
publiées  en  1808  à  Lyon,  ne  contient  justement  pas  le  passage 
en  question  ;  et  les  Nouvelles  Lettres  édifiantes  n'ont  paru  qu'en 
1823  ;  il  paraît  donc  très  peu  probable  que  Montyon  l'ait  connu. 


SUR  LE  TONKIN   ET  LA  COCHINCHINE 


61 


ail  the  letlers  are  read  which 
hâve  been  received  ia  the 
course  of  the  preceding  day, 
on  which  his  orders  are  minu- 
ted  by  the  respective  secret- 
aries.  He  then  proceeds  to  the 
naval  arsenal,  examines  the 
Works  that  hâve  been  perform- 
ed  in  his  absence,  rows  in 
his  barge  round  the  harbour, 
inspecting  his  ships  of  war... 
About  twelve  or  one  he  takes 
his  breakfast  in  the  dockyard, 
which  consists  of  a  little  boiled 
rice  and  dried  fish.  At  two  he 
retires  to  his  apartment  and 
sleeps  till  five,  when  again 
rises  ;  gives  audience  to  the 
naval  and  military  officers, 
rejects,  or  amends  whatever 
they  ma  y  hâve  to  propose. 
Thèse  affairs  of  state  generally 
employ  his  attention  till  mid- 
night,  after  which  he  retires 
to  his  private  apartements  to 
make  such  notes  and  mémor- 
andums as  the  occurences  of 
the  day  may  hâve  suggested. 
He  then  takes  a  light  supper, 
passes  an  hour  with  his  family, 
and  between  two  and  three 
in  the  morning  retires  to  his 
bed  ;  taking,  in  this  manner, 
at  two  intervais,  about  six 
hours  of  rest  in  the  four-and 
twenty  (p.  277,  278). 


d'abord  prend  un  bain  froid  ; 
à  sept  heures,  il  se  fait  remettre 
les  lettres  et  mémoires  reçus 
depuis  la  veille,  les  lit  et  les 
apostille  ;  ensuite  il  visite  l'ar- 
senal, la  fonderie  et  les  autres 
constructions,  et  en  inspecte 
les  travaux  ;  à  onze  heures  et 
demie,  il  se  fait  apporter  son 
déjeûner,  qui  ne  consiste  qu'en 
du  riz  bouilli  et  du  poisson  sec  ; 
à  deux  heures,  il  retourne  à  son 
palais,  se  fait  rendre  un  compte 
succinct  de  sa  dépense  domes- 
tique, se  couche  et  dort  jusqu'à 
cinq  heures  ;  alors  il  se  lève 
et  donne  audience  aux  man- 
darins et  à  tous  ses  sujets  ; 
répond  sur-le-champ  aux  de- 
mandes qui  n'exigent  pas  d'ins- 
truction, et  donne  des  ordres 
sur  tous  les  genres  d'affaires  ; 
on  lui  remet  les  expéditions 
faites  en  conséquence  de  ses 
apostilles  du  matin  ;  et  il  les 
approuve  ou  les  change.  A 
onze  heures,  il  rentre  dans  son 
intérieur,  inscrit  dans  son  jour- 
nal ce  qu'il  a  fait  ou  observé 
dans  la  journée,  et  ce  qu'il  se 
propose  de  faire,  ensuite  il 
fait  entrer  ses  fils  qui  attendent 
ses  ordres  à  la  porte  ;  il  leur 
fait  rendre  compte  de  l'emploi 
de  leur  temps,  et  leur  donne  ses 
ordres  pour  le  lendemain  ;  vers 
trois  heures  du  matin,  après 
avoir  pris  un  léger  repas,  il  se 
couche  ;   ainsi,   sur   les   vingt- 


62 


RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 


XII.  He  observes  a  most 
scrupulous  regard  to  the  ma- 
xims  of  filial  piety,  as  laid 
down  in  the  ^Yorks  oî  Confu- 
cius,  and  humbles  himself  in 
the  présence  of  his  mother 
(who  is  still  living)  as  a  child 
before  his  master  (p.  276). 

XIII.  ...  Of  their  seven 
children  the  two  eldest  sons 
were  put  under  the  tuition  of 
Adran.  The  heir  apparent,  the 
youth  whom  the  Bishop  car- 
ried  with  him  to  Paris,  died 
shortly  after  his  master.  Ile 
was  of  a  mild,  obliging,  and 
affable  disposition,  endued  with 
ail  the  social  virtues,  but  of 
talents  more  suitable  for  the 
quiet  of  domestic  requirement 
than  the  bustle  of  public  life. 
The  second  brother,  the  pré- 
sent heir  to  the  throne,  lias 
the  character  of  being  a  com- 
plète soldier.  Ht  served  three 
years  as  a  priva  te  in  his 
father's  guards,  and  five  years 
as  a  corporal  and  serjeant, 
during  which  servitude  he 
was  engaged  in  a  great  deal 
of  active  warfare.  In  1797,  ne 
was  raised  to  the  rank  of  Lieu- 
tenant Colonel,  and  the  follow- 
ing  year    he     was    appointed 


quatre  heures,  il  n'en  donne 
pas  plus  de  six  au  sommeil 
(p.  189,  190). 

Fidèle  observateur  de  la 
piété  filiale,  il  a  jusque  sur  le 
trône  rendu  à  sa  mère  les  hom- 
mages du  fils  le  plus  respec- 
tueux (p.  187). 


...  Ce  jeune  prince  (le  fils 
aine  de  Gia-long)  est  mort... 
Cette  perte  n'en  a  pas  été  une 
grande  pour  l'empire  ;  car  ce 
prince  ne  donnait  pas  de 
grandes  espérances.  L'évêque 
d' Adran,  chargé  de  son  éduca- 
tion en  avait  fait  un  homme 
modéré  et  vertueux  ;  mais  il 
l'avait  préservé  des  vices  sans 
lui  donner  les  grandes  qualités 
nécessaires  à  quiconque  est 
destiné  à  porter  une  couronne. 
Quoique  l'évêque  n'eût  pas 
osé  lui  conférer  le  baptême, 
parce  que  l'empereur  son  père 
l'avait  expressément  défendu, 
il  lui  avait  inspiré  un  grand 
enthousiasme  pour  le  chris- 
tianisme, un  grand  mépris  et 
une  grande  aversion  pour  les 
idoles,  dispositions  bien  dan- 
gereuses dans  le  souverain 
d'un  peuple  superstitieux,  dé- 
voué de  tout  temps  au  culte 
des    idoles.    L'empereur   avait 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE 


63 


Governor  of  the  southern  pro- 
vinces. In  1800,  he  obtained 
the  rank  of  General,  and  was 
appoinled  to  the  command  of 
on  army  of  50.000  men  ;  in 
which  year  he  gained  a  most 
important  victory  over  the 
rebels  in  the  north,  having 
slain  9.000  of  the  enemy,  and 
taken  ail  their  éléphants  of 
war  and  artiUery  (p.  283,  283). 


un  autre  fds  qui  n'était  point 
issu  du  mariage  avec  l'impéra- 
trice ;  celui-ci,  étranger  aux 
leçons  de  l'évêque  d'Adran, 
avait  vécu  dans  les  camps,  et 
ne  connaissait  que  les  armes. 
Après  avoir  passé  par  tous  les 
grades  du  service  militaire,  et 
être  resté  long-temps  simple 
soldat,  il  avait  été  fait  colonel  ; 
puis  était  devenu  général  ;  et 
en  1800  avait  obtenu  le  com- 
mandement d'une  armée  de 
trente  cinq  mille  hommes  à  la 
tête  de  laquelle  il  avait  gagné 
une  bataille  contre  les  rebelles. 
Ce  prince,  cher  à  toute  l'armée, 
est  mort  peu  de  temps  après 
l'héritier  du  trône  (p.  195- 
197). 


Ce  dernier  passage,  intentionnellement  reproduit, 
appelle  quelques  réflexions.  On  a  noté  d'abord  que 
le  portrait  du  fils  aîné  de  Gia-long,  le  prince  Canh, 
offre  chez  Barrow  et  chez  Montyon,  d'assez  consi- 
dérables différences  ;  le  portrait  du  second  fils,  le 
prince  Hi,  semble  d'autre  part  librement  traduit 
par  Montyon  suivant  sa  méthode  habituelle.  Mais 
deux  contradictions  de  détail  sont  apparentes  (le 
prince,  pour  Barrow,  était  né  de  l'impératrice  et 
avait  été  élève  de  l'évêque  d'Adran,  —  ce  que 
Montyon  nie)  et,  en  outre,  une  addition  est  faite 
par  Montyon  au  portrait  de  Barrow  :  le  prince  Hi 
ne  survécut  pas  longtemps  à  son  aîné. 

Le  fait  est  exact  :  le  prince  Canh  était  mort  le 


64  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

20  mars  1801  et  le  prince  Hi  mourut  le  21  mai  de 
la  même  année.  Barrow,  semble-t-il,  n'en  a  rien  su  ; 
Montyon  était  mieux  informé.  Ce  qu'il  dit  du  prince 
Canh  et  de  ses  dispositions  à  l'égard  de  la  religion 
du  pays,  il  n'a  pu  l'imaginer  non  plus  ;  de  qui  le 
tenait-il  ?  De  La  Bissachère  lui-même  peut-être  si, 
comme  il  est  fort  probable,  il  a  été  en  relations  avec 
lui  à  Londres.  Mais  ce  n'est  là  qu'une  hypothèse  qu'il 
serait  difficile,  dans  l'état  actuel  de  nos  informations, 
de  bien  étayer.  Retenons  seulement  que  Montyon 
a  pu,  en  certaines  circonstances  et  sur  des  points 
historiques,  recevoir  des  renseignements  exacts  d'une 
source  encore  inconnue  ^.  On  peut  en  trouver  un 
autre  exemple  dans  un  passage  où  il  répond  à  la 
question  :  Gia-long  était-il  lettré  ?  il  se  sépare 
d'abord  de  l'opinion  de  Barrow  sur  le  point  essentiel 
et  s'en  rapproche  immédiatement  en  un  détail  de 
moindre  importance. 

XIV.  With  the  Works  of  the  ...    Comme   il   n'est   pas   en 

most  eminent  Chinese  authors,  état  de  lire  les  livres   chinois, 

he  is  well  acquainted  (p.  276,  il   se  les   fait  lire  ;   et  voulant 

277).     He     established     public  appeler   ses    sujets   à   acquérir 

schools,  to  which  parents  were  des     connaissances     qu'il     n'a 

1.  Il  est  question  de  la  mort  du  prince  Hi  dans  deux  lettres 
des  Nouvelles  Lettres  édifiantes  (Labartette,  27  juin  ISOl  ;  Serard, 
5  août  1802),  mais  que  les  Nouvelles  des  Missions  Orientales 
n'avaient  pas  publiées  et  que  Montyon,  par  conséquent,  n'a  sans 
doute  pas  connues  ;  il  a  pu  apprendre  de  La  Bissachère  le  fait 
même  de  la  mort  du  second  prince.  11  est  intéressant  de  signaler 
le  bref  jugement  de  Labartette  :  «  Le  prince  que  vous  avez  vu 
en  France  est  mort...  et  son  frère  puîné,  prince  chéri,  qui  était 
peut-être  encore  meilleur  que  l'aîné.  »  (Nom'.  Let.  édif.,  VI ÏI, 
p.  208). 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCIIINXIIINE  65 

compelled  to  send  their  chil-  pas,  il  a  établi  des  écoles 
dren  at  the  âge  of  four  years,  publiques  où  les  pères  sont 
under  certain  pains  and  pénal-  obligés  d'envoyer  leurs  enfants 
ties  (p.  274,  275).  dès  l'âge  de  quatre  ans  (p.  199, 

200). 

Ces  quatorze  passages  choisis  illustrent  ce  qui  a 
été  dit  sur  la  manière  de  composer  de  Montyon. 
Il  faudrait  en  reproduire  deux  autres  d'un  grand 
intérêt  ;  mais,  outre  qu'on  trouvera  les  documents 
dans  notre  Histoire  moderne  du  Pays  d'Annam  ^,  il 
n'est  pas  nécessaire  d'en  avoir  le  texte  sous  les  yeux 
pour  faire  les  remarques  qu'ils  suggèrent. 

Le  premier,  Traité  conclu  entre  Louis  XVI  et  le 
roi  de  Cochinchine,  tel  qu'il  est  publié  par  Barrow, 
est  entièrement  forgé  ;  il  ne  contient  qu'un  détail 
exact,  la  cession  du  port  de  Tourane  à  la  France. 
Ce  n'est  pas  le  lieu  de  rechercher  qui  a  pu  commu- 
niquer à  Barrow  «  the  principal  articles  of  this 
extraordinary  treaty  »  ;  il  suffit  ici  de  dire  que  Mon- 
tyon les  a  résumés  d'un  bout  à  l'autre  en  se  con- 
tentant de  cette  réserve  :  «  si  l'on  en  doit  croire  les 
indications    données    ». 

Le  second  document,  émanant,  d'après  Barrow, 

1.  Le  document  sur  l'armée  de  Gia-long  est  étudié  dans  le 
chapitre  IX,  §  1,  article  Armée.  Le  texte  supposé  du  traité  entre 
le  Roi  de  France  et  le  Roi  de  Cochinchine  se  trouve  à  l'Appendice, 
II,  C,  avec  la  forme  sous  laquelle  M.  J.  Silvestre  l'a  reçu  d'un 
Annamite,  assez  peu  différente  de  celle  que  lui  attribue  Barrow. 

Les  deux  passages  sont  placés  :  le  premier  (Armée  de  Gia- 
long),  dans  Barrow,  p.  283,  et  dans  Montyon,  p.  310-311  ;  le 
second  (Traité  avec  la  France),  dans  Barrow,  p.  261-266,  dans 
Montyon  (résumé),  p.   174-176. 

5 


G6  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

de  Barisy  —  l'un  des  officiers  français  au  service  du 
prince  annamite  —  a  trait  à  la  composition  de 
l'armée  de  Gia-long  en  1800.  Alors  que  l'on  ne 
trouve  rien  de  ce  genre  dans  les  notes  de  La  Bissa- 
chère,  on  voit  reproduites  par  Montyon  les  données 
fournies  par  Barrow.  Mais  une  difficulté  se  présente  : 
Barrow  groupe  en  deux  paragraphes  (armée,  marine) 
les  renseignements  épars  dans  le  texte  de  Montyon  ; 
celui-ci  donne  en  outre  —  détails  non  reproduits 
par  Barrow  —  les  noms  des  généraux  annamites 
commandant  chaque  unité,  —  et  il  les  donne  en  une 
transcription  fantaisiste  qui  offre  maintes  ressem- 
blances avec  celle  qu'emploie  Barisy  dans  les  lettres 
de  cet  officier  récemment  publiées  par  le  P.  Cadière. 
Faut-il  conclure  de  là  que  Montyon  a  eu  entre  les 
mains  le  document  original  que  Barrow  avait  connu, 
mais  dont  il  n'a  donné  qu'une  interprétation  à 
l'européenne  ?  C'est  probable.  Mais  il  serait  difficile 
de  répondre  encore  à  la  question  :  de  qui  Montyon 
le  tenait-il  ?  —  de  Barrow  lui-même  ?  ce  n'est  pas 
impossible  ;  ou  bien  de  cet  informateur  inconnu  que 
nous  avons  déjà  soupçonné  ?  on  l'ignore. 

En  résumé,  Montyon  a  utilisé  avec  une  réserve 
difficile  à  expliquer  les  notes  de  La  Bissachère  (les 
rapprochements  les  plus  importants  ont  été  faits 
ci-dessous  sous  forme  de  notes  jointes  au  texte  du 
missionnaire)  ;  il  a  largement  mis  à  contribution  les 
récit  fait  par  Barrow  de  son  voyage  en  Cochinchine  ; 
il  a  pu  lire  des  lettres  de  missionnaires  telles  qu'elles 
étaient  publiées  par  les  soins  de  la  Société  des  Mis- 
sions-Etrangères   dans    les    Nouvelles    des    Missions 


SUR  LE  TOxXKIN  ET  LA  COCHINCHINE  67 

Orientales  ;  il  a  enfin  eu  recours  à  d'autres  sources 
qui  ne  se  sont  pas  encore  révélées  mais  dont,  au 
demeurant,  la  connaissance  n'importe  pas  grande- 
ment dans  une  étude  limitée  à  la  relation  de  La 
Bissachère. 

III.  —  Le  manuscrit  des  Archives  des  Affaires 

ÉTRANGÈRES  ;  DESCRIPTION  ;  PUBLICATION. 

Ce  manuscrit  se  trouve  aux  Archives  du  ministère 
des  Affaires  étrangères  dans  le  registre  Asie  21, 
contenant  37  pièces  (1712  à  1822)  sur  la  Chine  et  la 
Cochinchine.  C'est  un  cahier  du  format  18  cm. 
X  22  cm.  5j  qui  porte  le  n^  22  du  registre  ;  il  est 
formé  de  feuillets  écrits  au  recto  et  au  verso  (page  70 
blanche)  et  paginés  de  1  à  203,  plus  2  feuillets  non 
chiffrés.  Le  cahier  porte  en  outre  la  pagination  géné- 
rale du  registre  par  folios,  mais  il  est  arrivé  à  plusieurs 
reprises  qu'un  folio  n'a  pas  été  chiffré  ;  cette  pagi- 
nation générale  s'étend  du  fol.  91  au  fol.  188,  ce 
qui  représenterait  98  feuillets  alors  que  le  cahier 
en  contient  en  réalité  104. 

Les  deux  modes  de  pagination  ont  été  reproduits 
entre  crochets  dans  le  texte  même  de  notre  publi- 
cation pour  permettre  de  se  reporter  aisément  au 
manuscrit,  s'il  en  était  besoin  ;  la  pagination  spé- 
ciale du  cahier  est  en  italiques. 

Le  manuscrit  n'est  pas  un  original  *  ;   c'est  une 


1.   Il  ne  semble  pas  que  le  manuscrit  original  de  La  Bissachère 
existe,  soit  aux  Archives  des  Affaires  étrangères,  soit  dans  les 


68  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHERE 

copie  qui  comprend,  ainsi  qu'il  a  été  déjà  dit,  le 
texte  de  La  Bissachère  précédé  d'un  avant-propos 
et  d'une  introduction  de  Renouard  de  Sainte-Croix. 
Il  a  peut-être  été  préparé  par  les  soins  de  ce  dernier, 
—  soit  pour  le  joindre  à  une  lettre  au  ministre  lors 
de  son  retour  en  France  ^,  —  soit  pour  en  faire 
l'objet  d'une  publication  spéciale. 

Le  manuscrit  est  établi  sans  grand  soin,  il  est 
d'une  écriture  courante  ^,  mais  d'une  orthographe 
dont  les  variations  ne  s'expliquent  guère  que  par 
l'ignorance  du  scribe  ;  la  ponctuation  est  presque 
constamment  insuffisante.  On  a  jugé  utile,  pour 
laisser  au  manuscrit  son  caractère,  de  respecter 
certaines    particularités    orthographiques,    mais    les 

autres  dépôts  que  nous  avons  visités,  Archives  Nationales, 
Archives  des  Colonies,  Manuscrits  de  la  Bibliothèque  nationale... 
D'autre  part,  nous  nous  sommes  inquiétés  de  savoir  s'il  n'était 
pas  aux  Archives  de  la  Société  des  Missions- Etrangères  ;  le 
P.  Launay,  consulté  à  ce  sujet  comme  seul  compétent,  a  bien 
voulu  nous  répondre  qu'il  n'y  avait  aucun  manuscrit  de  La 
Bissachère  dans  le  dépôt  dont  il  a  la  garde. 

1.  Il  faut  reconnaître  que  le  registre  21  ne  contient  rien  qui 
puisse  justifier  cette  hypothèse  ;  il  s'y  trouve  une  lettre  (copie) 
de  Renouard  de  Sainte-Croix  adressée  à  l'Empereur  Napoléon  I^"", 
mais  elle  a  trait  à  un  projet  d'ambassade  française  en  Chine. 

2.  Qui  ressemble  assez  à  celle  de  la  dédicace  manuscrite  non 
signée  ^à  Monsieur  Arnauld,  membre  de  V Institut)  que  porte 
notre  exemplaire  de  l'ouvrage  de  Sainte-Croix.  Nous  nous  gar- 
derons de  conclure  cependant  que  le  manuscrit  des  Affaires 
étrangères  est  de  la  main  de  Sainle-Croix  lui-même  ;  d'abord 
parce  qu'il  n'y  a  que  ressemblance  entre  les  deux  écriture?, 
ensuite  parce  que,  y  aurait-il  identité,  il  se  pourrait  que  Sainte- 
Croix  eût  fait  dédicacer  les  exemplaires  oiïcrts  de  son  ouvrage 
par  le  même  scribe  qui  a  copié  le  manuscrit. 


SUR  LE  TONKIN   ET  LA  COCHINCHINE  69 

pures  erreurs  ont  été  rectifiées  ;  la  ponctuation  du 
manuscrit  a  été  conservée  autant  qu'il  a  été  possible, 
mais  en  se  préoccupant  avant  tout  de  l'intelligence 
du  texte  ;  enfin  pour  les  mots  soulignés,  ou  en 
capitales  —  fort  nombreux  dans  le  manuscrit,  — 
on  s'est  dispensé  de  suivre  aveuglément  les  indica- 
tions du  texte  et  on  s'est  fait  une  loi  d'observer 
en  ce  point  les  habitudes  de  l'époque. 

Dans  les  notes,  les  abréviations  suivantes  ont  été 
adoptées  : 

L.  B.  désigne  le  manuscrit  de  La  Bissachère. 

R.       —      l'avant-propos,  l'introduction  et 

les    notes    de    Renouard    de 

Sainte-Croix. 

MN.       —      l'ouvrage  intitulé  Etat  actuel  du 

Tonkin... 
S.  C.       —      la    relation    de    La    Bissachère 
dans  l'ouvrage  intitulé  Voyage 
commercial  et  politique.,. 
Bw.       —      l'ouvrage  intitulé  A   Voyage  to 
Cochinchina... 
H.  M.  P.  A.        —      notre  Histoire  moderne  du  Pays 

d^Annam. 


5. 


NOTES 

SUR  LE  TONQUIN 


M^  DE  La  BISSACHERE 

Missionnaire  français 

(1807) 


AVANT-PROPOS 


[92/2]    Depuis  mon  séjour  à  Manille,  je  désirais 
avoir  des  renseignemens  sur  les  nouvelles  Conquêtes 
du  Roy  de  Cochinchine,  qui  sont  le  Tonquin  et  le 
Camboge  pays  extrêmement  peu  connus,  et  qui  pour 
ainsi  dire  n'ont  pas  été  fréquentés  par  les  Européens, 
qui  depuis  les  troubles  et  les  révolutions  survenus 
en  Cochinchine,  ont  abandonné  le  Commerce  qu'ils 
fesaient  avec  ce  pays.  Je  n'avais  pu  avoir  que  des 
notions  très  imparfaites  en  M''^  D'Ayot,  mandarins 
de  Cochin-chine  qui  pendant  la  guerre,  n'ont  par- 
couru qu'une  [2]  partie  du  Camboge  avec  l'armée 
du    Roy    de    Cochinchine.    Ce    ne    fut    qu'au    mois 
d'août  1807  que  M^"  de  la  Bissachère,  missionnaire 
dans  cette  partie  du  monde  où  il  est  resté  18  ans 
arriva  à  Macao  où  j'étais  alors.  Je  priai  ce  Monsieur 
de  vouloir  bien  me  faire  un  précis  sur  le  Tonquin  et 
il  eut  la  complaisance  de  rédiger  les  notes  que  l'on 
va   lire. 

Pour  conserver  le  manuscrit  de  M''  de  la  Bissa- 
chère dans  toute  sa  pureté,  j'ai  été  obhgé  de  redresser 
quelques  erreurs,  où  ce  monsieur  est  tombé,  par  des 
notes  particulières. 


74  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

On  trouve  aussi  dans  la  continuation  des  lettres 
édifiantes  publiées  à  Londres  en  1802,  1803,  [93/t3] 
et  1804,  quelques  lettres  sur  le  Tonquin  écrites  par 
M'  de  la  Bissachère,  mais  il  y  traite  principalement 
des  progrès  de  la  religion  catholique  (avec  un  peu 
d'exagération)  et  ne  donne  que  bien  peu  d'éclair- 
cissemens  sur  les  coutumes  des  Tonquinois. 

Pour  mettre  au  fait  ceux  qui  liront  le  précis  de 
M'"  de  la  Bissachère,  j'ai  rédigé  l'introduction  d'après 
ce  que  j'ai  appris  de  M^^  d'Ayot,  des  événemens  qui 
se  sont  passés  en  Cochinchine,  depuis  le  moment 
où  le  jeune  roy  dépossédé  de  ses  états  fut  conduit 
à  la  cour  de  France  par  M^  l'Evêque  d'Adran  ^, 
pour  demander  des  secours,  jusqu'au  tems  présent  ; 
ce  qui  fera  connoître  [4]  l'état  politique  de  ce  pays 
et  l'influence  qu'ont  eue  les  Français  aux  grandes 
révolutions  qui  ont  eu  lieu  dans  cette  partie  de 
l'Asie.  Il  faut  espérer  que  nous  en  tirerons  parti 
pour  notre  commerce  et  que  nous  rouvrirons  avec 
la  Cochinchine  des  liaisons  d'intérêts  qui  seront  fort 
utiles  à  la  France. 


1.  Ce  serait  donc,  d'après  R.,  le  prince  emmené  en  France 
par  l'évêque  d'Adran  en  1786  qui  devint  roi  plus  tard.  C'est  une 
erreur  que  l'on  retrouvera  dans  la  suite  du  récit  ;  noter  que  MN. 
ne  la  commet  pas.  En  fait  le  jeune  prince,  qui  mounit  le  20  mars 
1801,  ne  régna  jamais  ;  c'est  son  père  Gia-long  qui  occupa  le 
trône  après  avoir  vaincu  les  rebelles. 


INTRODUCTION 


[94/5]  La  Cour  de  Versailles  venait  de  recevoir 
avec  beaucoup  de  magnificence  les  Ambassadeurs, 
de  notre  plus  fidelle  allié  dans  l'Inde  Tipoo-Saib  (a) 
lorsque  M^  l'Evêque  d'Adran  y  présenta  le  [6]  Roy 
légitime  de  Cochinchine  dépossédé  [95/7]  de  ses 
états  par  un  Oncle,  que  son  père  [8]  lui  avait  nommé 
en  mourant  pour  tuteur,  et  qui  pendant  sa  minorité 
s'était  emparé  de  tous  ses  Etats.  Une  cause  aussi 
juste  intéressa  vivement  la  Cour  de  France.  M^  l'Evê- 
que d'Adran  avoit  séjourné  longtemps  comme  mis- 
sionnaire en  Cochinchine,  il  fit  connoître  au  roy  les 
avantages  que  l'on  pourroit  tirer  de  ce  pays,  il  était 

(a)  Cette  Ambassade  qu'en  France  on  a  tourné  en  ridicule  à  tord. 
Tipoo-Saib  a  soutenu  l'escadre  française  que  commandait  M,  de  Suf- 
fren  pendant  toute  la  guerre,  on  lui  devait  plus  de  50.000.000  (?), 
il  en  fit  présent  à  la  Cour  de  France,  voilà  le  sujet  de  V Ambassade 
et  certes  la  Cour  de  Versailles  [6]  rien  a  jamais  reçu  de  moins 
onéreuse,  malgré  tous  les  frais  quelle  a  faits  pour  celle-cy.  Le  fils 
de  celui  qui  nous  a  traités  si  généreusement  a  perdu  ses  états  par 
la  faute  incompréhensible  que  fit  M.  de  Malartick,  gouverneur  de 
Visle  de  France,  où  il  engageait  dans  une  espèce  de  manifeste  des 
Officiers  français  à  passer  au  service  de  ce  prince.  Les  Anglais 
pour  lors,  en  guerre  avec  nous,  et  qui  ne  demandaient  qu^un  prétexte 
pour  lui  déclarer  la  guerre  saisirent  avec  empressement  l'occasion 
que  présentait  ce  manifeste  lancé  si  maladroitement.   Le  fils  de 


76  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

de  plus  revêtu  de  pleins  pouvoirs  et  du  titre  d'Am- 
bassadeur. Le  jeune  roy  de  Cochinchine,  lui  avait 
été  confié  par  son  père  au  moment  de  sa  mort  en 
lui  recommandant  [96/9]  de  vouloir  bien  lui  servir 
de  mentor,  il  ne  pouvait  assurément  mieux  choisir. 
Toutes  ces  circonstances  engagèrent  M.  de  INIont- 
morin,  alors  à  la  tête  du  ministère  à  accorder  à  la 
demande  du  jeune  roy  de  Cochinchine  deux  corvettes 
de  18  canons  avec  leurs  équipages  et  un  secours  de 
800  hommes  de  troupes  françaises  —  ce  qui  avait 
été  jugé  suffisant  par  M^  d'Adran  ;  le  ministère 
s'engageait  à  fournir  plus  de  monde  si  les  800  hommes 
n'étoient  pas  suffisant,  pour  remettre  le  jeune  roy 
sur  son  thrône  ;  la  Cour  de  France  fut  encore  plus 
généreuse  car  dans  [la]  suite  le  roy  donna  ordre  de 
faire  présent  au  jeune  prince  de  Cochinchine  de  deux 
corvettes  et  les  ordres  furent  [10]  expédiés  au  Gou- 
verneur de  Pondichéry  d'équiper  sans  délais  les  deux 
Corvettes  et  de  détacher  les  800  hommes  de  cette 

[95/7]  Tipoo,  qui  pour  la  bravoure  el  le  courage  ne  valait  pas  à 
beaucoup  près  son  père  avait  à  son  service  quelques  officiers  français 
mais  il  s'en  fallait  beaucoup  quil  suivit  leurs  sages  conseils,  il  est 
vrai  que  parmi  les  officiers  il  y  avait  plusieurs  intriguants  qui 
s" occupoient  plus  du  soin  de  remplir  leurs  poclies  que  de  la  gloire 
du  nom  français.  Tipoo  fut  tué  et  sa  Capitale  prise  d'assaut,  ses 
fils  sont  aujourd" hui  prisonniers.  Il  est  de  l'honneur  du  gouverne- 
ment français  actuel  de  prendre  la  cause  d'un  allié  qui  nous  a 
traités  si  généreusement  et  ce  qui  [8]  ne  contribura  pas  peu  à  nous 
faire  dans  l'Inde  des  amis  dont  nous  avons  aujourd'hui  si  grand 
besoin  et  une  réputation  de  justice  bien  méritée  (R.)- 

Les  idées  exprimées  dans  les  trois  alinéas  suivants  sont  repro- 
duites sous  une  forme  différente  dans  S.  C,  p.  122,  223  ;  il  y  a 
quelques  détails  supplémentaires  dans  R. 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  77 

garnison  comme  étant  plus  en  état  de  faire  la  guerre 
dans  un  pays  aussi  chaud  que  la  Cochinchine. 

La  cour  de  France  avait  profité  d'un  moment 
aussi  favorable  pour  faire  avoir  aux  Français  et  plus 
particulièrement  à  la  Compagnie  des  Indes  quelques 
prérogatives  en  Cochinchine  au  cas  que  le  roy  rentrât 
dans  ses  possessions,  comme  celles  d'avoir  quelques 
établissements  sur  cette  côte  avec  des  facteurs  pour 
faire  exclusivement  le  commerce  de  ce  pays,  avec 
la  cession  totale  de  l'isle  de  Pulo-Condor  à  quelques 
lieues  de  la  Côte  de  Cochinchine.  Cette  [97/17] 
cession  dont  j'ai  vu  la  copie  est  signée  de  M^  l'Evêque 
d'Adran,  comme  ministre  plénipotentiaire,  de  M'^  de 
Montmorin  et  du  Roy. 

En  exécution  des  ordres  de  la  Cour  de  France, 
M.  de  Cossigny  ^,  alors  gouverneur  de  Pondichéry, 
équipa  deux  corvettes  oîi  il  ne  pu  placer  que  250  hom- 
mes de  débarquement,  il  donna  le  commandement 
d'un  de  ces  bâtimens,  qui  ne  faisoient  point  partie 
de  la  marine  royale  à  un  de  ses  parents  M.  J^  d'Ayot^ 
qui  a  beaucoup  contribué  au  succès  de  ce  prince, 
et  l'autre  à  M.  de  Marigny  ou  Martigny  ',  avec  ordre 

1.  Remarquer  que  Cossigny  ne  commandait  plus  alors  à  Pondi- 
chéry ;  c'était  Conway.  H.  M.  P.  A.,  ch.  V,  §  3  ;  ch.  VI,  §  2. 

2.  Dayot  était  en  eiïet  parent  de  Cossigny  ;  ci-dessus,  p.  27. 

3.  Ce  nom  apparaît  pour  la  première  fois  dans  un  document 
de  l'époque  relatif  à  la  Cochinchine.  Le  registre  des  nomina- 
tions, promotions,  etc.,  d'officiers  civils  et  militaires  dans  l'Inde 
de  1783  à  1791  {Arch.  Nat.,  Col.  D2  C.  180)  contient  bien  les 
noms  de  Marigny  et  de  Montigny,  mais  aucun  de  ces  deux 
officiers,  —  l'un  capitaine,  l'autre  colonel,  —  ne  paraît  avoir 
pu  tenir  le  rôle  décrit  par  R. 


78  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

de  se  mettre  aux  ordres  du  jeune  Roy  de  Cochin- 
chine,  qui  était  de  retour  de  son  voyage  en  France, 
ainsi  que  [12]  M^  d'Adran. 

A  son  arrivée,  le  jeune  prince  trouva  presque  tous 
ses  Etats  envahis  par  les  Tayssons  (sic)  ou  rebelles, 
il  ne  lui  restait  plus  que  la  ville  de  Saigon,  située 
à  l'extrémité  Nord  de  ses  Etats,  qui  lui  avait  été 
conservée  par  ses  partisans  avec  quelques  troupes 
et  un  assez  grand  nombre  de  Champans  de  guerre 
ayant  à  leurs  bords  des  équipages  nombreux  et  qui 
lui  étaient  entièrement  dévoués.  Ce  prince  était  dans 
cette  position  lors  que  les  deux  corvettes  arrivèrent 
devant  Saigon.  Ce  secours  ne  lui  fut  pas  d'abord 
d'une  grande  utilité.  Les  Européens  nouvellement 
débarqués  furent  presque  tous  atteints  [98/25]  des 
maladies  que  procure  un  climat  humide  et  mal  sain 
joint  à  une  nourriture  auxquels  ils  n'étaient  point 
accoutumés,  beaucoup  succombèrent  et  le  reste  étant 
mal  payés  (le  Roy  n'ayant  point  de  revenus)  déserta 
en  partie  et  s'embarqua  à  bord  de  bâtiments  de 
commerce  portugais.  Les  corvettes  ne  lui  furent 
guère  plus  utiles,  elles  étaient  mouillées,  à  l'entrée 
de  la  rivière  de  Saigon  avec  la  flotte  de  Champans 
et  empêchaient  seulement  la  flotte  ennemie  d'entrer 
dans  le  pays  par  cet  endroit  ^. 

L'armée  des  Tayssons  devint  encore  plus  auda- 
cieuse en  raison  de  ses  succès,  elle  porta  le  siège 
devant  Saigon  désirant  pour  achever  sa  [14]  conquête 
de  la  Cochinchine  prendre  cette  ville  avec  le  jeune 

1.  Cf.  S.  C,  p.  223. 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  79 

roy,  elle  ne  put  exécuter  entièrement  ce  dessein 
parce  qu'elle  ne  put  bloquer  la  ville  que  par  terre, 
les  corvettes  et  la  flotte  cochinchinoise  les  ayant 
repoussés  plusieurs  fois  avec  une  grande  perte  de 
leur  part  de  l'entrée  de  la  rivière  de  Saigon,  ce  qui 
fut  très  heureux  pour  le  jeune  roy.  Car  peu  de  tems 
après  l'armée  qui  le  tenait  assiégé  s'empara  de  la 
ville  d'assaut  et  le  roy  n'eut  que  le  tems  de  se  jeter 
dans  un  batteau  avec  quelques-uns  des  siens,  pour 
aller  rejoindre  sa  flotte,  le  péril  était  d'autant  plus 
grand  pour  lui  [99/25]  que  les  ennemis  occupaient 
les  deux  côtés  de  la  rivière  jusqu'à  la  mer,  et  qu'un 
coup  de  fusil  portait  d'un  bord  à  l'autre.  Il  échappa 
à  tous  ces  dangers  et  arriva  à  sa  flotte  sans  mal- 
heur ^. 

Il  ne  lui  restait  alors  pas  un  pouce  de  terre  en 
Cochinchine,  et  dans  cette  position  il  se  rappella 
que  le  Roy  de  Siam  avait  promis  de  le  secourir  et 
il  résolut  d'aller  en  personne  à  cette  Cour,  pour  inté- 
resser ce  Prince  par  la  relation  de  son  dernier  mal- 
heur ;  il  emmena  sa  flotte  avec  lui  ainsi  que  les  deux 
corvettes,  et  lui  fit  jetter  l'ancre  dans  les  isles  qui 
sont  à  l'entrée  de  la  rivière  de  Siam,  ce  qui  fut  très 
prudent  de  sa  part  comme  on  [16]  le  verra  dans  la 
suite  ;  pour  lui  il  se  rendit  à  la  capitale  siamoise 
suivi  de  quelques  mandarins. 

Le  Roy  de  Siam  le  reçut  assez  bien,  promit  qu'il 


1.  Tout  ce  paragraphe  et  la  majeure  partie  de  ce  qui  suit  n'a 
pas  trouvé  place  dans  S.  C,  à  l'exception  toutefois  d'un  résumé 
des  passages  sur  Olivier  et  sur  Dayot  (p.  225). 


80  RELATION   DE   M.   DE   LA  BISSACHÈRE 

tiendrait  sa  parole,  assigna  aux  mandarins  cochin- 
chinois  de  sa  suite  des  subsistances  et  accorda  des 
vivres  à  sa  flotte  qui  était  composée  de  près  de 
6.000  hommes  et  qui  eut  ordre  de  rester  au  même 
endroit  où  elle  avait  mouillé. 

Le  chef  des  Tayssons  son  oncle  maître  de  toute  la 
Cochinchine  ayant  appris  que  le  jeune  roy  s'était 
réfugié  à  la  cour  de  Siam,  fit  faire  par  dessous  main 
des  propositions  au  Souverain  de  cette  Cour  de  lui 
livrer  [100/77]  le  jeune  Roy,  promettant  pour  prix 
de  cette  action  la  cession  de  plusieurs  provinces  fort 
à  la  convenance  des  états  de  Siam  ce  qui  avait 
engagé  ce  souverain  à  accéder  à  la  demande  du 
Taysson,  les  princes  asiatiques  étant  peu  délicats 
lorsqu'il  s'agit  d'interests. 

Le  jeune  roy  de  Cochinchine  apprit  par  quelques- 
uns  de  ses  affidés  ce  qui  se  tramait  contre  lui,  et 
n'ayant  pas  assez  d'expérience  pour  agir  d'après 
ses  propres  lumières  dans  une  circonstance  aussi 
délicate,  fut  consulter  dans  le  plus  grand  secret 
M^  d'Adran  (qui  ne  l'avait  pas  abandonné  dans  son 
malheur)  sur  le  parti  qu'il  avait  à  prendre. 

[18]  M^  d'Adran  lui  donna,  dans  cette  position 
désespérée  le  sage,  mais  téméraire  conseil  de  former 
de  suite  une  Expédition  avec  ce  qui  lui  restait  de 
monde  sur  ses  Champans  et  d'aller  attaquer  la 
Capitale  qu'habitait  le  Chef  des  Tayssons,  qui  ne 
pouvant  s'attendre  à  un  projet  aussi  extraordinaire 
et  à  une  pareille  entreprise  pourrait  être  pris  au 
dépourvu  et  sans  deffense. 

Le    Roy    de    Cochinchine    exécuta    ce   plan    avec 


SUR  LE  TONKIN   ET  LA  COCIIINXIÎINE  81 

beaucoup  de  sagesse  et  s'esquiva  de  la  Cour  de  Siam 
sous  prétexte  d'aller  voir  les  Champans  et  les  cor- 
vettes et  fit  mettre  sur  le  champ  à  la  [101/29]  voile 
et  arriva  devant  Saigon,  sans  que  l'on  put  s'en  douter, 
où  le  chef  des  Tayssons  faisait  sa  résidence,  l'emporta 
presque  sans  résistance  ;  le  chef  rebelle  ne  s'attendant 
point  à  une  pareille  visite  n'avait  autour  de  lui  que 
peu  de  soldats  pour  sa  garde,  ses  troupes  étant  ren- 
trées dans  leurs  foyers  —  comme  cela  se  pratique 
en  Cochinchine  en  tems  de  paix.  Le  jeune  roy  mit 
beaucoup  d'activité  dans  son  opération  et  se  rendit 
maître  de  la  ville,  mais  le  chef  des  Tayssons  lui 
échappa,  le  laissant  maître  des  trésors  qu'il  avait 
amasser,  ainsi  que  de  quelques  magasins  de  vivres, 
ce  qui  donna  au  jeune  roy  de  suite  les  [20]  moyens 
d'augmenter  son  armée. 

Le  roy  de  Siam  fut  très  fâché  de  voir  ainsi  échapper 
l'occasion  d'agrandir  ses  états,  il  eut  même  la  mala- 
dresse d'en  témoigner  de  la  mauvaise  humeur  sans 
prévoir  les  suites  fâcheuses  qu'une  telle  conduite 
pourrait  avoir.  Il  fit  enfermer  tous  les  mandarins 
cochinchinois  que  le  jeune  prince  n'avait  pas  osé 
emmener  pour  ne  pas  donner  à  soupçoner  ses  pro- 
jets et  qui  étaient  restés  à  Siam  ;  ils  ne  furent 
relâchés  que  lorsque  le  jeune  roy  devenu  plus  puis- 
sant écrivit  au  Roy  de  Siam  pour  lui  reprocher  une 
conduite  aussi  déloyale  et  dont  il  conserve  un  sou- 
venir qui  pourra  bien  [102/21]  un  jour  coûter  cher 
à  ce  prince  qui  aujourd'hui  est  hors  d'état  de  pouvoir 
lui   résister. 

L'argent  que  le  jeune  roy  de  Cochinchine  trouva 

6 


82  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÊRE 

à  Saigon,  le  mit  à  même  de  lever  de  suite  une  armée 
de  terre  pour  suivre  ses  succès,  ce  fut  à  peu  près 
dans  ce  tems  que  AF  Olivier,  français  devenu  depuis 
son  ingénieur  en  chef  entra  à  son  service. 

M.  Olivier  était  un  jeune  homme  d'une  grande 
espérance  et  rempli  de  connaissances,  il  était  garde 
marine  à  bord  d'un  des  B^^  de  la  C'^  française  qui 
toucha  en  Cochinchine  allant  en  Chine,  ayant  appris 
[22]  que  le  roy  guerroyait  et  désirait  avoir  des  Euro- 
péens à  son  service,  se  sauva  du  bord  et  fut  lui 
offrir  les  siens,  ils  furent  acceptés.  Ce  prince  n'eut 
pas  lieu  de  s'en  repentir,  car  à  une  parfaite  connais- 
sance des  fortifications,  et  de  l'art  militaire,  M^  Oli- 
vier joignait  beaucoup  de  valeur  et  d'activité  deux 
qualités  bien  essentielles  dans  un  chef  militaire. 
Le  Roy  de  Cochinchine  lui  doit  en  partie  ses  succès, 
les  plans  de  plusieurs  places  fortes,  la  création  de 
plusieurs  arsenaux.  Il  fut  élevé  au  premier  grade 
comme  chef  ingénieur  à  la  tête  des  arsenaux,  et 
Command*  un  corps  de  trois  mille  hommes  qui 
composait  la  garde  du  roy  et  qui  avait  [103123]  été 
formé  par  lui  aux  manœuvres  Européennes.  Mais 
il  se  dégoûta  par  la  suite  de  ce  service  étant  mal 
récompensé  et  pour  des  désagrémens  particuliers  que 
les  grands  mandarins  procurèrent  aux  français  au 
service  du  Roy  de  Cochinchine  et  que  j'expliquerai 
dans  la  suite. 

L'activité  des  Français  entrés  au  service  du  Roy 
de  Cochinchine  jointe  aux  canons  et  aux  fusils  qui 
lui  furent  donnés  par  la  France,  ne  contribuèrent 
pas  peu  à  le  rendre  maître  de  son  royaume  en  assez 


SUR  LE  TONKIN   ET  LA  COCHINCHINE  83 

peu  de  tems.  M^  Olivier  fortifiait  les  postes  de  l'armée 
par  de  bons  retranchemens  garnis  de  canons  ma- 
nœuvres à  l'Européenne,  et  cette  manière  si  nouvelle 
en  Cochinchine  de  [24]  faire  la  guerre,  rendit  les 
Tay-sons  extrêmement  timides  étant  battus  toutes 
les  fois  qu'ils  se  présentoicnt  devant  les  troupes  du 
Roy,  et  ne  pouvant  soutenir  la  supériorité  des  feux 
dirigés  par  M.  Olivier  et  souvent  attirés  et  arrettés 
par  des  fortifications  dont  ces  peuples  n'avaient 
aucune  idée. 

Si  les  Chefs  des  Tay-sons  avaient  appelle  des 
Européens  à  leurs  services  en  les  bien  payant  et 
qu'ils  se  fussent  servis  de  la  même  manière  de  com- 
battre ils  seraient  encore  aujourd'hui  maîtres  d'une 
partie  de  la  Cochinchine. 

Le  Roy  de  Cochinchine  ne  négligeait  pas  non  plus 
la  marine  [104/2(5],  il  était  présent  à  tous  les  travaux, 
tant  dans  les  nouveaux  arsenaux  militaires  que  diri- 
geait M^  Olivier  que  dans  ceux  où  l'on  travaillait 
pour  la  marine,  qui  étaient  confiés  aux  soins  de 
M^  J^  D'Ayot.  Cette  marine  dont  NF  D'Ayot  était 
l'âme  et  le  Chef,  suivait  le  long  de  la  côte  les  mouve- 
mens  de  l'armée  de  terre,  lui  portait  des  vivres  ;  et 
si  celle  des  ennemis  osait  se  présenter,  la  supériorité 
des  manœuvres  et  des  feux  des  corvettes  la  forçait 
bientôt  à  prendre  la  fuite.  Le  jeune  Roy  encourageait 
ces  Messieurs  par  sa  présence,  il  forçait  les  mandarins 
à  veiller  à  ce  que  les  ordres  que  donnoicnt  les  Chefs 
Européens  fussent  [26]  très  sévèrement  exécutées 
et  de  là  naquit  la  haine  que  les  mandarins  portèrent 
à  ces  messieurs. 


84  RELATION   DE  M.   DE   LA  BISSACHÈRE 

M^  D'Ayot  après  avoir  séjourné  quelques  tems 
dans  ce  pays,  y  attira  son  frère  M^  Félix  D'Ayot, 
jeune  homme  plein  de  talent  et  aujourd'hui  marin 
très  distingué.  Ils  construisirent  ensemble  plusieurs 
B^s  qui  furent  d'un  grand  service  au  prince,  et  dres- 
sèrent en  suivant  l'armée  le  plan  des  côtes  en  Cochin- 
chine,  ouvrage  fort  intéressant  pour  la  marine  et 
qu'ils  offrent  en  ce  moment  au  public  ^. 

C'est  ainsi  qu'avec  l'aide  de  ces  messieurs  et  de 
quelques  [27]  autres  français  attirés  par  M^  l'Evêque 
d'Adran  ce  prince  est  rentré  non  seulement  dans  ses 
états,  mais  est  encore  parvenu  à  ajouter  à  son 
royaume  deux  nouvelles  conquêtes  le  Camboge  et 
le  Tonquin  qui  le  rendent  un  des  plus  puissants 
princes  de  l'Asie  et  qui  le  rendront  encore  plus  redou- 
table par  la  suite  si  comme  il  y  a  toute  apparence, 
il  continue  à  faire  servir  son  Génie  —  naturellement 
militaire  et  ambitieux,  à  l'usurpation  de  quelques 
provinces  sur  la  Chine  ou  sur  le  royaume  de  Siam, 
dont  le  souverain  l'a  si  maltraité  lors  de  son  émi- 
gration (a). 

[28]  Les  Français  à  qui  ce  prince  a  tant  d'obliga- 
tions ont  été  bien  mal  récompensés  de  leurs  loyaux 
services  surtout  depuis  la  mort  de  M^  l'Evêque 
d'Adran   qui,    comme   son   mentor,    avait   conservé 

(a)  Par  la  dernière  lettre  que  f  al  reçue  de  M^  d" Ayot,  il  me  dit 
quil  vient  d'apprendre  avec  certitude  que  le  roy  de  Cochinchine 
faisait  les  préparatifs  pour  s'emparer  de  Visle  de  Hainan.  Janvier 
1807  (R.). 

1.  Voir,  sur  les  cartes  de  Dayot,  notre  Introduction,  ci-dessus, 
p.  30-33. 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  85 

toute  autorité  sur  son  pupille.  M^  D'Ayot  et  Olivier 
l'ont  quitté,  après  l'avoir  servi  plus  de  8  ans  sans 
qu'il  ait  rien  fait  pour  leur  fortune  ce  qui  cependant 
lui  était  très  facile.  Le  désagrément  que  les  manda- 
rins et  le  roy  procura  (sic)  à  M^  d'Ayot  fut  la  cause 
de  cette  désertion,  il  ne  reste  aujourd'hui  à  son 
service  que  trois  ou  quatre  Français  qui  dans  le 
tems  de  ces  messieurs  servaient  en  sous-ordres  ;  ce 
sont  :  M^^  Vannier  la  xx  [106129]  le  xxxxxx  qui 
sans  fortunes,  jouissent  du  titre  de  mandarins  et  qui 
comme  Etrangers  sont  sans  cesse  en  but  (sic)  aux 
mandarins  Cochinchinois  qui  voyent  avec  peine  que 
par  leurs  talens  le  roy  défère  souvent  à  leurs  conseils. 
Ces  M^s  ont  rendu  dernièrement  un  bien  grand  ser- 
vice à  leur  Patrie  en  fermant  aux  anglais  le  commerce 
de  ce  pays,  et  que  je  ne  dois  pas  passer  sous  silence  ; 
quelques  Missionnaires  français  ont  aussi  le  rang  de 
Mandarins,  mais  comme  ils  ne  s'entremettent  pas 
dans  les  affaires  de  la  Cour  ils  ne  portent  aucun 
ombrage. 

Voicy  ce  qui  a  donné  lieu  au  mécontentement  des 
Français  : 

M^  J°  d'Ayot  qui  [30]  comme  j'ai  eu  l'occasion 
de  le  faire  voir,  s'était  distingué  au  service  du  roy 
par  son  zèle  et  son  activité  s'était  acquis  la  confiance 
et  l'amitié  de  ce  prince  auquel  il  avait  rendu  des 
services  importans.  Cette  confiance  déplaisait  aux 
grands  mandarins  avec  qui  M''  d'Ayot  avait  eu 
quelques  différends  au  sujet  des  vexations  que  ces 
mandarins  commettoient  dans  son  service  en  mettant 
à    contribution    les    malheureux    Cochinchinois    qui 

6. 


86  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

amenaient  des  bois  à  l'arsenal  de  marine  en  leur 
faisant  payer  autant  que  possible  pour  la  réception, 
(M^  D'Ayot  ne  devant  les  visiter  que  lorsqu'il  les 
mettaient  en  œuvre)  ce  qui  empêchait  leur  arrivée. 
Il  s'en  plaignit  au  Roy  [107/31]  qui  lui  donna  satis- 
faction et  les  mandarins  voyant  une  branche  de 
pillage  si  lucrative  fermée  pour  eux,  conjurèrent 
la  perte  de  M^  D'Ayot,  ce  qui  était  alors  assez  diffi- 
cile ;  ils  échouèrent  plusieurs  fois  dans  leur  entre- 
prise, mais  un  jour  qu'il  était  absent  de  la  corvette 
qu'il  commandait,  il  survint  un  tifîon  (ou  coup  de 
vent  des  mers  de  Chine)  et  le  Bâtiment  fut  jette  à 
la  côte  d'où  on  ne  put  le  relever.  Le  roy  qui  dans 
ce  moment  méditait  une  Expédition  fut  on  ne  peut 
pas  plus  sensible  à  la  perte  de  ce  navire,  et  les  man- 
darins qui  l'entouraient  lorsqu'il  reçut  cette  nouvelle 
lui  firent  pressentir  que  ce  Bâtiment  n'avait  été 
jette  à  la  côte  que  par  le  peu  de  [32]  soin  de  IVF 
D'Ayot  et  pour  retarder  son  Expédition.  Le  roy 
sur  ce  faux  rapport  ordonna  que  sur  le  champ  et 
sans  entendre  M^  D'Ayot,  on  le  mit  à  la  cangue  (a) 
pour  être  jugé  dans  le  plus  court  délais,  conformé- 
ment au  délit  que  ses  ennemis  lui  imputaient,  ce  qui 
lui  assurait  une  mort  certaine.  Les  amis  de  M^  d'Ayot 
se  jetèrent  à  la  traverse,  ce  qui  retarda  son  jugement 

(a)  La  cangue  est  une  pièce  de  lois  fort  pesante  et  large  de 
quatre  pieds  enquarré  que  Von  met  au  col  du  délinquant,  comme 
la  tête  est  au  milieu  de  la  planche  on  est  obligé  de  lui  [33]  donner  à 
manger  comme  à  un  enfant,  il  ne  peut  dormir  dans  cette  position 
gênante.  Les  cangues  sont  plus  ou  moins  pesantes  il  y  en  a  de  50 
à  150  livres  (R.). 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHLNE  87 

et  malheureusement  M.  l'Evêque  D'Adran  était 
dans  ce  moment  absent  de  la  Cour,  Il  passa  ainsi 
quatre  jours  en  prison  à  sa  cangue,  sans  que  le  roy 
voulut  entendre  [iOSjSS]  parler  d'améliorer  son 
sort  ;  enfin  l'Evêque  D'Adran  arriva,  et  fut  de  suite 
trouver  le  prince  lui  fit  sur  sa  conduite  les  reflexions 
qu'elle  méritait,  et  lui  représenta  fortement  que 
l'injustice  qu'il  allait  commettre  devait  dégoûter 
pour  jamais  les  Français  qui  étaient  à  son  service 
et  que  cela  pourrait  lui  causer  de  très  grands  pré- 
judices, le  roy  qui  avait  pour  M^  d'Adran  la  plus 
profonde  vénération  déféra  à  son  avis  et  M.  d'Ayot 
fut  délivré. 

Ce  prince  fit  venir  M.  d'Ayot  à  son  audience  et 
il  n'eut  pas  de  peine  à  se  disculper,  le  roy  [34]  sentant 
le  tord  qu'il  avait  eu  désira  le  réparer,  mais  il  était 
trop  tard.  Son  injustice  avait  laissé  dans  le  cœur 
de  M^  D'Ayot  des  traces  trop  profondes  pour  être 
aussi  vite  oubliée,  d'ailleurs  des  scènes  de  cette 
nature  pouvoient  encore  se  renouveller,  ces  ennemis 
les  mandarins  cochinchinois  étant  gens  à  faire  naître 
d'autres  calomnies  ;  il  resta  encore  quelques  mois 
pour  la  forme  au  service  et  demanda  sa  démission 
ainsi  que  celle  de  son  frère  de  manière  à  ce  que  le 
roy  ne  put  la  refuser.  Peu  de  tems  après  ce  prince 
fut  convaincu  de  l'infidélité  des  Mandarins  qui 
avaient  été  la  cause  du  traitement  qu'il  avait  infligé 
à  Mr  D'Ayot  [109135]  et  il  les  fit  exécuter. 

Tous  les  français  furent  bien  vivement  pénétrés 
de  la  punition  infligée  sans  raison  à  leur  compatriote 
et  leur  chef  ;  M^  Olivier  surtout  voyant  qu'un  jour 


88  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

il  pourrait  lui  en  arriver  autant  malgré  la  haute 
faveur  dont  il  jouissait,  résolut  de  quitter  un  aussi 
dangereux  service  et  de  donner  sa  démission.  Le 
roy  malgré  son  travail  très  assidu  et  plusieurs  cam- 
pagnes victorieuses  n'avait  rien  fait  pour  sa  fortune. 

Lorsqu'il  se  fut  expliqué  sur  ses  projets  au  roy, 
ce  prince  parut  sentir  vivement  la  perte  qu'il  allait 
faire,  il  lui  dit  que  les  circonstances  l'avoient  empê- 
ché jusqu'ici  de  faire  quelque  [36]  chose  d'avanta- 
geux pour  sa  fortune  mais  qu'il  allait  s'en  occuper, 
M^  Olivier  croyant  que  c'était  une  feinte  pour  le 
retenir,  connaissant  son  avarice  extrême  insista  ; 
alors  le  roy  lui  dit  :  «  Si  j'étais  votre  souverain  je 
pourrais  vous  retenir  de  force  à  mon  service,  et  vous 
empêcher  de  me  quitter,  comme  mon  sujet,  mais 
ne  l'étant  point,  je  ne  puis  m'opposer  à  votre  dessein, 
comme  je  ne  puis  sans  ingratitude  oublier  les  ser- 
vices que  vous  m'avez  rendus,  je  vous  donne  une 
geolette  (sic)  que  vous  pourrez  charger  d'arrêk  (sic) 
que  vous  prendrez  dans  mes  magasins.  Je  vous 
donne  aussi  la  permission  de  venir  dans  tous  les 
ports  de  mes  états  pour  [110137]  commercer  sans 
payer  aucun  droit  y-  (a). 

M^  Olivier  partit  avec  sa  geolette  chargée  d'Arrek 
pour  Macao  oii  son  chargement  fut  vendu  3.000  pias- 
tres. Il  retournait  en  Cochinchine  avec  le  même 
Bâtiment  où  il  avait  chargé  quelques  marchandises 
propres  à  l'usage  de  ce  pays,  lorsqu'il  fut  attaqué 


(a)  Les  droits  en  Cochinchine  se  payent  en  entrant.    Ils  sont 
fixés  à  3.000  piastres  par  navire  grand  ou  petit  (R.). 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  89 

à  l'entrée  d'un  des  ports  d'une  dissenterie  dont  il 
mourut^.  Le  roy  le  regretta  bien  vivement  et  sachant 
qu'il  retournait  dans  ses  états,  il  se  flattait  encore 
de  l'espérance  de  le  voir  revenir  à  son  service. 

Lorsque  M^^  D'Ayot  [38]  partirent  de  Cochinchine, 
ils  se  rendirent  à  Manille  et  le  roy  qui  avait  encore 
des  projets  de  conquêtes  leur  faisoient  (sic)  dire  par 
toutes  les  occasions,  qu'il  désirait  beaucoup  les 
revoir  en  Cochinchine  et  qu'ils  pourroient  rentrer 
à  son  service  mais  ce  n'étoit  nullement  leur  inten- 
tion. 

Cependant  un  événement  y  ramena  M'^  J^  d'Ayot, 
la  récolte  du  riz  ayant  manqué  à  Manille  le  Gouver- 
neur D^  Raphaël  Maria  D'Aquilar  l'engagea  à  en 
aller  chercher  un  chargement  en  Cochinchine,  il  lui 
fit  même  avoir  pour  cette  expédition  une  somme  des 
Régidors  de  la  ville,  ce  voyage  offrant  des  résultats 
avantageux  pour  lui  dans  [111/39]  un  court  espace 
de  tems  (a)  il  se  décida  à  l'entreprendre. 

M^  d'Ayot  arriva  effectivement  à  la  Cour  de  Co- 
chinchine avec  quelques  présens  pour  le  roy  et  les 
grands  mandarins  en  place.  C'est  une  affaire  de 
style  dont  on  ne  peut  se  dispenser,  ce  prince  le  reçut 
avec  beaucoup  d'amitié,  non  seulement  lui  accorda 

(a)  En  partant  de  Manille  sur  la  fin  de  la  mousson  du  NE 
on  arrive  en  8  jours  en  Cochinchine  et  on  peut  en  repartir  au  com- 
mencement de  la  mousson  de  l'Ouest  (R.)- 

1.  Olivier  mourut  à  Malacca  le  22  mars  1799  ;  il  était  resté 
environ  dix  ans  au  service  du  prince  annamite,  étant  arrivé  en 
Cochinchine,  ainsi  qu'il  est  fort  probable,  au  mois  de  septem- 
bre 1788. 


90  RELATION  DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

le  chargement  de  riz  qu'il  demandait,  mais  encore 
l'exempta  des  droits  à  payer  ;  ordonna  que  le  riz 
serait  délivré  de  ses  magasins  au  plus  bas  prix  malgré 
que  la  récolte  en  Cochin  [40]  chine  n'eût  pas  été 
abondante  cette  année.  Il  lui  fit  présent  d'un  habit 
de  cour  pour  qu'il  se  présentât  devant  lui  à  la  Cochin- 
chinoise  et  ajouta  de  nouveaux  titres  de  mandarins 
à  ceux  dont  il  l'avait  déjà  revettu  lors  de  son  séjour, 
il  fit  plus  il  l'exempta  à  l'avenir  de  payer  les  droits 
lorsqu'il  aborderait  dans  ses  Etats  ;  tant  de  nouveaux 
privilèges  ne  tentèrent  pas  M^  d'Ayot  de  rentrer  à 
son  service.  D'ailleurs,  M^  l'Evêque  d'Adran  était 
mort  et  il  ne  restait  plus  d'européens  assez  puissants 
pour  empêcher  les  injustices  que  le  roy  aurait  pu 
commettre  dans  des  momens  de  vivacité  et  [112/41] 
dont  M^  D'Adran  seul  pouvait  empêcher  ou  retarder 
l'exécution.  M^  D'Ayot  a  été  depuis  plusieurs  fois 
en  Cochinchine,  toujours  parfaitement  accueilli,  mais 
je  dois  parler  ici  de  l'homme  à  qui  le  prince  doit 
non  seulement  son  éducation  mais  encore  ses  états. 
M^  l'Evêque  d'Adran  fut  jette  comme  Missionnaire 
en  Cochinchine  et  le  hazard  avait  placé  le  séjour 
qu'il  était  forcé  d'y  faire  près  de  la  Cour  du  père 
du  roy  actuel  dont  il  devint  l'ami  et  qui  à  l'instant 
de  sa  mort  l'envoya  chercher  et  lui  recommenda 
son  fils  qui  était  en  bas  âge  ;  lors  de  la  révolte  de 
l'oncle  [42]  et  tuteur  du  jeune  prince,  il  le  prit  sous 
sa  protection  et  l'emmena  en  France  pour  y  deman- 
der le  secours  qui  lui  a  été  si  utile.  M'*  d'Adran  se 
borna  en  homme  d'âge  à  donner  à  son  élève  royal 
les  principes  généraux  de  la  morale  (dont  il  a  peu 


SUR  LE  TOXKIN  ET  LA  COCHINXHINE  91 

profité)  sans  s'occuper  de  sa  religion,  sentant  bien 
que  si  il  lui  en  faisait  changer  cela  déplairait  beau- 
coup aux  grands  mandarins  Cochinchinois  qui 
suivent  avec  beaucoup  d'exactitudes  les  rites  établis 
par  Confucius  (que  les  Chinois  nomment  Gong-fou- 
zée)  ny  ayant  absolument  que  la  classe  la  plus 
pauvre  et  la  moins  estimée  du  peuple  qui  consente 
à  suivre  celle  du  catho  [113/4^3]  licisme,  il  se  contenta 
lorsque  ce  prince  fut  rentré  dans  ses  états  d'obtenir 
de  lui  une  grande  tolérance  pour  les  Catholiques 
Cochinchinois,  qui  auparavant  étaient  extrêmement 
vexés  par  les  mandarins,  ainsi  que  son  agréement 
pour  la  formation  de  collèges  pour  l'instruction  de 
la  jeunesse  qui  suit  cette  religion,  ainsi  que  celle 
d'établir  plusieurs  séminaires  pour  les  Cochinchinois 
que  les  missionnaires  jugent  assez  instruits  pour  leur 
administrer  la  prêtrise  ;  il  a  traduit  pour  son  élève 
plusieurs  ouvrages  français  en  Cochinchinois  princi- 
palement sur  la  tactique  et  les  fortifications  et  il  en 
a  fait  sans  contredit  le  Cochinchinois  de  ses  états  le 
plus  instruit  et  le  plus  capable,  car  je  tiens  de  tous 
les  [44]  français  qui  ont  été  dans  ce  pays  et  plus 
particulièrement  de  M^  D'Ayot  que  ce  prince  a  une 
teinture  générale  des  sciences  et  que  continuellement 
il  s'occupe  à  lire  les  ouvrages  traduits  par  M^  D'Adran 
et  qu'il  joint  à  une  grande  envie  de  s'instruire  celle 
d'égaler  les  Européens. 

Ce  prince  dont  il  a  fait  l'éducation  et  en  général 
tous  les  mandarins  Cochinchinois  ont  toujours 
regardé  M^  d'Adran  comme  l'homme  de  la  plus 
haute  considération,  et  d'une  classe  fort  supérieure 


92  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

à  la  leur,  il  n'a  jamais  excité  leur  jalousie  par  état  ; 
cette  considération  était  encore  relevée  par  l'amitié 
qu'avait  pour  lui  le  roy,  qui  comme  son  second  père 
l'appellait  le  Grand  Maître.  On  ne  doute  pas  que 
s'il  eut  vécu,  il  eut  beaucoup  contribué  à  adoucir 
l'horrible  boucherie  que  ce  prince  fit  des  Chefs 
tay-sons  lorsqu'ils  furent  en  son  pouvoir. 

M^  D'Adran  jouissait  à  la  cour  de  son  élève  des 
mêmes  avantages  que  lui,  il  s'asseyait  à  la  même 
hauteur  que  le  prince,  et  lorsqu'il  ne  paraissait  au 
palais  le  prince  allait  lui  faire  visite  chez  lui  ce  qui 
arrivait  souvent  vers  la  fin  de  ses  jours  étant  devenu 
d'un  embonpoint  extrême  ;  il  avait  une  suite  et  une 
garde  nombreuse,  une  [46]  maison  de  campagne 
avec  un  jardin  à  l'Européenne  à  quelques  lieues  de 
l'habitation  du  Roy.  Il  s'occupait  beaucoup  des 
nombreux  catholiques  qui  sont  en  Cochinchine, 
ainsi  qu'à  faire  des  observations  astronomiques  ; 
je  sais  de  science  certaine  qu'il  existe  dans  ses  malles, 
qui  sont  encore  en  Cochinchine,  d'excellens  mémoires 
sur  ce  pays  et  que  le  roi  attend  qu'il  se  présente 
quelqu'un  de  sa  famille  pour  lui  en  faire  la  remise, 
il  serait  bien  fâcheux  que  ce  travail  fut  perdu. 

Lorsqu'il  mourut  le  roy  lui  fit  les  mêmes  obsèques 
qu'à  son  père,  il  donna  des  marques  [115/47]  de 
la  plus  profonde  douleur  il  porta  long-tems  son  deuil 
et  prouva  combien  il  lui  était  attaché,  il  lui  a  fait 
bâtir  un  magnifique  tombeau  dans  la  maison  de 
campagne  qu'il  habitait  et  que  M^  d'Adran  a  laissé 
aux  missions  ;  sur  le  sarcophage  sont  étendus  des 
tapis  d'une  grande  richesse,  où  sont  écrits  en  lettres 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHLNCIIINE  93 

d'or  ses  titres  Cochinchinois,  la  pluspart  sur  velours 
rouge.  Les  plus  grands  mandarins  lorsqu'ils  vont 
visiter  ce  lieu  doivent  marcher  plus  de  50  pas  sur 
les  genoux  à  la  mode  asiatique.  On  rend  à  sa  tombe 
les  mêmes  honneurs  qu'on  lui  rendait  pendant  sa 
vie,  des  gardes  sont  payés  pour  [48]  y  veiller  conti- 
nuellement ;  le  roy  ne  borna  pas  là  sa  magnificence 
pour  la  mémoire  d'un  homme  à  qui  il  avait  tant 
d'obligations,  il  assigna  à  toute  la  nombreuse  maison 
de  M^  D'Adran  le  même  traitement  qu'il  leur  faisait 
pendant  sa  vie  et  jusqu'au  cheval  que  montait  son 
mentor  reçut  les  invalides  dans  son  jardin. 

Peu  de  tems  après  la  mort  de  M^  d'Adran,  le  roy 
fit  la  conquête'  du  Tonquin,  ce  qui  le  rendit  plus 
puissant,  mais  pas  plus  humain,  comme  on  le  verra 
dans  les  notes  de  M.  de  la  Bissachere,  mais  je  dois 
dire  un  mot  du  caractère  de  ce  prince. 

Le  Roy  de  Cochinchine  a  un  caractère  mélangé 
de  bonnes  et  de  mauvaises  qualités,  il  a  de  la  sensi- 
bilité et  de  la  férocité  ;  il  possède  plus  d'instruction 
sans-contredit  qu'aucun  de  ses  sujets,  mais  comme 
tous  les  asiatiques,  il  croit  savoir  beaucoup  plus 
qu'il  ne  sait  effectivement,  il  a  montré  par  les  con- 
seils de  M^  Olivier  de  la  bravoure  et  du  sang-froid, 
il  est  vrai  de  dire  que  les  victoires  et  les  avantages 
qu'il  a  remportés  sur  ses  ennemis  n'étoient  à  pro- 
prement dire  que  des  coups  de  mains  fort  sangui- 
naires pour  les  tay-sons,  mais  très  peu  pour  les  siens 
grâces  aux  soins  des  canons  dirigés  par  les  Français, 
et  j'ai  ouï  dire  par  des  témoins  oculaires  que  les 
plus  fortes  [50]  batailles  n'ont  jamais  coûté  plus  de 


94  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÉRE 

cinq  minutes  de  combats,  car  quand  la  déroute  était 
établie  parmi  les  ennemis,  le  carnage  devenait  hor- 
rible et  impossible  à  empêcher  (la  coutume  asiatique 
étant  de  la  part  de  ceux  qui  sont  en  déroute  de  se 
laisser  égorger  sans  se  defîendre,  la  pluspart  jettant 
leurs  armes  pour  courir  plus  vite,  ne  connaissant 
pas  l'art  des  retraites,  ce  qui  rend  les  batailles  dans 
ce  pays  beaucoup  plus  sanglantes  et  dangereuses 
après  l'action  que  pendant  le  moment  même  du 
combat  (a).  Le  roy  joint  à  une  extrême  ambition 
si  [117 /5i]  naturelle  aux  princes  heureux  une  très 
grande  avarice.  On  peut  dire  que  dans  son  pays, 
lui  seul  est  riche,  et  les  peuples  qu'il  a  sous  son 
autorité,  sont  tous  dans  la  plus  extrême  misère,  par 
les  vexations  inouïes  des  petits  mandarins,  qui  à 
leur  tour  sont  volés  et  vexés  par  les  grands  mandarins 
de  la  Cour,  et  le  roy  en  les  faisant  décoller  s'empare 
des  biens  et  de  l'argent  qu'ils  ont  si  injustement 
acquis  ;  des  exemples,  aussi  sévères  qu'ils  sont  fré- 
quens,  n'empêchent  pas  les  autres  d'en  faire  tout 
autant,  lorsque  l'occasion  se  présente.  Il  parait  que 
le  sistème  du  vol  est  inné  chez  tous  les  peuples  de 
l'Asie,  mais  encore  plus  particulièrement  chez  les 
Chinois  et  [52]  les  Cochinchinois. 

On  prétend  que  le  prince  possède  des  trésors  con- 
sidérables, mais  surtout  beaucoup  d'or  en  Barre 
qu'il  enfouit,  étant  fort  attaché  aux  espèces  il  paye 


(a)  Les  Chinois  et  leurs  voisins  pai/ent  comme  les  turcs,  tant 
par  tête  d'homme  tué  de  sorte  que  les  malheureux  paysans  sont 
souvent  égorgés  pour  avoir  la  somme  promise  (R.). 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCIILNCHINE  95 

les  mandarins  en  ligatures  de  sapées  que  l'on  tire 
de  son  trésor,  jamais  il  ne  paie  en  argent.  Les  man- 
darins européens  en  envoyent  chercher  sur  leurs 
chappes  (a)  pour  la  valeur  de  150  piastres  par  mois 
pour  payer  leurs  dépenses  courantes  de  maisons  de 
femmes  et  domestiques,  ou  soldats  qui  à  raison  du 
grade  du  mandarinat  sont  toujours  extrêmement 
nombreux.  [118/55]  Le  riz  leur  est  aussi  livré  des 
magasins  du  roy  sur  leurs  bons  ce  prince  leur  donne 
quelquefois  la  liberté  de  prendre  la  paye  qui  leur 
revient  en  arrek  qui  aussi  est  tiré  du  même  endroit, 
et  qu'ils  vendent  aux  portugais  pour  avoir  quelques 
piastres,  ainsi  il  est  aisé  de  voir  qu'il  est  impossible 
de  faire  fortune  à  son  service.  Ce  que  j'ai  dit  ici 
est  commun  pour  tous  les  missionnaires  qui  sont 
élevés  aux  difîérens  grades  de  mandarins.  Le  roy 
leur  passe  en  outre  un  bateau  armé  la  coutume  étant 
de  faire  beaucoup  de  voyages  par  eau. 

Pour  mieux  faire  connaître  l'avarice  du  roy  de 
Cochinchine  je  dois  rapporter  deux  traits  qui  sont 
à  [54]  la  connaissance  de  tout  le  monde. 

Ce  Prince  à  l'usage  de  Chine  a  pour  monnoie  des 
sapées  qu'il  fait  battre  à  son  coin  et  qui  doivent 
être  de  cuivre  pur  ;  il  les  donne  en  payements  pour 
tous  les  ouvrages  qu'il  commande,  ainsi  que  pour 
la  paye  de^  soldats  et  il  fit  glisser  du  casin  dans  la 
fabrique  de  ses  sapées,  ce  qui  les  rendit  aussi  cassants 
que  du  verre  de  sorte  qu'on  pouvait  à  peine  s'en 

(a)  Espèce  de  sceau  que  donne  le  roy  aux  mandarins,  où  est 
exprimé  (sic)  les  titres  quils  possèdent  (R.)- 


Ô6  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

servir   pour   les    compter  ;    par   cette    fraude    et    ce 
manque  à  la  foi  publique  il  gagna  considérablement. 

Ce  prince  si  puissant  et  si  riche  fait  donner  à  son 
cuisinier  pour  la  dépense  de  sa  [119/55]  table  une 
demie  piastre  par  jour  ou  une  ligature  de  denier. 
Le  cuisinier  avec  des  soldats  se  rend  au  marché, 
ne  paye  rien  prenant  aux  marchands  tout  ce  qui 
peut  lui  convenir  au  nom  du  roy,  les  soldats  qui 
l'accompagnent  en  font  autant  pour  leur  propre 
compte  sans  que  les  [marchands]  maltraités  osent 
se  plaindre,  de  sorte  que  la  table  du  roy  qui  comme 
on  le  voit  doit  être  très  frugale,  n'est  servie  que  du 
pillage  de  ses  domestiques  ;  il  est  vrai  que  la  cou- 
tume en  Cochinchine  est  de  manger  seul  et  les  jambes 
croisées  à  la  mode  orientale,  et  d'avoir  comme  les 
Chinois  une  grande  quantité  de  petits  plats. 

Ce  prince  a  toujours  à  sa  Cour  une  grande  quantité 
de  [56]  mandarins  debout  sur  deux  files  l'une  à 
droite  l'autre  à  gauche  de  l'endroit  où  il  a  son  siège, 
et  qui  attendent  ses  ordres,  qu'il  donne  toujours  le 
soir  tems  où  les  mandarins  lui  font  leurs  rapports 
à  genoux.  Le  nombre  de  ses  mandarins  monte  tou- 
jours de  7  à  800,  qui  en  sa  présence  ne  doivent  pas 
bouger  et  se  tenir  de  bout  à  moins  que  le  prince  ne 
les  appelle  alors  ils  se  rendent  vis  à  vis  de  lui  et  se 
mettent  à  genoux  pour  recevoir  les  ordres  qu'il  a 
[à]  leur  donner. 

Le  palais  sans  être  somptueux  est  un  beau  Bâti- 
ment Cochinchinois.  Ce  sont  de  grandes  salles  à 
colonnes  de  bois  rouge  [120/57]  assez  bien  travaillé  ; 
tous    les    mandarins,    chefs    des    corps    militaires, 


SUR  LE  TONKIN   ET  LA  COCHINCHINE  97 

doivent  assister  à  son  audience  journalière,  au  moins 
un  par  corps  pour  savoir  si  il  n'a  pas  quelques  dispo- 
sitions à  leur  ordonner. 

On  aurait  cru  que  les  conquêtes  et  les  suites  de  son 
bonheur  lui  auraient  ôté  le  caractère  féroce  et  aurait 
développé  en  lui  les  idées  de  grandeur  et  de  géné- 
rosités qui  accompagnent  presque  toujours  les 
princes  heureux  et  guerriers,  mais  on  a  remarqué 
par  le  supplice  de  barbarie  rafinée  qu'il  a  fait  subir 
à  la  famille  entière  des  chefs  révoltés  des  tay-sons 
que  les  victoires  ne  l'avaient  pas  du  tout  [58]  fait 
changer  de  caractère,  qu'il  lui  restait  toujours  cette 
teinte  de  férocité  si  commune  aux  souverains  de 
l'Asie.  Depuis  qu'il  a  vaincu  ses  ennemis  et  qu'il 
jouit  de  la  paix  il  s'enferme  avec  ses  femmes,  ce 
qui  ne  contribuera  pas  peu  à  lui  ôter  l'énergie  qu'il 
a  d'abord  déployée  dans  ses  jeunes  années  ;  cepen- 
dant, lorsqu'il  s'agit  d'affaires  d'intérest,  il  est 
toujours  prêt  à  donner  audience. 

11  me  reste  à  parler  de  l'entreprise  qu'avait  formé 
le  Gouvernement  anglais  d'avoir  un  établissement 
en  Cochinchine  pour  en  faire  le  commerce  seul  et 
des  raisons  qui  l'ont  empêché  de  réussir.  [121/59] 

A  peine  le  Gouvernement  anglais  du  Bengale  avait- 
il  appris  les  étonnans  succès  du  nouveau  roy  de 
Cochinchine,  qu'il  résolut  d'y  envoyer  une  Ambas- 
sade pour  chercher  à  faire  avec  ce  prince  un  traité 
de  commerce  qui  aurait  été  d'un  grand  avantage 
pour  les  intérests  de  la  compagnie,  et  qui  aurait 
entièrement  fermé  l'entrée  de  ce  pays  aux  Français. 
Il  s'agissait  de  plus  de  proposer  à  ce  prince  la  cession 


§8  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÊRE 

d'un  port  commode  et  sûr  où  les  bâtimens  anglais 
pourroient  relâcher  et  se  radouber  en  allant  en 
Chine  et  où  ils  auroient  formé  un  établissement. 

M"*  Roberts  aujourd'hui  [60]  chef  de  la  Compagnie 
anglaise  à  Canton  fut  choisi  par  les  directeurs  et 
envoyé  à  cet  effet  en  qualité  d'Ambassadeur  auprès 
du  roy  de  Cochinchine,  Sans  trop  m'étendre  sur  les 
qualités  particulières  de  M.  Roberts,  je  dois  dire 
qu'il  était  extrêmement  en  état  de  faire  réussir  une 
pareille  entreprise  depuis  longtemps  supercargue  de 
la  Comp^^  en  Chine  il  est  parfaitement  au  fait  des 
usages  et  des  moyens  qu'on  employé  en  Asie  pour 
parvenir  au  but  que  l'on  se  propose,  Il  était  aussi 
porteur  de  présens  considérables  tant  pour  le  roy 
que  pour  les  grands  mandarins  qu'il  fallait  avant 
tout  rendre  favorable,  il  arriva  ainsi  [122 /6i]  au 
port  de  Quin-Hône  ^  nouvelle  résidence  du  roy  et 
demanda  audience.  Le  prince  le  fit  attendre  quelque 
tems  avant  de  lui  indiquer  le  jour  où  il  pourrait 
être  introduit  et  M^  Roberts  profita  de  ce  moment 
pour  disposer  en  sa  faveur  les  mandarins  par  des 
présens  considérables,  et  en  leur  faisant  très  adroi- 
tement entendre  que  le  commerce  qu'ils  feroient 
avec  les  possessions  anglaises,  les  enrichiroient  (sic) 
beaucoup  ce  qu'ils  n'eurent  pas  de  peine  à  com- 
prendre. 

M^  Roberts  ne  voulut  pas  non  plus  être  contrarié 
dans   son    projet    par   les   mandarins    Missionnaires 


1.  Gia-long  se  trouvait,  au  moment  de  l'arrivée  de  Roberts, 
à  Hué  et  non  pas  à  Oui-nhon, 


SUR  LE  TONKIN   ET  LA  COCHLNCHINE  99 

français  ^  qui  sont  à  cette  Cour,  il  leur  fit  entendre 
[62]  adroitement  que  le  Gouvernement  anglais  avait 
soutenu  les  prêtres  français  pendant  leur  émigration 
et  les  rapports  défavorables  qu'ils  avaient  reçus  au 
sujet  du  Culte  catholique  pendant  les  moments  de 
la  révolution,  les  tenaient  vivement  indisposés  contre 
leur  patrie,  de  sorte  qu'ils  ne  s'opposèrent  d'aucune 
façon  aux  projets  de  l'envoyé  ;  seulement  les  fran- 
çais séculiers  employés  comme  mandarins  dans  les 
armées  au  service  du  roy  n'avaient  point  exprimé 
d'opinions  mais  il  était  douteux  que  les  roy  les  con- 
sultât, ne  jouissant  pas  à  la  Cour  d'une  aussi 
grande  considération  que  celle  qu'avaient  autrefois 
M^s  d'Adran,  Olivier  et  d'Ayot.  D'ailleurs  ces  mes- 
sieurs [123/63]  pour  être  plus  tranquilles  ont  choisi 
un  séjour  éloigné  de  quelques  lieues  de  la  Cour  oii 
ils  ne  se  présentent  que  quand  ils  y  sont  appelés 
par  leurs  services,  de  cette  manière  ils  évitent  d'être 
inquiétés  par  les  grands  mandarins  qui  sont  jaloux 
de  ce  que  le  roy  les  préfère  à  eux  dans  certaines 
occasions.  Ces  messieurs  sont  M^  Vannier  et  M^ 
[Chaigneau],  tous  deux  marins  et  à  la  tête  des  ou- 
vrages de  leur  Etat  ^. 

1.  Le  fait  paraît  exact.  L.  Cadière,  Documents,  p.  51,  visant 
une  lettre  qu'il  a  vue  aux  archives  des  Missions-Etrangères,  dit 
en  effet  :  «  L'ambassadeur  semblait  demander  l'appui  des  mission- 
naires français,  moyennant  quoi  le  gouvernement  anglais  aiderait 
la  Société  des  Missions-Etrangères  pour  établir  un  collège  général 
à  Poulo-Pinang.  Les  procureurs  de  Macao  semblaient  gagnés 
à  la  cause  anglaise.  Mgr  La  Bartette  faisait  au  projet  de  nom- 
breuses objections.  » 

2.  Il  est  certain  que  Vannier  et  Chaigneau,  quoi  qu'en  dise 


100  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

Les  Mandarins  ainsi  disposés  M'^  Roberts  fut  reçu 
à  une  première  audience  du  roy  et  une  partie  des 
présens  avait  déjà  été  acceptée,  il  y  en  avait  pour 
des  sommes  considérables  et  dans  tous  les  genres  ; 
on  y  [64]  remarquait  des  gravures  d'une  grand  prix 
et  bien  faites  pour  éloigner  ce  prince  de  l'amitié  des 
français,  par  les  grandes  obligations  qu'il  a  au  mal- 
heureux Louis  XVI,  le  meilleur  mais  le  plus  foible 
des  rois.  Ces  gravures  étoient  :  Son  entrée  au  Temple, 
Ses  adieux  à  sa  famille,  Sa  défense  à  la  Conçention 
nationale,  et  Son  supplice  (a).  On  y  avait  joint 
celles  qui  devaient  donner  à  ce  prince  une  grande 
idée  de  la  puissance  anglaise  comme  les  gravures 
sur  la  prise  de  Seringapatnam,  et  la  Mort  de  Tipoo- 
Saib  qui  a  fait  tant  de  bruit  dans  l'Inde,  ainsi  que 
toutes  [124/65]  les  victoires  navales  gagnées  sur  les 
Français. 

Le  Roy  de  Cochinchinc  avait  reçu  par  les  conseils 
de  ses  premiers  mandarins  une  partie  des  présens, 
ce  qui  promettait  à  M^  Roberts  un  plein  succès 
lorsque  M^  Vannier  et  son  Compagnon  M^"  [Chai- 
gneau]  se  rendirent  à  la  cour  étant  de  service  ^,  le 


(a)  La   Compagnie  anglaise  a  gardé   toutes  les   gravures  qui 
ornent  les  salles  de  sa  factorie  à  Macao  (R.). 

Sainte-Croix,  jouissaient  à  la  cour  d'autant  de  crédit  qu'en 
avaient  pu  avoir  autrefois  Olivier  et  Dayot  ;  ils  avaient  reçu 
un  grade  du  second  degré  (seconde  classe)  des  mandarins  mili- 
taires, ce  qui  les  plaçait  haut  dans  la  hiérarchie.  Voir  IL  M.  P.  A., 
oh.  IX,  §  2. 

1.  En  réalité  Vannier  fut  envoyé  à  Tourane  au  devant  de 
Roberts  par  le  roi  lui-même. 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  101 

roy  comme  ayant  peu  de  connaissance  de  la  puis- 
sance   anglaise    voulut    auparavant    s'informer    de 
quelques  Européens  pour  connaître  sa  force  ses  res- 
sources et  l'étendue  de  son  commerce  etc.,  il  fit  venir 
M"^  [Chaigneau]  qui  lui  parla  deux  heures  à  genoux 
(à  la  manière  des  Cochinchinois)  et  à  l'oreille  pour 
[66]    n'être    point   entendu    de   tous   les   mandarins 
qu'il  savait  être  gagnés.  Le  roy  lui  ayant  demandé 
des  conseils  au  sujet  de  la  demande  de  M^  Roberts 
d'un  établissement  dans  ses  états  pour  y  faire  le 
commerce,  il  fit  à  ce  prince  un  tableau  si  frappant 
de  la  mauvaise  foi  anglaise  qu'il  étonna  le  roy  et  lui 
fit  sur  le  champ  changer  de  résolution,  en  lui  disant 
que   c'était   sous   le   même   prétexte   qu'ils   avaient 
commencé  dans  l'Inde  et  au  Bengale  qu'ensuite  sous 
divers  autres  prétextes  ils  avoient  fait  venir  d'Eu- 
rope des  soldats  qui  peu  à  peu  avaient  dépossédés 
tous  les  princes   de  l'Inde,   et   qu'il  y  avait  toute 
apparence  qu'ils  [125/67]  désiroient  traiter  ainsi  la 
Cochinchine  (ce  que  je  rapporte  ici  ne  fut  que  la 
base  de  la  conversation).  Le  roy  après  l'avoir  écouté 
avec   attention  résolut   sur  le   champ   de  renvoyer 
les  présens  qu'il  avait  reçus  (a)  ainsi  qu'une  réponse, 
par  laquelle  il  n'accorde  dans  ses  états,  aux  anglais 
que  les  mêmes  droits  et  les  mêmes  sugessions  (sic) 
qu'aux    batimens    de    toutes    les    nations    qui    fré- 


(a)  Ils  ont  été  rendus  en  Chine  à  Cantor^  en  1803  (R.).  Cette 
date  est  erronée,  puisque  la  mission  de  Roberts  eut  lieu  en 
1804. 

7. 


102  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

quantent    son    royaume    (b).    Après    cette    réponse 
M^  Roberts  partit  ^. 

[68]  Je  laisse  à  ceux  qui  liront  ce  mémoire  à  penser 
si  nous  devons  rouvrir  avec  le  roy  de  Cochinchine 
des  liaisons  de  commerce  ;  mon  avis  après  avoir 
visité  pendant  trois  ans  les  contrées  voisines  de  ce 
pays  est  pour  l'affirmative,  d'abord  par  les  profits 


(b)  Les  portugais  de  Macao  y  vont  pour  chercher  de  V Arrek 
comme  je  Vai  dit,  mais  on  y  a  pour  eux  le  plus  profond  [68]  mépris  ; 
il  est  vrai  quil  faut  dire  aussi  que  ceux  qui  fréquentent  ce  pays 
sont  pour  la  pluspart  des  fils  de  Macao  espèce  de  métis  Chinois 
qui  ne  donnent  pas  grande  idée  de  leur  nation  et  que  les  [69]  Cochin- 
chinois  rangent  à  peu  près  dans  la  même  classe  que  les  Chinois 
qu'ils  n  aiment  point  (R.). 

1.  Renouard  de  Sainte-Croix  semble  avoir  été  assez  exacte- 
ment informé  sur  la  mission  secrète  confiée  à  Roberts  par  la 
Compagnie  anglaise  ;  c'est  à  Macao  ou  à  Canton  sans  doute, 
soit  auprès  des  marchands,  soit  auprès  des  missionnaires  qu'il 
a  pris  des  renseignements.  Comparer  son  récit  à  celui  de  Barrow 
(op.  citât.,  p.  281  et  346)  et  à  ce  que  dit  Crawfurd  (op.  citât., 
p.  249,  255,  307,  515).  Ce  dernier  fait  savoir  que  la  mission  Roberts 
avait  pour  but  :  l'expulsion  des  Français,  des  acquisitions  terri- 
toriales, le  droit  de  résidence  pour  un  agent  anglais,  «  objects 
which  were  altogether  unattainable  »  (515)  ;  le  même  auteur 
dit  encore  que  Vannier,  à  propos  des  estampes  offertes  à  Gia- 
long,  lui  fit  des  remarques  «  upon  the  indiscrétions  of  some  of 
the  présents  offered  by  us  »,  et  il  rapporte  que  Gia-long  aurait 
dit  à  propos  de  l'estampe  représentant  la  mort  de  Tippo-Sahib  : 
«  The  Governor  General  wishes  to  intimidate  me,  by  exhibiting 
to  me  the  fate  of  tliis  Indian  prince  ».  —  Voir  d'autres  détails 
dans  deux  articles  de  M.  H.  Cordier  (T'oung-pao,  1903,  p.  218-9, 
288,  307  et  311),  dans  une  élude  de  Ch.-B.  Maybon  (Les  Anglais 
à  Macao,  Bull.  Ec.  fr.  E.-O.,  1906,  p.  312)  et  dans  le  livre  de 
M.  P.  de  JoiNViLLE  (L'armateur  Dalguerie-Stuttenherg  et  son 
œuvre,  p.  398). 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  103 

de  négoce  que  nous  pourrons  y  faire  ;  et  en  second 
lieu,  pour  en  fermer  l'entrée  aux  Anglais  qui  peuvent 
faire  de  nouvelles  tentatives  plus  heureuses  que  les 
dernières  et  réussir. 

[126/^9]  Le  Gouvernement  de  l'Isle  de  France 
avait  pensé  sagement  en  y  envoyant  le  corsaire  du 
même  nom  avec  des  présens.  Le  Cap®  m'avait 
même  pendant  son  séjour  à  Manille  demandé  des 
renseignemens  sur  la  Cochinchine,  mais  ayant  été 
obligé  de  toucher  à  Sanbouanga  isle  de  Mindanao 
les  supercargues  eurent  disputes  et  empêchèrent  le 

Capitaine    [ ]    qui    n'était    sorti    de    l'Isle-de- 

France  qu'à  la  condition  de  remplir  cette  mission, 
de  l'effectuer  ce  qui  l'a  mis  dans  le  cas  d'être  vive- 
ment réprimandé  du  Gouverneur. 


[127/7/] 

RÉCIT  ABRÉGÉ  DE  QUELQUES  CIRCONSTANCES 

de  la  conquête  du  Tonquin  parole  ci-devant 

ROY     DE     COCHINCHINE     NGU-YEN-ANH 

qui  aujourd'hui  porte  le  titre  d'empereur 

GIALONG 

Par  M'  DE  LA  BISSACHÈRE,  Missionnaire 


Ngu-yen-anh  ^  quoique  né  en  Cochinchine  est 
originaire  du  Tonquin  et  descend  des  grands  Sei- 
gneurs ou  maires  du  palais  de  ce  royaume  :  il  y  a 
environ  vingt  ans  que  fuyant  les  tay-sons  usurpa- 

1.  Le  missionnaire  appelle  le  prince  de  son  nom  exact  Nguyên 
Anh  et  S,  C.  le  suit  fidèlement  (p.  232).  Mais  Montyon  (MN.) 
agit  d'autre  sorte  :  il  le  nomme  Nguy-en-Chung  (II,  p.  163). 
A  la  rigueur,  ce  nom  est  acceptable  car  le  prince,  qui  était  de  la 
famille  des  Nguyên,  comme  on  le  sait,  avait  reçu  tout  enfant 
le  nom  personnel  de  Chung.  MN.  n'était  pas  sans  connaître 
ces  détails  —  il  les  avait  appris  peut-être  de  La  Bissachère  lui- 
même  —  et  les  indique  en  note.  Toutefois  à  l'époque  où  le  prince 
luttait  contre  les  rebelles,  il  ne  portait  plus  depuis  longtemps 
son  nom  de  petit  enfant,  mais  celui  de  Anh. 


406  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSÂCHÈRE 

teurs  de  son  pays,  il  errait  sur  les  côtes  du  Royaume 
de  Siam  (a)  où  il  fut  même  nourri  quelques  mois 
par  les  missionnaires  \72\  européens  ^.  Mais  bientôt 
il  fut  accueilli  de  rechef  par  le  peuple  de  la  province 
de  Dou-nai  ^  qui  fait  partie  du  Camboge,  occupé 
ainsi  que  la  Cochinchine  et  le  Tonquin  par  les  tay- 
sons  ;  il  se  maintint  dans  cette  province  sous  le 
titre  de  Chua  ^  par  les  secours  de  quelques  vaisseaux 
européens   (a)   qui  effrayaient  les  tay-sons  et  don- 

(a)  On  volt  que  M.  de  la  Bissachère  a  été  mal  instruit,  voyez 
notre  Introduction  (R.)-  C'est  au  contraire  Sainte-Croix  qui  fait 
erreur.  Voir  H.  M.  P.  A.,  eh.  V,  §  2. 

(a)  Les  Bâtimens  commandés  par  A/"^  d'Ayot,  comme  on  a  pu 
voir  (R.). 

1.  Le  fait  est  exact  et  il  n'est  pas  étonnant  que  La  Bissachère 
(L.  B.)  l'ait  connu  ;  cependant  il  ne  donne  aucun  détail  ;  S.  C, 
reproduit  le  passage  sans  grand  changement  (p.  232,  3).  Barrow 
(Bw),  informé  probablement  par  des  missionnaires,  indique 
(p.  256)  que  le  prince  fugitif,  traqué  par  ses  ennemis  (en  1777), 
se  cacha  ainsi  que  les  survivants  de  sa  famille  infortunée  dans 
les  branches  épaisses  d'un  banyan,  qu'il  y  demeura  plusieurs 
mois  et  qu'il  recevait  chaque  jour  sa  subsistance  des  mains  d'un 
prêtre  chrétien.  —  Il  s'agit  d'un  prêtre,  très  dévoué  à  l'évêque 
d'Adran,  Paul  Nghi.  (V.  Maître,  Documents  sur  Plgneau  de 
Behaine,  Revue  Indochinoise,  1913,  2^  série,  p.  344-347.)  MN. 
reproduit  en  partie  (II,  p.  163)  les  données  fournies  par  Bw. 
Voir  ci-dessus,  p.  55.  le  passage  de  Barrow  reproduit  et  com- 
paré à  MN. 

2.  Dou-nai,  erreur  de  copiste  pour  Don-nai  (ou  plus  exacte- 
ment Dông-nai)  ;  S.  C.  la  reproduit  exactement  (p.  233).  Quant 
à  MN.,  il  dit  que  Dong  signifie  Est  (I,  p.  15),  et  écrit  Dong-nay 
(p.  22  et  ailleurs),  comme  il  a  écrit  Dong-kinh. 

3.  Chua,  en  annamite  vulgaire  ;  chu  en  sino-annamite  ;  c'est 
le  titre  qui  était  donné  aux  seigneurs  du  Nord,  du  Tonkin,  comme 
aux  seigneurs  du  Sud,  les  Nguyên.  Voir  H.  M.  P,  A.,  ch.  I. 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  107 

nalent  la  chasse  à  leurs  batimens  ;  si  d'un  côté  celui- 
ci  avait  l'avantage  sur  mer  accause  que  les  canons 
et  la  poudre  d'Europe  porte  bien  plus  loin  que  les 
pièces  d'artillerie  et  la  poudre  fabriquée  au  Tonquin  ; 
d'un  autre  côté  les  tay-sons  [128/73]  sur  terre  lui 
étaient  de  beaucoup  supérieurs  ayant  de  bons  géné- 
raux qui  n'avaient  qu'à  se  montrer  pour  faire  rem- 
barquer les  troupes  qu'on  débarquait  dans  les  pro- 
vinces de  la  Cochinchine  ;  les  affaires  restèrent  long 
tems   dans   cet   état   lorsqu'enfin   ce   conquérant   se 
hasarda  à  faire  une  tentative,  il  y  fut  comme  forcé 
par  les   Tonquinois   de   son  armée   qui   ennuyés   de 
guerroyer  si  long  tems  sans  aucun  succès  commen- 
çoient  à  l'abandonner.   Il  y  fut  aussi  encouragé  par 
l'avis  de  quelques  Européens  qui  disaient  que  c'était 
un  des  plans  conseillés  par  le  feu  Evêque  d'Adran  (a) 
[74],  c'était  à  l'aide  d'un  vent  favorable  de  tomber 
avec  toutes  ses  forces  réunies  sur  la  ville  royale  de 
Cochinchine,  résidence  du  jeune  roy  tay-son,  nommé 
Cânts-thinh  ^  où  il  restait  avec  peu  de  troupes,  les 
nombreuses  armées  des  tay-sons  étant  alors  à  quinze 
ou  vingt  journées  de  la  capitale  plus  avant  dans  la 
province  de  Dou-nai  ;  il  exécuta  ce  plan  et  se  rendit 

(a)  Ce  qui  se  rapporte  à  quelques  différences  près  à  ce  que  fai 
dit  dans  V  introduction.  M^  de  la  Bissachère  n^a  pu  savoir  au  juste 
tous  ces  détails,  n  étant  pas  encore  en  Cochinchine  (R.)- 

1.  Faute  de  copie  pour  Canh-thinh.  Le  fils  du  troisième  des 
Tay-son,  succédant  à  son  père  au  Tonkin  en  1792,  nommé 
Nguyên  Quang-Toan,  avait  pour  titre  de  période  Canh-thinh  ; 
c'est  sous  ce  titre  que  L.  B.  et  S.  C.  à  sa  suite  (Cânh-Thinh, 
p.  236)  le  désignent.  MN.  écrit  Canh-thin  (II,  p.  180). 


108  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

avec  facilité  maître  de  la  ville  et  du  palais,  le  jeune 
roy  tay-son  eut  à  peine  le  tems  de  s'échapper  sur 
des  éléphans  et  de  s'enfuir  au  Tonquin  avec  peu  de 
suite,  craignant  qu'on  le  reconnut,  et  qu'on  le  tuât 
pour  avoir  l'or  qu'il  emportait,  hors  d'être  apporté 
d'être  pris  (sic)  par  son  [75]  ennemi  ^.  Il  abandonna 
ses^éléphans,  se  déguisa  et  se  sauva  avec" deux  de 
ses  valets  de  Chambre,  seulement  arrivé  aux  fron- 
tières du  Tonquin  il  se  fit  reconnaître  par  le  premier 
gouverneur  de  province  qu'il  rencontra  et  reprit  les 
marques  de  la  royauté.  Pendant  qu'il  fuyait  ainsi 
le  nouveau '^Conquérant  envoya  des  troupes  pour 
s'emparer  des  défdés  de  difficile  accès  qui  se  trou- 
vaient dans  de  longues  chaines  de  montagnes  pour 
empêcher  les  armées  des  Tay-sons  de  venir  au 
secours  de  la  haute  Cochinchine,  et  il  réussit  à  leur 
fermer  ce  chemin  le  seul  par  où  il  pouvait  être 
inquiété.  Il  envoya  aussi^du^monde  pour  [76]  garder 
la  muraille  qui  défend  la  Cochin-chine  du  Ton- 
quin (a),  il  se  trouva  ainsi  au  milieu  de  deux  petites 
provinces  ayant  l'ennemi  à  combattre  aux  deux 
extrémités.  Il  était  occupé  jour  et  nuit  à  se  défendre 

(a)  Aucun  voyageur  na  parlé  de  cette  muraille  il  n'en  est  pas 
moins  vrai  quelle  existe.  Les  asiatiques  croyent  encore  aujourd'hui 
les  murailles  suffisantes  pour  les  mettre  à  Vabri  d'une  entrée  subite 
de  l'ennemi  (R.)-  ^^^  lettres  de  missionnaires,  les  ouvrages  du 
P.  de  Rhodes  ne  manquent  pas  de  parler  des  murailles  que  les 
Nguyên  avaient  construites  pour  se  défendre  contre  les  agres- 
sions des  Tonkinois.  Voir  II.  M.  P.  A.,  ch.  I, 

1.  La  fin  de  la  phrase  paraît  peu  compréhensible.  Voici  le 
texte  de  S.  C.  :  «  il  avait  à  craindre  qu'on  ne  le  reconnût  et  qu'on 
ne  le  tuâl  pour  avoir  l'or  qu'il  emportait.  Dans  cette  crise  affreuse 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  109 

et  vivait  dans  d'aussi  grandes  alarmes  que  la  famille 
des  tay-sons,  mais  ce  qui  le  rassurait  un  peu,  c'est 
qu'il  avait  entre  les  mains  les  magasins  royaux  du 
Chef  des  tay-sons  pourvus  de  toutes  sortes  de  muni- 
tions, et  le  pillage  qu'il  avait  fait  en  s'emparant  de 
ce  pays  le  mettait  à  même  d'acquitter  ses  dettes  et 
de  payer  exactement  la  [129/77]  solde  de  ses  troupes, 
il  faisait  d'ailleurs  de  grandes  promesses  à  ceux  qui 
combattaient  pour  lui,  et  leur  faisait  espérer  que 
s'il  était  victorieux  il  les  comblerait  de  richesses  et 
de  dignités.  Tous  ces  soins  auroient  été  inutiles  si 
une  femme  forte  nommée  Thien-pho  ^  qui  entreprit 
de  rétablir  les  affaires  des  tay-sons,  eut  été  fidèle- 
ment secondée  ^.  Cette  héroïne  força  en  quelque 
façon  le  jeune  roy  Cants-Thinh  à  reprendre  courage 
et  se   fit  charger  par  lui  de  lui  lever  une  armée  ; 


il  abandonne  ses  éléphans...  ».  Il  a  tout  simplement  supprimé 
la  difficulté.  On  pourrait  interpréter  «  hors  »  par  «  à  moins  que  » 
et  le  membre  de  phrase  signifierait  :  à  moins  qu'on  ne  le  prît 
pour  être  apporté  à  son  ennemi. 

1.  Il  s'agit  de  Bùi-thi-Xuân,  épouse  du  général  Trân-quang- 
Diêu,  qui  avait  longtemps  tenu  en  échec  les  troupes  royales  dans 
la  province  de  Qui-nhon.  Son  courage  était  devenu  légendaire 
et  elle  était  célébrée  par  les  Annamites  sous  le  nom  de  Thiêu-pho, 
qui  était  un  titre  dont  son  mari  était  revêtu  ;  on  s'explique  ainsi 
le  nom  que  lui  donne  L.  B.,  u  étant  pris  pour  n.  Comparer  ce 
qui  se  trouve  dans  MN.  au  sujet  de  cette  héroïne  ;  le  récit  de 
L.  B.  est  suivi  assez  fidèlement.  II,  p.  183,  184. 

2.  Les  pages  71  à  77  du  ms.  jusqu'à  ce  point  forment  la  matière 
du  chapitre  II  de  S.  C,  intitulé  :  Invasion  de  la  Cochinchine  par 
le  jeune  prince.  Fuite  du  roi  Tay-Son  (p.  232-235).  Le  texte 
imprimé  n'offre  guère  ici  que  des  différences  de  forme  avec  le 
texte  manuscrit, 


110  RELATION  DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

elle  ressembla  en  deux  mois  et  demi  environ 
300.000  combattans  ^,  elle  voulut  que  le  jeune  roy 
encourageât  les  troupes  par  sa  présence,  fit  nommer 
pour  la  forme  un  généralissisme,  mais  [78]  de  fait 
elle  fut  l'âme  de  toute  cette  expédition,  et  dirigea 
toutes  les  opérations  militaires  ;  elle  conduisit  cette 
armée  jusqu'à  la  muraille  qui  defîend  la  Cochinchine 
du  Tonquin  et  en  fit  livrer  l'assaut  pendant  deux 
jours  de  suite.  Le  nouveau  conquérant  qui  était  du 
côté  opposé  se  défendait  de  son  mieux,  mais  avec 
l'aide  des  Eléphans,  des  Soldats  qui  creusoient  la 
terre  au  pied  de  cette  même  muraille,  y  eurent 
bientôt  fait  de  grandes  brèches  en  plusieurs  endroits 
de  sorte  que  ceux  qui  la  défendoient  se  voyant  sur 
le  point  d'être  forcés,  songeaient  à  la  retraite  ;  mais 
Dieu  pour  punir  les  tay-sons  qui  persécu  [130/79] 
toient  encore  la  religion  (a)  permit  que  leur  défaut 
de  marine,  joint  à  la  trahison  d'un  commandant  de 


(a)  Les  tay-sons  se  sont  toujours  opposés  à  ce  que  leurs  sujets 
changeassent  de  religion,  ils  faisaient  périr  les  missionnaires  (R.). 
La  Bissachère,  qui  habitait  une  région  au  pouvoir  des  Tây-son, 
eut,  comme  on  le  sait,  beaucoup  à  souffrir  des  persécutions 
contre  les  chrétiens. 

1.  Les  ouvrages  historiques  annamites  ne  parlent  que  de 
5.000  hommes  qu'elle  apporta  à  Quang-Toan  (Canh-thinh), 
lequel  disposait  de  30.000  hommes  levés  au  Tonkin  et  dans  les 
provinces  du  Nord-Annam.  L'erreur  sur  le  chiffre  de  ses  soldats 
ne  doit  pas  être  attribuée  à  L.  B.  ;  le  missionnaire  reproduit 
probablement  les  données  d'une  poésie  populaiie  composée  sur 
l'héroïne  qui  en  inspira  plusieurs,  —  et  l'on  sait  que  les  auteurs 
de  productions  de  ce  genre  se  laissent  volontiers  entraîner  à 
l'exagération. 


SUR  LE  TOXKIN   ET  LA  COCHINCHINE  111 

troupes  qui  était  le  plus  avancé,  ruinât  les  affaires 
des  tay-sons  au  moment  où  tout  paraissait  leur 
assurer  la  victoire  ;  la  nouvelle  amazone,  avec  sa 
garde  pressait  les  corps  des  troupes  les  plus  avancés 
l'épée  dans  les  reins  d'escalader  le  mur,  les  assiégés 
ou  plutôt  ceux  qui  le  défendoient  faisaient  sur  ceux 
qui  se  présentoient  des  décharges  de  mousqueterie, 
qui  tuaient  beaucoup  de  monde.  Le  commandant 
des  tay-sons  le  plus  près  de  la  tranchée  [80]  regardant 
la  mort  comme  inévitable  fit  signe  aux  ennemis, 
qu'il  se  rendait  prisonnier,  mit  bas  les  armes  moyen- 
nant quoi  il  eut  la  liberté  de  passer  de  l'autre  côté, 
avec  huit  à  neuf  cents  hommes  qu'il  commandait  ; 
cet  incident  releva  le  courage  du  conquérant,  quoique 
dans  le  fond  de  son  âme,  il  tremblât.  Il  affecta  de 
la  bravoure  et  fit  ouvrir  une  des  portes  de  la  muraille 
et  envoya  un  petit  détachement  comme  pour  inviter 
les  soldats  des  tay-sons  à  passer  de  son  côté. 

Pendant  ce  tems,  notre  guerrière  n'avait  pas  perdu 
la  tête,  elle  fit  promptement  avancer  un  autre  corps 
de  troupe  pour  [131/52]  remplacer  ceux  qui  avaient 
si  lâchement  abandonné  leur  poste  et  continuer 
l'attaque  ;  si  elle  eut  encore  continué  deux  heures, 
il  n'y  a  pas  de  doute  qu'elle  ne  se  fut  rendue  maî- 
tresse de  ce  poste  important,  mais  le  jeune  Roy 
actuel  de  Cochinchine  donna  ordre  à  ses  vaisseaux 
de  faire  mine  de  débarquer  du  monde  derrière  l'armée 
assaillante  des  tay-sons  pour  leur  couper  la  retraite  ; 
ce  mouvement  exécuté  et  le  jeune  prince  tay-son 
en  ayant  eu  connaissance,  fit  donner  ordre  à  ses 
troupes  de  faire  retraite  d'après  l'avis  de  son  gêné- 


112  RELATION   DE   M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

ralissime.  Il  avait  déjà  même  fait  une  lieue  et  demie 
de  chemin  sans  que  la  [82]  générale  Thien-plio  en 
fut  instruite,  elle  continuait  à  donner  ses  ordres 
pour  presser  l'escalade  et  était  au  moment  de  l'exé- 
cuter ce  qui  aurait  décidé  la  victoire  en  sa  faveur, 
mais  les  troupes  ayant  appris  la  retraite  du  jeune 
tay-son  perdirent  courage  et  firent  dire  à  la  comman- 
dante qu'elles  vouloient  aussi  se  retirer  ce  qu'elles 
commencèrent  à  effectuer.  La  valeureuse  comman- 
dante se  dépitant  de  ce  que  la  victoire  lui  échappait 
ainsi  des  mains  fit  sa  retraite  bien  malgré  elle,  dès 
ce  moment  les  troupes  ne  gardèrent  plus  d'ordre 
dans  leurs  rangs  et  se  débandèrent  en  jettant  leurs 
armes  [83]  pour  fuir  plus  vite  ;  les  Commandans 
craignant  que  le  peuple  et  les  soldats  ne  les  maltrai- 
tassent se  déguisèrent  et  abandonnèrent  tous  leurs 
bagages,  il  n'y  eut  que  la  nouvelle  amazone  qui 
conserva  sa  garde  et  rejoignit  le  jeune  roy  de  son 
parti,  qu'elle  reconduisit  à  la  capitale  du  Tonquin. 
Si  le  vainqueur  se  fut  mis  de  suite  à  la  poursuite 
des  fuyards  il  se  fut  emparé  de  ce  royaume  huit  à 
neuf  mois  plutôt  (sic),  mais  il  tremblait  encore  au 
seul  nom  du  mari  de  la  femme  qui  venait  de  le 
serrer  de  si  près  ;  ce  général  était  resté  dans  les  pro- 
vinces les  plus  reculées  de  la  haute  Cochinchine 
avec  [84]  des  forces  capables  de  vaincre  par  terre 
trois  armées  comme  celle  qui  avait  gagné  la  bataille, 
mais  il  manquait  de  vaisseaux,  et  il  était  dans  des 
provinces  dont  une  armée  ne  pouvait  sortir  que 
difficilement  et  en  passant  par  des  défilés  dangereux 
et  fortifiés  par  l'arL  et  la  nature  et  que  le  jeune  roy 


SUR  LE  TONKIN   ET  LA  COCHINCHINE  113 

vainqueur  ne  manqua  pas  d'envoyer  occuper  par 
ses  troupes.  Ce  général  tay-son  (qu'on  eut  regardé 
comme  un  grand  homme,  même  en  Europe  (a))  ne 
pouvant  forcer  les  défilés  se  disposait  à  aller  sur  les 
barques  du  pays  prendre  la  ville  de  Dou-nai  et  il 
l'eut  exécuté  en  l'absence  [132/^5]  du  vainqueur, 
comme  précédemment  celui-cy  avait  repris  sur  lui 
la  ville  de  Qui-phû  ^,  mais  la  nouvelle  qu'il  reçut 
par  un  bateau  que  lui  envoya  sa  femme  la  comman- 
dante de  l'armée  du  mauvais  état  des  affaires,  lui 
fit  changer  de  dessein  ;  il  s'achemina  par  le  royaume 
des  Laos,  et  vit  périr  son  armée  en  route,  soit  par 
la  faim,  soit  pour  avoir  bu  de  l'eau  des  puits  et  des 
ruisseaux  empoisonnés  par  les  sauvages  (b).  Il  ne 
put  arriver  aux  déserts  de  la  province  de  Xû-nghé 
que  deux  jours  après  la  [86]  prise  de  la  capitale  du 

(a)  Il  faudrait  en  dire  la  raison  (R.). 

(b)  Probablement  les  habitans  de  ces  montagnes  ne  sont  pas 
aussi  civilisés  que  les  Tonquinois,  ce  qui  fait  qu'on  les  regarde 
comme  sauvages;  ils  ont  d'ailleurs  conservé  leur  indépendance 
(R.). 

1.  S.  C.  :  «  dans  l'absence  du  conquérant,  il  eût  exécuté  cette 
entreprise  comme  précédemment  il  avait  repris  sur  lui  la  ville 
de  Qui-Phû.  »  C'est  le  contraire  de  ce  que  dit  L.  B.  En  fait,  Dieu 
ayant  enlevé  Qui-nhon  en  1801  et  se  l'étant  laissé  reprendre  en 
1802,  —  on  peut,  suivant  l'époque  considérée,  admettre  que  les 
royaux  ou  les  Tây-son  ont  eu  le  dessus.  Mais  il  est  clair  que  le 
narrateur  fait  ici  allusion  au  dernier  événement  en  date  ;  c'est 
en  1802  que  Dieu,  à  bout  de  ressources  dans  la  ville  assiégée, 
avait  quitté  Qui-nhon  à  la  faveur  d'une  nuit  obscure  et  avait 
réussi  à  s'engager,  avec  une  partie  de  la  garnison,  dans  les  routes 
des  montagnes  où  les  royaux  ne  le  poursuivirent  pas. 

S.  C.  a  donc  eu  tort  de  changer  le  texte  de  L.  B. 

8 


114  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

Tonquin  ^  ;  quoiqu'il  n'eut  plus  qu'une  centaine 
d'hommes  montés  sur  des  éléphans  mourans  de 
faim  et  de  fatigue,  si  il  fut  arrivé  un  peu  plus  tôt, 
la  conquête  du  Tonquin  aurait  peut-être  encore 
échappé  au  vainqueur,  tant  la  réputation  de  ce 
général  était  grande  et  capable  de  rétablir  les 
affaires  ;  sa  femme  qui  vint  le  trouver  lui  ayant 
appris  les  nouvelles  pertes  des  tay-sons,  il  voulut 
prendre  la  route  qu'il  avait  prise  par  le  désert,  monté 
avec  sa  femme  sur  le  même  éléphant.  Les  troupes 
que  le  vainqueur  dépêcha  pour  le  poursuivre  le 
joignirent  au  [133/57]  désert  de  la  province  de 
Xu-thanh  et  les  soldats  craignant  que  si  ils  vouloient 
le  prendre  par  force,  il  ne  fit  une  longue  résistance 
et  ne  vendit  chèrement  sa  vie,  usèrent  d'artifice 
et  se  déguisèrent  en  paysans  et  furent  à  sa  rencontre 
comme  pour  lui  porter  les  vivres  dont  il  avait  grand 
besoin  ;  de  cette  manière  ils  se  saisirent  de  lui  et  de 
sa  femme,  sans  qu'il  eut  à  opposer  la  moindre  résis- 
tance. Cette  prise  fut  la  fin  de  l'expédition  et  assura 
au  vainqueur  la  conquête  du  reste  du  royaume,  qui 
se  fit  sans  la  plus  petite  opposition  ^,  de  la  part  des 
gouverneurs  qui  abandonnèrent  les  places  à  son  [88] 
armée  ;  le  peuple  et  les  soldats  prenoient  tous  les 

1.  En  fait,  il  fut  pris  dans  le  Thanh-hoa  par  l'armée  royale 
conquérant  le  Tonkin,  au  commencement  du  mois  de  juillet 
(1802).  La  ville  de  Hanoi  ne  fut  conquise  que  quelques  jours 
plus  tard. 

2.  C'est  ici  que  finit  le  chapitre  III  de  S.  C.  inlitulé  :  Femme 
héroïque,  dont  le  courage  rétablit  les  affaires  des  Tay-Son.  Trahison 
qui  les  ruine  entièrement.  Le  chapitre  suivant,  —  intitulé  :  Usage 
que  l'empereur  Gia-Long  fait  de  sa  victoire.  Commencement  d'op- 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHI^•CHINE  lt5 

grands  mandarins  et  les  conduisoient  au  nouveau 
maitre  comme  on  amène  des  bœufs  et  des  cochons 
pour  en  faire  présent  ;  on  apportait  aussi  les  piques, 
les  fusils  et  les  sabres  des  vaincus  qu'on  avait 
ramassés  par  charges,  dans  les  campagnes.  Cela 
donna  occasion  aux  mandarins  vainqueurs  de  vexer 
les  peuples,  par  ce  qu'on  ne  présentait  que  peu  de 
sabres  dont  la  poignée  était  garnie  en  or  et  le  fourreau 
couvert  d'argent  ;  on  amenait  aussi  des  chevaux 
mais  sans  selles,  ou  avec  des  selles  garnies  de  cuivre 
ou  tout  [13^/89]  au  plus  en  argent.  En  conséquence 
on  eut  ordre  de  rendre  tout  ce  qu'on  avait  trouvé 
et  on  fit  des  perquisitions  sévères  à  ce  sujet,  la 
jalousie  donna  lieu  à  des  accusations,  et  il  y  eut  des 
particuliers  ruinés  et  rudement  frappés  pour  avoir 
brisé  un  sabre  ;  il  y  eut  aussi  des  villages  obligés  de 
payer  la  valeur  de  2  à  3.000  piastres  pour  une  selle 
de  cheval  garnie  en  or,  ou  en  airain  noir  (a)  qu'on 
avait  dérobé.  Ce  fut  là  le  prélude  des  mécontente- 
mens  contre  le  nouveau  Gouvernement. 

[90]   Le  Conquérant  arrivé  à  la  ville  Capitale  et 


(a)  Uairain  noir  dont  parle  ici  M""  de  la  Bissachère,  est  un 
métal  fort  dur  que  les  Cochinchinois  estiment  beaucoup,  ce  métal 
se  vend  dans  la  proportion  avec  Vor  comme  7  ;  12  un  peu  plus  de 
la  moitié.  Tai  tout  lieu  de  croire  que  cest  de  la  platine  (R.)-  S.  C. 
fait  platine  du  genre  masculin  dans  son  livre. 

pression  —  débute  par  quelques  lignes  qui  sont  de  S.  C.  :  géné- 
ralités sur  le  triomphe  de  Gia-long.  Il  reprend  ensuite  le  texte 
de  L.  B.  qu'il  reproduit  pendant  deux  pages  (242,  243)  avec 
d'assez  nombreux  changements  ;  il  passe  ensuite  de  la  page  91 
du  manuscrit  à  la  page  106. 


116  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

Royale  du  Tonquin  des  gens  de  la  province  de  Xu- 
bac  vinrent  lui  amener  le  jeune  roy  tay-son  Canh- 
thinh  avec  son  frère  cadet,  le  frère  aine  qui  avait 
été  nommé  par  la  courageuse  amazone  généralissime 
et  dont  j'ai  parlé  plus  haut  s'étant  pendu  à  la  selle 
de  son  éléphant  ^  pour  ne  pas  tomber  en  vie  entre 
les  mains  du  vainqueur  ;  peu  de  tems  après  arri- 
vèrent les  députés  des  différentes  provinces  soumises 
qui  vinrent  présenter  leurs  hommages  à  leur  nou- 
veau souverain.  Ils  auroient  bien  désiré  qu'il  se 
contenta  (sic)  de  prendre  le  titre  et  l'autorité  de 
[135/97]  Maire  du  Palais  et  leur  donnât  un  Roy  de 
la  famille  Lé  mais  ils  ne  laissèrent  pas  par  flatterie 
de  lui  donner  d'avance  le  titre  ^  ;  il  assigna  ensuite 
de  nouveaux  gouverneurs  à  chaque  province  et  la 
Conquête  du  Tonquin  fut  terminée. 

Quelques  mois  après  arrivèrent  les  mandarins 
Chinois  qui  de  la  part  de  l'Empereur  de  ce  pays  lui 
donnèrent  l'institution  royale,  cela  fait  le  nouveau 
roy  retourna  dans  ses  Etats  de  Cochinchine,  emme- 
nant avec  lui  le  jeune  roy  tay-son,  ainsi  que  les 
autres  prisonniers  de  distinction  ;  ils  étoient  tous 
enchaînés,  mais  légèrement,  et  portés  dans  des  cages 
dorées  ou  vernissées  en  [92]  rouge  selon  le  grade  ou 
la  réputation  de  chacun,  11  ne  pouvait  s'empêcher  de 
témoigner    l'estime    toute    particulière    qu'il    avait 

1.  «  De  son  cheval  »,  dit  S.  C.  (p.  242),  —  ce  qui  est  peu  vrai- 
semblable. 

2.  S.  C.  place  ici  une  page  qui  se  trouve  p.  108  et  109 
du  manuscrit  ;  il  reprend  ensuite  la  page  91  où  il  l'avait 
laissée. 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINXHINE  117 

pour  le  général  Thien-pho  ^,  il  le  fit  sonder  désirant 
se  l'attacher,  mais  celui-cy  répondit  avec  grandeur 
«  que  le  roy  pourrait  user  comme  bon  lui  semblerait 
«  de  la  victoire  qu'il  tenait  plutôt  du  Ciel  que  de  ses 
«  talens  militaires,  que  pour  lui  comme  mandarin, 
«  il  ne  servirait  pas  deux  maîtres,  il  ajoutait  que 
«  s'il  lui  faisait  grâce  de  la  vie  comme  lui-même  en 
«  avait  usé  à  l'égard  de  la  garnison  de  la  ville  de 
«  Qui-phû,  il  désirait  mener  une  vie  privée  payant 
«  tribut  avec  le  revenu  de  son  jardin  qu'il  se  ferait 
«  un  [136/93]  plaisir  de  cultiver  lui-même  ;  il  finis- 
«  sait  par  dire,  que  si  son  existence  pouvait  donner  la 
«  moindre  inquiétude  au  Roy  il  saurait  mourir, 
«  comme  il  avait  vécu  avec  honneur  espérant  un 
«  sort  favorable  dans  le  lieu  où  les  morts  sont  récom- 
«  pensés  de  leurs  bonnes  actions. 

Le  Roy  Gia-long  étant  arrivé  ^  à  la  Capitale  de 
la  Cochinchine  s'y  reposa  pendant  deux  mois  ou 
environ.  Ensuite  il  s'occupa  du  supplice  de  ses  pri- 
sonniers (un  de  mes  gens  que  j'avais  envoyé  à  la 
cour,  pour  m'obtenir  une  permission  du  roy  et  qui 
fut  porté  sur  la  liste  de  ceux  qui  pouvoient  entrer 

1.  C'est  bien  du  général  qu'il  s'agit  et  non  de  sa  femme  ;  — 
Trân-quang-Diêu  est  nommé  par  l'un  de  ses  titres  qui  servait 
aussi  à  désigner  sa  femme.  MN.  (II,  p.  182,  183)  dit  de  ce  général 
qu'il  était  «  le  plus  grand  homme  de  guerre  qui  jamais  eut  paru 
dans  ces  contrées,  et  aussi  supérieur  à  ses  compatriotes  par 
l'élévation  de  son  âme,  que  par  ses  talens  militaires  ». 

2.  Ici  débute  le  chapitre  V  de  S.  C.  intitulé  :  Supplice  des 
prisonniers  ;  le  manuscrit  est  ensuite  suivi  jusqu'à  la  fin  du  récit, 
soit  à  la  page  105  du  manuscrit  ;  des  changements  dans  la  forme 
seulement  et  une  interversion  à  la  p.  100. 


118  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

au  palais  et  se  tenir  devant  Sa  Majesté  pendant  un 
mois,  se  trouva  de  [94]  service  le  jour  de  l'exécution, 
et  il  la  vit  tout  entière  depuis  le  commencement 
jusqu'à  la  fm.  A  son  retour  il  m'en  a  fait  le  récit, 
je  ne  puis  m'en  rappeler  aujourd'hui  toutes  les  cir- 
constances qui  d'ailleurs  sont  extrêmement  dégoû- 
tantes, je  ne  rapporterai  que  ce  dont  je  me  souviens, 
ou  ce  qui  m'a  frappé  le  plus  du  récit  qui  m'en  a  été 
fait  et  qui  depuis  a  été  publique  (sic)  dans  tous  les 
états  du  roy  de  Cochinchine  ^. 

Pour  commencer  par  ce  qui  regarde  le  jeune  roy 
tay-son  on  le  rendit  témoin  d'un  spectacle  bien 
douloureux,  les  cadavres  de  son  père  et  de  sa  mère, 
morts  depuis  dix  à  douze  ans  aussi  bien  que  ceux 
[131195]  de  ses  proches  parents  furent  exhumés, 
on  rajusta  les  os  du  roy  Quang-trvmg  ^  son  père  et 
de  sa  mère,  morts  depuis  dix  ans  comme  je  l'ai  dit 
et  ils  furent  tous  décollés  pour  la  forme,  afm  de 
leur  donner  une  note  d'infamie,  et  principalement 
pour  ôter  à  ces  os,  selon  la  croyance  du  pays  la  plus 
superstitieuse  la  vertu  de  porter  bonheur  à  ses 
descendans  ;  ensuite  on  réunit  tous  les  os  des  tay- 
sons  dans  un  grand  panier  où  les  soldats  dévoient 


1.  MN.  se  contente  de  résumer  (II,  p.  193-195)  tout  ce  long 
récit  des  supplices  infligés  pour  Gia-long  aux  princes  tûy-son 
et  à  leurs  officiers  ;  S.  C.  le  reproduit  sans  grands  changements 
dans  son  chapitre  V  (p.  245-250). 

2.  Quang-Tsung,  écrit  S.  C.  Le  troisième  des  Tay-son,  Nguyên 
Van-Huê,  avait  pris  le  titre  de  période  de  quang-trung  après 
s'être  rendu  maître  du  Tonkin  en  1788  ;  il  était  morl  au  mois 
de  novembre  1792. 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINXHLNE  119 

aller  uriner,  après  quoi  on  les  réduisit  en  poudre 
que  l'on  mit  dans  un  autre  panier  qui  fut  placé  à 
la  vue  du  jeune  roy  tay-son,  pour  le  chagriner^. 
On  lui  servit  alors  un  repas  assez  somptueux  [96] 
comme  on  l'observe  dans  ce  pays  à  l'égard  des  cri- 
minels qu'on  va  exécuter,  son  frère  cadet  qui  était 
plus  brave  que  le  roy,  l'ayant  vu  manger  lui  en  fit 
le  reproche,  et  parce  que  la  table  qu'on  lui  apporta 
toute  servie  selon  l'usage  avait  les  marques  distinc- 
tives  de  la  royauté  ^,  il  dit  «  qu'on  ne  manquait  pas 
«  de  table  dans  sa  famille,  et  qu'il  ne  devait  pas 
«  manger  sur  une  table  d'emprunt  »  ;  après  le  repas 
on  lui  mit  un  bâillon  à  la  bouche  ainsi  qu'à  plusieurs 
autres,  parce  qu'on  craignait  qu'ils  ne  fissent  des 
imprécations  contre  le  nouveau  roy,  ensuite  on  lui 
attacha  les  pieds  et  les  mains  à  quatre  éléphans 
pour  être  écartelé  ;  un  éléphant  lui  avait  déjà  arraché 
une  cuisse  avec  les  nerfs,  qu'il  put  encore  tourner  la 
tête  vers  le  panier  qui  contenoit  les  os  de  ses  parents. 
Les  exécuteurs  à  l'aide  d'un  instrument  duquel  on 
n'a  pas  d'idée  en  Europe,  séparèrent  en  quatre  les 
parties,  qui  étaient  encore  unies  entre  elles,  ce  qui 
joint  à  la  cuisse  déjà  divisée,  forma  cinq  morceaux 
de  chair,  on  les  exposa  aux  cinq  marchés  de  la  ville 
les  plus  fréquentés  chacun  sur  un  poteau  fort  élevé  ; 
ils  furent  gardés  jours  et  nuits  et  on  menaça  de 
grandes   peines   ceux   qui   les   laisseraient   dérober  ; 

1,  «  pour  lui  rendre  ce  spectacle  plus  déchirant  »,  corrige  S.  C. 
(p.  246). 

2.  «  les  marques  du  nouveau  roi  »,  dit  avec  assez  de  bonheur 
S.  C.j  car  L.  B.  manque  ici  de  clarté. 


120  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÊRE 

il  fallut  attendre  qu'ils  fussent  pourris  ou  [98]  mangés 
par  les  corbeaux. 

Quant  au  fameux  général  Thien-phô  estimé  et 
regretté  de  sa  famille,  et  de  tous  ceux  qui  le  con- 
noissoient,  il  fit  un  acte  de  piété  filiale,  la  veille  ou 
le  jour  même  de  sa  mort,  il  réussit  à  faire  représenter 
au  roy  que  sa  mère  âgée  d'environ  80  ans  ne  pouvait 
plus,  sous  aucun  rapport  nuire  à  l'Etat,  qu'il  deman- 
dait pour  elle  la  vie  qu'elle  devait  perdre  a  cause  de 
lui  et  il  obtint  sa  demande  ;  pour  lui,  il  fut  simple- 
ment décollé  ;  il  avait  une  fille  de  quatorze  à  15  ans 
douée  de  tous  les  agréments  de  son  sexe,  lorsqu'elle 
vit  que  [139/99]  l'éléphant  d'une  immense  grosseur 
s'approchait  d'elle  pour  la  jetter  en  l'air,  elle  jetta 
un  cri  perçant  et  désolant  vers  sa  mère  en  lui  disant  : 
ah,  maman  sauvez-moi,  sa  mère  qui  était  celle  qui 
avait  commandé  l'armée  lui  répondit  «  Comment 
«  veux- tu  que  je  te  sauve  quant  je  ne  puis  me  sauver 
«  moi-même,  et  tu  dois  préférer  de  mourir  avec  ton 
«  père  et  ta  famille  que  de  vivre  avec  cette  sorte  de 
«  gens-la...  »  Plusieurs  spectateurs  auroient  voulu 
la  sauver  et  détournèrent  la  vue  lorsque  l'éléphant 
excité  l'enleva  et  la  jetta  en  l'air  en  la  recevant  sur 
ses  dents  par  deux  fois. 

Quand  le  moment  du  [100]  supplice  de  l'héroïne 
ou  de  la  femme  du  Général  Thicn-pho  fut  venu  elle 
s'avança  fièrement  vers  l'éléphant  pour  l'agacer  et 
lors  qu'elle  en  fut  près  on  lui  cria  de  se  mettre  à 
genoux  afin  que  l'animal  pût  mieux  la  saisir,  mais 
elle  n'en  fit  rien,  elle  continua  de  marcher  jusqu'à 
lui  ;  on  raconte  même  que  malgré  que  l'animal  fut 


SUR  LE  TOiNKIN  ET  LA  COCHINCHINE  121 

vivement  excité,  il  fallut  le  forcer  en  quelque  façon 
de  la  jetter  en  l'air,  comme  s'il  l'eut  encore  reconnue 
pour  une  de  ses  anciennes  maîtresses  ;  avant  son 
supplice,  cette  femme  courageuse  avait  fait  apporter 
dans  sa  prison  plusieurs  pièces  de  soieries  [140/2(?2] 
dont  elle  s'était  fortement  entourée  les  jambes  et 
les  cuisses  et  toutes  les  parties  de  son  corps,  jusqu'à 
l'estomac  par  dessous  ses  habits,  elle  voulut  par  là 
éviter  la  nudité  à  laquelle  les  femmes  sont  exposées 
dans  ce  genre  de  supplice. 

Les  exécuteurs  pour  avoir  dit-on  son  courage, 
mangèrent  son  cœur  son  foie,  ses  poumons  et  ses 
bras  potelés,  elle  avait  causé  tant  de  peur  aux  soldats 
et  même  à  leur  Chef  à  l'escalade  de  la  muraille  qu'on 
livra  ses  membres  à  la  voracité  de  ces  cannibales. 
Au  Tonquin,  la  chair  humaine  se  mange  crue  en 
buvant  du  vin  (mais  on  n'en  mange  que  [102]  dans 
de  semblables  occasions). 

On  dit  qu'il  ny  eut  que  cette  courageuse  femme 
son  mari  et  le  frère  cadet  du  roy  tay-son  qui  aux 
approches  de  la  mort  ne  changèrent  pas  de  figure 
—  tous  les  autres  étoient  pâles  et  tremblants. 

Le  gouverneur  de  la  province  de  Xu-nghé  un  des 
premiers  en  grade  fut  haché  en  mille  pièces  parce 
que  c'était  celui  qu'on  baissait  le  plus  de  tous,  c'est 
ce  même  mandarin  qui  m'a  fait  chercher  plus  de 
sept  ans,  il  avait  juré  ma  perte  et  désirait  me  prendre 
surtout  sachant  que  j'étais  dans  sa  province.  Il 
avait  fait  [141/i(?3]  brûler  à  pclit  feu  le  doigt  index 
de  la  main  à  un  cochinchinois  chrétien  et  à  sa  fdle 
pour  les  forcer  d'avouer  que  j'étais  dans  leur  village 


122  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

ce  qui  était  effectivement  vrai.  Cet  événement  eut 
lieu  quelques  mois  avant  la  conquête  du  Tonquin, 
par  le  roy,  il  avait  aussi  fait  mourir  plus  de  10  chré- 
tiens dans  les  tourmens  et  condamné  ceux  qui  refu- 
soient  de  fouler  aux  pieds  le  crucifix  à  porter  pendant 
dix  ans  une  chaine  au  col  et  à  nettoyer  les  écuries 
des  éléphans  de  son  palais  ;  il  semble  que  c'est  parce 
qu'il  persécuta  la  religion  d'une  manière  si  atroce 
que  Dieu  permit  qu'il  fut  plus  mal  traité  [104]  que 
les  autres  qui  furent  simplement  décollés,  seulement 
après  leur  supplice  on  coupa  les  cadavres,  les  uns 
en  dix  morceaux,  les  autres  en  quatre,  ou  cinq  selon 
le  caprice  des  gardes  du  roy  ;  on  rendit  les  corps  de 
quelques-uns  à  leurs  femmes,  qui  auparavant  d'avoir 
cette  faveur  avaient  fait  des  présens  au  premier 
Général  du  roy  actuel  ;  pour  ceux  qui  avoient  été 
mutilés  on  mêla  ensemble  tous  les  lambeaux  de 
chair  et  on  en  fit  deux  monceaux  considérables  en 
sorte  qu'on  ne  pouvait  plus  reconnoître  les  membres 
de  personne,  le  lendemain  on  les  transporta  par 
charges  d'hommes  en  un  lieu  éloigné  et  où  on  les 
laissa  à  la  voirie. 


[142/705] 

NOTIONS  SUR  LE  TONQUIN 

Par  M'  DE  LA  BISSAGHÈRE,  M" 


Tonquin  est  le  nom  que  les  Européens  ont  donné 
à  ce  pays,  probablement  par  rapprochement  avec 
celui  que  portait  l'ancienne  ville  royale  qu'on  nom- 
mais ci-devant  Dou-kinh,  ce  qui  signifie  ville  plus 
à  l'orient  par  rapport  aux  autres,  Dou,  veut  dire 
l'est,  Kinh  signifie  ville  royale,  ou  rassemblement 
de  gens  polis  ^  ;  depuis  que  le  nouvel  empereur  (a) 
et  roy  en  a  pris  possession,  on  appelle  cette  même 
ville  Bac-Kinh  ce  qui  veut  dire  ville  plus  au  nord  ; 
le  véritable  nom  du  pays  et  qui  ne  change  jamais 
[106]  qui  se  trouve  dans  tous  les  anciens  livres  et 

(a)  Voyez  l'introduction  (R.). 

1.  Cette  explication  du  mot  Tonkin,  juste  d'ailleurs  et  déjà 
donnée  par  d'autres  missionnaires,  est  répétée  par  S.  C.  (p.  227) 
et  par  MN.  (p.  15).  Mais  alors  que  le  premier  reproduit  la  forme 
erronée  Dou  (qui  ne  peut  venir  que  d'une  faute  de  copiste,  que 
La  Bissachère  n'a  certainement  pas  commise)  et  dit  gravement 
que  Doù  signifie  l'Est,  MN.,  mieux  informé,  corrige  (au    fait    la 


12'i  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

qui  comprend  en  général  le  Tonquin  et  la  Cochin- 
chine  et  le  seul  qui  plaise  et  soit  avoué  des  naturels 
du  pays  est  Nuoc-Anam  qui  veut  dire  royaume 
d'Anam  ^,  royaume  Anamite,  on  désigne  ses  habi- 
tans  par  le  mot  latin  Anamitœ-arum,  —  les  mission- 
naires qui  écrivent  à  Rome  pour  les  affaires  de  la 
religion  et  ceux  d'entre  les  Tonquinois  qui  savent 
le  latin  se  servent  toujours  du  mot  Regnum  Ana- 
miticum  (a)  ils  n'aiment  pas  l'expression  Tunqui- 
nenses  Tunquinum  ^. 

[143/7^7]  La  Cochinchine  était  anciennement  une 
province  du  Tonquin  ^  habitée  par  des  sauvages 
qui  se  tenoient  sur  les  montagnes  ;  par  la  suite  il  y 

fa)  Nous  ne  conjwissons  pas  le  Tonquin  sous  cette  dénomination 
que  les  missionnaires  semblent  préférer  (R.). 

copie  qu'il  tenait,  directement  ou  indirectement,  de  La  Bissa- 
chère  était  peut-être  en  ce  point  plus  correcte)  et  écrit  :  «  Dong 
signifie  l'est,  King  signifie  ville  ou  rassemblement  d'hommes 
policés.  »  Par  malheur,  il  veut  trop  expliquer  et  dit  en  note  : 
«  Dans  une  grande  partie  de  l'Asie,  le  d  se  prononce  comme  le 
t,  et  les  Européens  ont  pris  l'habitude  d'écrire  Tunkin  au  lieu 
de  Dong-Kinh.  » 

1.  Comparer  S.  C,  p.  228.  MN.  reproduit  ce  nom  (I,  p.  15), 
mais  s'écarte  aussitôt  du  texte  de  L.  B. 

2.  Le  paragraphe  qui  précède  forme,  avec  quelques  légères 
modifications,  le  début  du  chapitre  1^^  de  S.  C.  Les  deux 
lignes  suivantes  sont  ensuite  reproduites,  puis  S.  C.  passe  à 
la  p.  119  du  manuscrit  qu'il  suit  jusqu'à  la  p.  122,  revient  à 
la  p.  111,  repasse  à  la  p.  122,  puis  à  la  p.  107  et  finit  par  la  p.  108. 
Ce  chapitre  est  un  des  bons  exemples  du  travail  de  marquelei'ie 
auquel  s'est  livré  S.  C. 

3.  Comparer  MN.,  I,  p.  263  :  «  La  Cochinchine  étant  un  dé- 
membrement du  Tunkin,  en  a  conservé  les  lois  et  le  régime  ; 
et  cette  forme  de  gouvernement  est,  sauf  quelques  exceptions 


SUR  LE  TONKIN   ET  LA  COCHINCHINE  125 

eut  trois  frères  ancêtres  du  nouveau  roy  qui  sy 
réfugièrent  avec  un  grand  nombre  de  Tonquinois  ; 
la  cause  de  cette  émigration,  fut  l'ambition  d'un  de 
leurs  beaux  frères,  qui  après  la  mort  de  son  beau 
père  s'était  emparé  de  la  charge  de  Maire  du  Palais 
ou  de  généralissime  du  royaume  ;  il  avait  le  dessein 
de  faire  mourir  ses  trois  beaux  frères,  mais  ayant 
été  avertis  par  leur  sœur  ils  eurent  le  temps  de  se 
sauver  et  d'échapper  au  danger  qui  les  menaçoit  ^. 
[108]  La  famille  du  prince  régnant  qui  aujourd'hui 
gouverne  tout  le  pays  situé  entre  l'Empire  de  la 
Chine  et  le  royaume  de  Siam  n'est  pas  la  vraie 
famille  des  anciens  roys  qui  s'appelle  Nha-lê,  celle 
du  roy  actuel  se  nomme  Ngu-yen-nho,  et  était 
vassale  de  la  première  ;  c'est  pourquoi  il  y  a  six  ans 
avant  que  de  recevoir  l'investiture  royale  du  Ton- 
quin  de  l'Empereur  de  la  Chine  pour  se  conformer 
à  l'usage  il  publia  un  édit  par  lequel  il  déclarait  ne 
connaître  aucun  rejetton  légitime  de  la  famille 
Royale  Lé  ^,  qu'à  son  défaut  il  se  laissait  proclamer 
[144/2^9]  et  investir  roy,  pour  contenter  son  armée 
et  assurer  la  paix  de  l'Etat  ;  auparavant,  il  ne  pos- 

peu  importantes,  commune  aux  autres  Etats  de  l'empereur  ; 
mais  dans  les  pays  dont  les  habitans  mènent  une  vie  sauvage, 
la  puissance  de  l'empereur  est  réduite  à  une  vaine  démonstra- 
tion... » 

1.  Ces  faits  sont  assez  exactement  rapportés  ;  mais  il  faudrait 
beau-frère  au  singulier  ;  voir  H.  M.  P.  A.,  Préliminaires. 

2.  Le  fait  paraît  controuvé  ;  Gia-long,  devenu  maître  du 
Tonkin,  fit  rechercher  les  descendants  de  la  dynastie  Le  pour 
organiser  le  culte  de  la  famille  ;  MN.  reproduit  (II,  p.  186) 
l'information  de  L.  B.  Voir  H.  M.  P.  A.,  ch.  IX,  note  fmale. 


126  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

sédait  que  la  petite  province  de  Dou-nai  dans  le 
Camboge,  alors  quoique  les  Européens  lui  don- 
nassent libéralement  le  titre  de  Roy  ^  il  n'osa  jamais 
le  prendre  dans  les  actes  publics,  et  sur  son  sceau  ; 
il  ne  prenait  que  le  titre  de  Chûa,  qui  veut  dire  géné- 
ralissime du  royaume  ;  il  désirait  par  ce  moyen 
conserver  Fafîection  des  Tonquinois  lettrés  et  autres 
avec  lesquels  il  entretenait  une  correspondance 
avantageuse.  Ses  Tonquinois  lui  faisaient  passer  des 
secours  en  hommes  et  en  argent,  le  tout  en  secret  ; 
ils  attendoient  impatiemment  qu'il  vint  les  délivrer 
de  la  tyrannie  des  rebelles  [110]  tay-sons  et  rétablir 
sur  le  throne  l'ancienne  famille  royale,  mais  les 
Tonquinois  ont  été  cruellement  trompés  dans  leur 
attente  car  ce  prince  aussitôt  après  avoir  conquis 
le  Tonquin  qui  l'attendait  comme  son  libérateur 
s'est  fait  déclarer  roy  et  a  reçu  par  politique  l'inves- 
titure de  l'Empereur  de  la  Chine  ^  ;  deux  ans  après 
son  installation  voulant  d'après  le  conseil  de  ses 
favoris  abolir  tous  les  vestiges  de  dépendance  de 
la  Chine,  il  a  pris  le  titre  et  la  qualité  d'Empereur  ; 
le  nom  de  Gia-long  qu'il  s'est  fait  donner  est  composé 
de  deux  caractères  chinois  dont  le  premier  fait 
partie  du  nom  de  l'Empereur  actuel  de  Chine 
[145 /77i]   et  l'autre  de  la  moitié  de  celui  de  son 

1.  Il  avait  en  réalité  été  proclamé  Vtion<T,  c'est-à-dire  Roi, 
à  Saigon,  le  5  février  1780. 

2.  Il  reçut  l'investiture  de  l'Empereur  an  mois  de  février  1806, 
trois  ans  et  demi  après  être  entré  à  Hanoi,  —  et  il  ne  prit  le 
titre  d'empereur  qu'au  mois  de  juin  de  la  même  année.  Voir 
H.  M.  P.  A.,  ch.  IX,  au  début. 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  127 

prédécesseur^;  les  Chinois  conformément  à  leurs 
idées  superstitieuses  ont  dû  n'être  point  satisfaits 
de  cette  idée  du  roy  de  Cochinchine,  ce  qui  passe 
parmi  eux  pour  une  grande  injure  ;  en  outre  ledit 
Empereur  du  Tonquin  a  osé  dire  que  si  celui  de 
Chine  avait  besoin  de  son  secours  contre  les  rebelles 
de  son  Empire  il  lui  enverrait  un  corps  de  troupes. 
Ce  prince  ^  s'est  fait  beaucoup  haïr  du  peuple 
surtout  depuis  qu'il  s'est  déclaré  Empereur,  à  cause 
des  corvées  exhorbitantes  (sic)  qu'il  exige  pour 
faire  construire  des  forteresses  et  bâtir  des  villes, 
chaque  [112]  particulier  porté  sur  le  registre  est 
obligé  de  fournir  une  pièce  de  bois  une  pierre  de 
taille  une  charge  de  bois  à  brûler,  autant  de  chaux, 
de  charbon  de  fer  et  d'huile,  il  doit  en  outre  fournir 
un  homme  pour  creuser  et  porter  la  terre  pendant 
un  espace  de  temps  fixé  ;  on  punit  les  réfractaires 
à  des  ordres  si  sévères  d'une  peine  très  grave  qui 
toujours  est  précédée  de  coups  de  rotin  et  de  confis- 
cation des  buffles  et  des  cochons,  cette  amende  est 
payée  en  argent  et  on  évalue  d'avance  les  buffles 
à  dix  ligatures  de  deniers,  ce  qui  équivaut  à  peu  près 
à  cinq  piastres  (a)  et  les  cochons  à  [146/225]  moitié 

(a)  La  ligature  de  deniers  vaut  à  peu  près  [113]  500  sapées 
ou  4  réaux  d'Espagne  ce  qui  fait  juste  1/2  piastre,  Les  sapées 
de  Cochinchine  nont  aucun  cours  en  Chine,  par  la  raison  que  fai 
déjà  expliqué  de  la  friponnerie  du  roy,  qui  dans  la  fonte  a  fait 
glisser  du  cas  in  (R.). 

1.  Le  détail  est  curieux  ;  l'Empereur  régnant  était  Kia-k'ingj 
dont  le  prédécesseur  avait  été  K'ien-long. 

2,  Le  chapitre  VI  de  S.  C.  (Conduite  de  Gia-long,  oppression 


128  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÊRE 

de  ce  prix,  mais  ce  qui  révolte  davantage  le  peuple 
et  excite  son  indignation,  c'est  la  difficulté  de  faire 
accepter  les  matériaux  qu'on  a  tant  de  peine  à  se 
procurer,   soit   par   soi-même   au   risque   de   sa   vie, 
étant  obligé  d'aller  les  chercher  au  milieu  des  marais 
dont    les    eaux    sont    extrêmement    malfaisantes    et 
dont  les  bords  sont  ordinairement  habités  par  des 
éléphans  des  tigres  des  Rhinocéros  [Hé]  et  autres 
animaux  sauvages  ;  soit  par  autrui  en  envoyant  ses 
enfants  ou  ses  domestiques,  ou  des  gens  qu'on  paye  ; 
malgré    toutes    les    difficultés    qui    viennent    d'être 
énoncées  les  collecteurs  ne  trouvent  jamais  les  bois 
de  bonne  qualité  ni  la  pierre  bien  taillée  à  moins 
qu'on  ne  donne  de  l'argent  pour  les  petits  mandarins 
et  leurs  écrivains.   On  offre  souvent  deux  ou  trois 
pièces  de  bois  pour  une,   qui  sont  encore  trouvées 
de  mauvaise  qualité,  il  faut  donner  de  l'argent  pour 
arrêter  les  coups  de  rotin  qui  pendant  les  pourparlers 
de  minute  en  minute  tombent  sur  le  dos  des  contri- 
buants ;  ces  malheureux,  pour  l'ordinaire  [147/225] 
sont  couchés  d'avance  pieds  et  mains  liés  à  deux 
piquets    fichés   en   terre   et   étendus   de   toute   leur 
longueur  ;  néanmoins   ces  bois  et  autres  matériaux 
dont  on  livre  trois  pour  un,  sous  le  faux  prétexte 
qu'ils  ne  valent  rien,   sont  réputés  très  bons  pour 
être  revendus  à  un  très  haut  prix  aux  particuliers 
des  autres  villages  qui  n'ont  pas  pu  aller  en  chercher 
dans  le  désert.  Une  partie  de  ce  bénéfice  est  celui 


du  peuple,  p.  250-253)  commence  en  ce  point  et  reproduit  la 
matière  des  p.  112-116  du  manuscrit. 


SUR  LE  TONKIN   ET  LA  COCIIIXCIIINE  129 

que  les  petits  mandarins  passent  à  leurs  supérieurs. 
On  change  tous  les  huit  à  dix  jours  ces  receveurs  de 
matériaux  pour  qu'ils  puissent  s'enrichir  tour  à  tour, 
ceux  qui  procurent  d'avantage  d'argent  aux  man- 
darins sont  continués  plus  longtemps,  mais  si  un 
de  ceux  [116]  qui  grugent  ainsi  le  peuple  est  par 
hazard  pris  par  les  Espions  du  Roy  ou  par  ceux  des 
premiers  mandarins  on  lui  fait  son  procès  en  un 
instant  et  pour  éviter  des  suites  que  pourroit  avoir 
l'interrogatoire  le  fripon  est  décollé  ;  les  Espions 
sont  payés  très  grassement,  et  tout  va  son  train 
comme  à  l'ordinaire.  Depuis  qu'on  bâtit  les  villes 
et  les  forteresses  tous  les  mandarins  deviennent 
riches  et  le  peuple  est  réduit  à  la  dernière  misère 
de  sorte  que  plusieurs  après  s'être  défaits  de  leur 
bétail  et  de  leurs  Champs  sont  obUgés  de  vendre 
jusqu'à  leurs  enfants  ce  qui  arrive  même  à  des 
chrétiens. 

[148/217]  La  langue  tonquinoise  ^  est  douce,  pohe 
susceptible  de  beauté  d'éloquence  et  même  de 
poésie  ;  le  langage  Cochin  Chinois,  n'est  à  quelques 
mots  près  que  le  tonquinois  corrompu,  et  prononcé 
d'une  manière  plus  hardie  et  plus  brusque  ce  qui 
n'empêche  pas  les  individus  des  deux  pays  de  s'en- 
tendre entre  eux  ;  les  Lettrés  ont  un  langage  qui 
leur  est  propre  qu'on  apprend  par  principe  comme 

1.  Les  p.  117  à  119  de  L.  B.  forment  le  début  du  chapitre  XII 
de  S.  C.  (De  la  Langue  et  des  Arts  du  Tonquin,  p.  286-289). 
MN.  consacre  tout  un  chapitre,  le  septième  (II,  p.  96-119)  à 
la  langue  ;  beaucoup  de  généralités  ;  quelques  détails  exacts 
sur  la  langue  annamite  ;  quelques  méprises, 

9 


130  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

le  latin  en  Europe,  ils  se  servent  des  caractères 
chinois  et  des  livres  de  Confucius  (a)  ainsi  les  lettrés 
[118]  chinois  et  tonquinois  peuvent  communiquer 
et  se  comprendre  mutuellement  en  écrivant  mais 
non  pas  en  parlant.  On  a  remarqué  que  les  Chinois 
ont  plus  de  difficulté  que  les  Européens  pour  ap- 
prendre à  parler  le  Tonquinois,  et  y  en  a  un  grand 
nombre  qui  se  sont  établis  dans  le  pays,  ils  conservent 
toujours  leur  accent  Chinois  et  ne  prononcent  jamais 
bien  le  Tonquinois  [149/119],  il  ny  a  que  leurs 
enfants  qui  sont  nés  dans  le  pays  qui  le  puissent 
parler  avec  pureté  ;  il  y  a  peu  de  gens  lettrés  en 
Cochinchine,  ce  n'est  que  dans  les  provinces  situées 
près  de  la  Capitale  du  Tonquin  qu'on  parle  cette 


(a)  Je  ne  sais  pas  pourquoi  on  a  donné  ce  nom  au  législateur 
chinois.  Oest  une  des  mille  erreurs  quont  commis  les  missionnaires 
de  Pékin.  Confucius  n^est  pas  un  nom  [118]  chinois,  cest  purement 
un  nom  latin.  Le  i>éritable  nom  de  celui  dont  on  a  fait  Confucius 
est  en  chinois  Gong,  la  famille  des  Gong  existe  en  Chine  et  l'Empe- 
reur lui  paie  même  tous  les  ans  une  certaine  somme  par  rapport 
au  grand  [119]  homme  qui  est  sorti  de  cette  famille  ;  Il  était  man- 
darin avec  le  titre  de  Fou  ou  Hou,  qui  veut  dire  employé  dans  une 
ville  du  1®^  rang  comme  Chef  de  la  Justice.  Cette  ville  s'appelait 
Zee-Fou  par  [120]  ce  quen  Chine  les  villes  portent  les  titres  de 
mandarin,  comme  on  dit  Quantong-Fou  et  Hong-Chang-Hyen  qui 
est  un  titre  plus  bas,  Ainsi  on  nommait  le  mandarin  à  bouton-blanc 
de  Casa-blanca  Colman-Fou,  la  dernière  syllabe  étant  son  titre  ; 
Ainsi  les  Miss^^^  ont  fait  Confucius,  ce  qui  est  plus  facile  assuré- 
ment que  de  dire  Gong-Fou-Zee,  en  Chinois  ce  nom  s'écrit  par 
trois  caractères  (R.)-  Casa-Blanca  était  le  nom  que  les  Portugais 
donnaient  à  la  résidence  du  mandarin  représentant  le  gouverne- 
ment chinois  à  Macao  ;  Casa-Blanca  était  distant  de  Macao 
d'une  lieue  et  demie  ;  voir  S.  C,  III,  p.  68. 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINXHINE  131 

langue  avec  perfection  et  qu'on  la  prononce  avec 
délicatesse. 

Les  Chinois  ^  anciennement  ont  gouverné  le  Ton- 
quin  qui  s'étendait  jusqu'au  Camboge.  Il  ny  avait 
pas  encore  de  Cochin  Chine  ou  de  gouvernement 
[120]  séparé  du  Tonquin,  il  ny  a  pas  deux  cents  ans 
que  ce  Royaume  existe  sous  cette  dénomination, 
les  Tonquinois  furent  longtemps  gouvernés  par  des 
Vice- Rois  envoyés  de  Chine,  qui  sy  rendirent  très 
puissants  ;  ils  furent  chassés  et  revinrent  à  diffé- 
rentes reprises,  enfin  deux  Tonquinois  qui  étoient 
frères  ayant  tué  le  Vice-Roi,  furent  successivement 
proclamés  Rois  ;  la  Chine,  ne  pouvant  empêcher  ce 
nouveau  régime  y  con  [1^0/121]  sentit  à  condition 
que  tous  les  Rois  nouvellement  élus  au  Tonquin 
enverroient  à  Pékin  des  ambassadeurs  pour  deman- 
der à  cette  Cour  l'investiture.  L'Empereur  de  la 
Chine  envoyé  en  son  nom  un  mandarin  au  Tonquin 
arrivé  à  la  Capitale,  on  le  fait  placer  sur  un  throne, 
il  reçoit  quatres  saluts  ou  prostrations  du  roy  désigné 
et  ensuite  il  se  revêt  des  marques  de  la  royaulé  et 
se  fait  mettre  sur  un  siège  un  peu  plus  élevé  que  le 
sien,  il  se  lève  ensuite  et  le  salue  à  son  tour  et  le 
reconnait  [122]  Roi  du  Pays,  c'est  la  formule  qui  a 
toujours  été  pratiquée,  jusqu'à  présent. 

Le  Roi  actuel  en  prenant  de  son  Chef  le  nom  et 
les  marques  d'Empereur  parait  avoir  voulu  abolir 

1.  Avec  ce  paragraphe,  nous  revenons  au  chapitre  I^'"  de  S.  C, 
p.  228-229. 


132  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

cette  coutume  pour  l'avenir  ;  quoiqu'il  en  soit,  il 
parait  que  l'Empereur  de  Chine  sans-doute  pour 
conserver  son  droit  ne  refuse  jamais  cette  investiture 
quant  on  la  lui  demande.  Il  l'a  même  accordée  à 
Quang-trung  le  plus  Jeune  des  frères  rebelles  nommé 
Tay-son  à  qui  il  semble  qu'il  aurait  du  la  refuser.  En 
voici  la  raison,  une  nombreuse  armée  chinoise  étant 
venue  au  Tonquin  pour  rétablir  sur  le  throne  l'an- 
cienne famille  Lé  qui  s'était  réfugiée  à  Pékin,  Quang- 
trung  [ibiJ123]  qui  pour  lors  était  en  Cochin-Chine 
apprenant  l'arrivée  de  cette  armée  chinoise  accourut 
au  Tonquin  seulement  avec  quelques  centaines  de 
soldats,  il  marchait  jours  et  nuits  ramassant  sur 
sa  route  par  force  tous  les  hommes  en  état  de  porter 
les  armes,  il  n'avait  d'autres  provisions  que  celles 
qui  se  trouvoient  dans  les  villages  par  où  il  passait, 
il  faisait  couper  la  tête  à  tous  ceux  qui  refusaient 
de  le  suivre,  et  brûloit  les  maisons  de  ceux  des  habi- 
tans  qui  ne  mettaient  pas  à  la  disposition  de  ses 
troupes,  du  riz  des  buffles  et  des  cochons,  souvent 
de  rage  et  de  colère  il  faisait  tuer  devant  lui  les 
hommes  et  les  chevaux  qui  ne  pouvoient  pas  [124] 
marcher.  Enfin  il  arriva  près  du  camp  des  Chinois 
avec  ses  soldats  fatigués  et  dont  une  partie  étaient 
estropiés  des  longues  marches  et  à  demi-morts  de 
fatigue  et  de  suite,  sans  être  efîrayé  du  grand  nombre 
des  ennemis,  il  les  attaque  et  en  tue  environ  qua- 
rante mille  le  jour  de  son  arrivée  ceux  qui  échap- 
pèrent au  massacre  s'enfuirent  et  périrent  près  que 
tous  dans  les  forêts.   Il  n'en  resta  que  très  peu  qui 


i 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  133 

retournèrent  en  Chine  porter  la  nouvelle  de  cette 
déroute  ^  peu  de  tems  après  ce  même  roy  Tay-son 
envoya  à  l'Empereur  un  Ambassadeur  pour  deman- 
der l'investiture  des  Etats  qu'il  avait  usurpés  et 
l'obtint,  c'est  ce  qui  affermit  dans  le  Tonquin 
[152/225]  la  domination  des  Tay-sons  qui  ont  eu 
deux  rois  ;  la  monnoye  frappée  à  leur  coin  a  encore 
cours  aujourd'hui  dans  tout  le  pays. 

Les  mots  tay-son  signifient  montagne  de  l'ouest. 
Les  frères  rebelles  qui  s'emparèrent  de  la  Cochin 
Chine  et  du  Tonquin,  quoi  que  originaires  du  second 
de  ces  royaumes  étaient  nés  dans  le  premier  dans 
un  petit  baillage  montueux  situé  à  l'ouest  de  la 
province  de  Quin-hone  dont  ils  faisaient  partie, 
c'est  pour  cette  raison  que  le  roy  actuel  et  ses  par- 
tisans tout  en  fuyant  jusques  dans  le  royaume  de 
Siam  devant  les  rebelles  auxquels  même  ils  n'au- 
raient pas  [126]  échappé,  si  ils  n'eurent  pas  été 
secouru  des  Européens  (a)  appeloient  ceux-là  par 

(a)  M.  de  la  Bissachere  rentre  ici  dans  le  sujet  que  fai  expliqué 
dans  r introduction  et  dont  il  s'était  d'abord  un  peu  écarté  (R.)- 

1.  Cette  histoire  de  la  conquête  du  Tonkin  par  le  troisième 
des  frères  Tây-son  ne  manque  pas  de  surprendre  ;  peut-être 
faut-il  voir  dans  le  récit  de  L.  B.  le  reflet  des  bruits  qui  couraient 
parmi  le  peuple  annamite,  —  eiïrayé  des  succès  rapides  des 
Tây-son  dans  le  royaume  des  Le  et  porté  par  conséquent  à  les 
exagérer  encore.  Voir,  dans  le  même  sens  que  L.  B.,  une  lettre 
de  M.  Le  Roy,  missionnaire  au  Tonkin,  écrite  la  3  juillet  1789 
{Nouv.  Letlr.  édif.,  VII,  p.  44).  MN.,  abandonnant  Bw  qu'il  suit 
généralement  dans  son  esquisse  historique,  a  reproduit  sous 
une  forme  plus  soignée  le  récit  de  L.  B.  qui  a  dû  le  frapper 
davantage,  II,  p.  169,  170. 

9. 


134  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÉRE 

mépris  du  nom  de  Tay-son  comme  on  dirait  :  les 
montagnards  occidentaux. 

Le  culte  du  Tonquin  est  l'idolâtrie  ^.  On  y  dépense 
beaucoup  d'argent  à  construire  des  temples  et  à 
orner  des  idoles  mais  ce  n'est  que  le  peuple  et  prin- 
cipalement les  femmes  qui  croyent  véritablement  à 
ces  superstitions,  les  grands  et  les  lettrés,  n'as- 
sistent aux  cérémo  [153/727]  nies  que  pour  occuper 
la  place  d'honneur,  et  avoir  la  meilleure  portion  des 
viandes  immolées  ;  ils  se  moquent  entre  eux  des 
idoles  et  du  Culte  qu'on  leur  rend,  seulement  ils 
croient  aux  Rois  Spirituels  (a)  ou  démons  adorés 
dans  chaque  village  -  sous  différents  noms  ridicules, 

(a)  Croire  aux  rois  spirituels,  cest  avoir  foi  au  Culte,  ou  comme 
qui  dirait  je  crois  à  la  religion  catholique,  mais  je  ne  crois  pas  à 
la  résurrection  (R.)- 

1.  Ce  paragraphe  et  les  suivants  jusqu'à  la  p.  142  ont  passé 
avec  d'assez  nombreuses  modifications  et  interversions  dans  le 
chapitre  IX  de  S.  C.  (Religion,  culte,  superstitions,  génies  tuté- 
laires,  etc.).  —  A  la  nette  affirmation  de  L.  B.  que  le  culte  du 
Tonkin  est  l'idolâtrie,  MN.  oppose  :  «  On  a  prétendu  que  les 
Tunkinois  étaient  idolâtres,  mais  autant  qu'il  est  possible  d'assi- 
gner des  bornes  aux  erreurs  humaines,  on  ne  doit  pas  attribuer 
à  une  nation  qui  n'est  pas  sans  lumières,  ni  sans  instruction,  la 
croyance  qu'une  substance  inanimée,  et  qui  est  l'œuvre  de  ses 
mains,  est  un  être  supérieur  à  l'espèce  humaine  et  qui  décide 
de  son  sort  ;  que  dans  chaque  lieu  oîi  se  trouve  une  idole,  existe 
un  dieu  ;  que  chaque  fois  qu'il  est  fabriqué  une  de  ces  idoles, 
il  est  créé  un  nouveau  dieu.  Cette  imputation  d'idolâtrie  a  été 
souvent  une  erreur  des  Européens,  qui  se  sont  permis  de  juger 
les  croyances  des  peuples,  dont  ils  n'avaient  point  étudié  les 
principes,  dont  ils  n'entendaient  pas  bien  la  langue  et  dont  ils 
interprétaient  mal  les  actions,  etc.  »  II,  p.  6. 

2.  Comparer  MN.,  II,  p,  14  suiv.  «  Chaque  commune    a    un 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHIiNE  135 

tels  que  ceux  des  plus  vils  animaux.  Ils  les  craignent 
beaucoup,  parce  que  de  fait  ils  nuisent  grandement, 
faisant  courir  çà  et  là  ou  rendant  malades  tous  les 
bestiaux  d'un  village,  le  fléau  ne  cesse  que  lors 
qu'on  est  allé  les  saluer  dans  leurs  temples  et  qu'on 
les  a  apaisés  par  des  sacrifices  ;  ces  mauvais  génies  ne 
procurent  jamais  de  bien  ils  ne  savent  faire  que  du 
mal  [128]  ;  aussi  on  ne  les  aime  pas  mais  on  les 
redoute  il  ny  a  que  les  Chrétiens  qui  ne  les  craignent 
pas  et  auxquels  ils  nosent  pas  nuire  (a)  comme 
[154 /i29]   ils  l'avouent   eux-mêmes   par  la   bouche 


(o)  M.  de  la  Bissachère  aura  sûrement  été  trompé,  car  ce  quil 
raconte  est  impossible  à  croire  ;  je  sais  très  bien  que  la  croyance  des 
peuples  surtout  de  VAsie  pour  les  génies  malfaisants  est  une  des 
superstitions  de  ce  pays,  mais  comment  est-il  possible  quun 
homme  instruit  puisse  admettre  de  semblables  opinions  pour  faire 
valoir  les  chrétiens  Tonquinois.  Quest-ce  que  ces  Chrétiens,  des 
gens  empreints  d'autant  de  superstition  que  les  autres  Tonquinois 
[129]  et  à  qui  l'Eau  du  baptême  na  pas  rendu  le  jugement  plus 
sain.  C'est  ainsi  que  j'ai  reconnu  que  les  missionnaires  ont  écrit 
toutes  leurs  histoires.  Ouvrez  les  lettres  édifiantes,  vous  les  trouvez 
remplies  de  faits  si  extraordinaires  que  Von  se  persuade  lire  quelques 
histoires  religieuses  du  XIV^  siècle,  écrites  bien  fanatiquement  ; 
cela  serait  peut-être  de  recettes  si  des  voyageurs  judicieux  et  éclairés 
navoient  pas  aussi  parcouru  les  mêmes  contrées  sans  avoir  vu 
les  choses  extraordinaires  que  raconte  M.  de  la  Bissachère  (R.)* 

génie  tutélaire,  dont  il  n'existe  aucun  signe  représentatif,  mais 
qui  pourtant  a  un  tentiple,  et  reçoit  des  sacrifices...  Les  habitans 
des  communes  rendent  des  hommages  et  font  des  sacrifices  à 
leur  mauvais  génie,  ainsi  qu'au  bon  ;  mais  plus  encore  au  mau- 
vais, parce  que  la  dévotion  tunkinoise  est  plus  électrisée  par  la 
crainte  que  par  l'afîection  ou  par  la  reconnaissance.  »  Plus  loin 
(p.  18-20)  se  trouve  une  dissertation  sur  les  bonzes  et  les  bon- 
zesses,  dont  ne  parle  pas  L.  B. 


136  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÊRE 

de  ceux  qu'ils  obsèdent  ;  ils  leur  font  faire  des  cris 
affreux,  des  courses  prodigieuses  et  surtout  des 
courses  qui  surpassent  de  beaucoup  les  forces  natu- 
relles de  l'homme.  [130]  A  mon  arrivée  au  Tonquin, 
je  me  moquais  comme  un  homme  peu  crédule  de  ce 
qu'on  racontait  de  ces  obsessions  et  autres  opéra- 
tions du  démon,  mais  après  sept  ans  de  courses  dans 
le  pays  après  de  sérieux  examens  des  faits  vus  et 
entendus  je  ne  puis  raisonnablement  plus  douter 
de  leur  vérité  ;  des  obsessions  passagères  d'un  jour 
ou  deux  à  l'égard  d'hommes  et  de  femmes  procurées 
quelquefois  par  les  sortilèges  des  Magiciens  ^,  d'autres 
fois  par  les  invocations  du  peuple  souvent  par  le 
pur  caprice  du  démon  (a),  sont  des  choses  que  je 


(a)  Mes  amis  AP^  cTAyot  qui  ont  séjourné  dix  ans  en  Cocfiin- 
chine  ainsi  que  beaucoup  d'autres,  m  ont  dit  \1SÏ\  y  avoir  vu  des 
faiseurs  de  tours  aussi  adroits  quen  Chine,  et  qui  en  imposent 
facilement  à  un  peuple  aussi  crédule  que  les  habitans  de  ces  con- 
trées, fai  été  moi-même  fort  étonné  des  tours  que  fai  vu  faire  en 
Chine  dans  V Inde  et  aux  Philippines,  cependant  fai  vu  les  tours 
de  Comus  et  ceux  de  son  successeur  Pinetti,  etc.,  tous  ces  AP'^  qui 
ont  encore  dernièrement  parcouru  la  Cochinchine  m'ont  assuré 
que  ces  faiseurs  de  tours  nétoient  pas  plus  sorciers  que  ceux  d'Eu- 
rope, je  nai  pas  eu  de  peine  à  les  croire,  et  j'en  aurais  eu  beaucoup 
à  me  persuader  les  faits  que  raconte  V auteur  (R.). 

1.  Voir,  dans  MN.,  II,  p.  21-24,  ce  qui  est  dit  sur  la  magie 
et  les  magiciens,  assez  difTérenl  de  L.  B.  «  Il  serait  impossible 
de  décrire  tous  les  pronostics,  toutes  les  superstitions  qui  ont 
de  l'empire  sur  l'esprit  de  ce  peuple  ;  le  vol  et  le  chant  des  oiseaux 
forment  des  présages  favorables  ou  sinistres  ;  une  poule  qui 
chante  comme  un  coq  est  d'un  mauvais  augure,  on  la  tue... 
etc.  »,  p.  23.  Par  contre,  il  n'est  fait  aucun  usage  des  renseigne- 
ments que  fournit  L.  B.  sur  les  pratiques  des  Tonkinois. 


I 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  137 

[ISl]  n'ai  plus  de  peine  à  croire.  J'ai  vu  par  moi 
même  de  ces  obsessions  ;  j'ai  interrogé  sur  ce  sujet 
des  Magiciens  convertis  à  la  [132]  foi  et  particulière- 
ment un  jeune  homme  qui  avant  de  se  faire 
chrétien  gagnait  sa  vie  à  suivre  un  Magicien  auquel 
il  servait  de  Python  (ou  compère)  presque  tous  les 
jours. 

Il  y  a  au  Tonquin  plusieurs  genres  de  magie  qui 
ont  des  effets  surprenants  comme  de  transporter 
par  le  moyen  des  démons  des  masses  énormes  d'un 
lieu  à  un  autre  et  très  éloignés,  ces  magiciens  sont 
pauvres  ils  peuvent  nuire  beaucoup,  et  rarement 
peuvent-ils  profiter  à  autrui  et  jamais  à  eux-mêmes. 

Le  nouvel  Empereur  et  Roi  Gia-long  est  absolu- 
ment athée  et  n'honore  pas  d'autre  Dieu  que 
[Ibo/ 133]  soi-même  et  son  ventre'^.  Il  ne  parait 
estimer  que  le  seul  Culte  de  Confucius  et  cela  pour 
plaire  à  ses  courtisans,  il  ne  fait  bâtir  et  entretenir 
aux  frais  publics  que  les  temples  qui  sont  dédiés  à 
ce  philosophe,  un  communément  par  chaque  gou- 
vernement ;  au  commencement  de  son  règne  il 
défendit  la  secte  des  Magiciens  qui  ne  causent  que 
du  mal  comme  de  faire  mourir  les  bestiaux,  brûler 
le  tiers  ou  le  quart  d'une  maison  construite  en  bois 
et  couverte  de  paille  la  plus  grande  partie  demeurant 
intacte,  transporter  les  effets  d'une  maison  dans 
une  autre  pendant  quelques  tems.  Ils  se  sont  tenus 


1.  S.  C.  se  contente  de  dire  que  l'empereur  Gia-long  ne  croit 
à  rien  (p.  267),  hésitant  à  reproduire  l'expression  énergique 
tirée  de  saint  Paul  dont  L.  B.  fait  usage. 


138  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

cachés  et  ont  interrompu  leurs  exercices  [134]  noc- 
turnes qu'ils  font  au  son  du  tambour  et  ont  fait 
disparaître  les  autels  particuliers  qu'ils  avoient  dans 
leurs  maisons  mais  ensuite  ne  voyant  pas  d'exemples 
de  punitions  et  quelques  mandarins  les  ayant  appelés 
et  fait  exercer  leur  art  chez  eux  ils  ont  continué  à 
agir  comme   auparavant. 

La  mère  et  la  sœur  du  roy  actuel  croyent  aux  idoles 
et  en  ont  un  grand  soin  dans  les  temples  qu'elles  ont 
pris  sous  leur  protection  ce  sont  les  Rois  du  pays 
qui  donnent  aux  démons  tutélaires  des  villages  des 
brevets  de  Rois  spirituels  plus  ou  moins  honorables 
selon  leurs  exploits  et  les  maux  dont  ils  [156/73(5] 
ont  délivré  les  habitans.  Le  Roy  actuel  régnant  qui 
n'est  pas  dévot  a  fait  donner  l'ordre  à  l'insçu  de  sa 
mère  de  rassembler  tous  les  Brevets  anciens  et  nou- 
veaux de  tous  les  génies  tutélaires  des  villages  du 
Tonquin,  d'examiner  leurs  titres  leurs  exploits  les 
services  qu'ils  avoient  rendus  à  l'Etat  ensuite  d'abolir 
le  culte  de  ceux  dont  les  droits  seroient  douteux  et 
de  jetter  leurs  sièges  dans  la  rivière,  de  brûler  leurs 
brevets  ;  cet  ordre  n'a  été  exécuté  qu'en  peu  d'en- 
droits, parce  que  les  mandarins  craignoient  que  les 
démons  se  vengeassent  et  que  les  villages  donnaient 
de  l'argent  pour  conserver  [136]  leurs  génies  tuté- 
laires ;  on  les  adore  ordinairement  sous  la  qualifi- 
cation de  très  grand  Roi  Dai-vuong,  il  y  en  a  qui 
sont  honorés  sous  le  nom  de  serpents,  de  grenouilles 
d'arêtes  de  gros  poissons  de  tigres,  de  chiens  d'oiseaux, 
de  coquillages,  de  Voleurs  de  tête  ou  de  bras  de  Voleurs 
et  assassins  de  courtisanes   etc.   tout   le   village   en 


SUR  LE  TONKIN   ET  LA  COCHINCHINE  139 

habits   de   cérémonie   va   saluer   le  très   grand   roy 
grenouille  ou  autre  et  lui  offre  un  bœuf  un  cochon 
mort,  mais  entier  dont  on  n'a  ôté  que  les  intestins, 
on  présente  aussi  un  peu  de  ce  que  mange  l'animal 
sous  le  nom  duquel  on  honore  le  Grand  roy  du  Vil- 
lage, après  le  [137]  sacrifice  on  se  place  selon  l'âge 
quatre  à  chaque  table  les  jeunes  gens  dépècent  la 
chair  de  la   victime  qu'on  mange   crue  si   ce  n'est 
celle   de   cochon   qui   se   trouve   d'avance   à   moitié 
cuite,  on  partage  ce  qui  reste  selon  l'âge  et  la  dignité 
et  chacun  s'en  va  ivre  ou  à  demi  ivre  pour  avoir 
trop  bu  de  l'Araque  ou  de    l'eau-de-vie    du    pays. 
Sous  le  règne  précédent  le  Gouverneur  de  la  province 
de  Xu-nghé  où  sont  à  ce  que  l'on  dit  les  plus  puissants 
Rois  ou  Génies  (et  où  je  suis  resté  pendant  sept  ans,) 
chaque  année  on  donnait  avis  à  tous  les  baillages 
qu'à  tel  jour,  il  y  aurait  concours  pour  les  génies 
tutélaires,  et  qu'on  [138]   ajouterait  pour  les  vain- 
queurs de  nouveaux  titres  et  de  nouveaux  présens  ; 
pour   augmenter   les   sacrifices   dans   leurs   temples, 
les  habitans  des  villages  qui  prétendoient  avoir  des 
Rois  puissants  dévoient  apporter  leurs  brevets  les 
plus    honorifiques    qu'on    pût    trouver,    on    trainoit 
ensuite  dans  la  salle  d'audience  une  longue  et  pesante 
barque  garnie  sur  tous  les  bords  de  quinze  à  seize 
rames,  on  prenait  un  des  brevets  des  vingt  ou  trente 
rois  qui  seulement  osoient  se  présenter  au  concours 
et  on  le  mettait  sur  le  siège  du  patron,  et  on  invitait 
le  génie  à  qui  il  appartenait  de  faire  aller  la  barque 
sur  la  terre.  [iSl  1139]  Tout  le  monde  se  tenait  de 
bout   et   éloigné   et   sans   qu'il   parût   aucun   agent 


440  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

extérieur,  il  y  avait  des  brevets  dont  ceux  qu'ils 
représentoient  faisoient  mouvoir  la  moitié  des  avi- 
rons, d'autres  les  deux  tiers,  quelques-uns  les  agi- 
toient  tous,  il  y  en  avoit  qui  faisoient  avancer  la 
barque  les  uns  de  quelques  pouces  les  autres  de 
quelques  pieds,  mais  ordinairement  chaque  année, 
il  n'y  avait  que  le  diable  le  plus  fameux  de  la  pro- 
vince dont  le  temple  est  au  village  maritime  de 
Ke-can  par  où  j'ai  passé  qui  put  faire  aller  et  revenir 
la  barque,  aussi  c'était  toujours  lui  qui  remportait 
le  prix  ;  le  roy  lui-même  lui  envoyait  des  présens 
avec  des  titres  plus  pompeux  [léO].  Son  temple  est 
très  riche  et  en  sa  considération  tous  les  gens  du 
village  sont  exempts  de  corvées  et  d'impôts,  ce 
génie  est  adoré  sous  le  nom  de  Con-leo-hanh  ^,  c'est- 
à-dire  de  la  Courtisane  Hanh  qui  mourut  de  liber- 
tinage ;  ce  que  je  viens  de  dire  sont  des  faits  publiés 
par  des  milliers  de  témoins  oculaires  (a),  voilà 
pour  [158 /i4i]  le  Culte  du  pays  un  petit  apperçu. 
D'après  les  relevés  faits  des  Chrétiens  catholiques 
il  y  a  sept  à  huit  ans  on  en  comptait  trois  cent  sept 

(a)  Je  suis  fâché  que  l'auteur  de  ces  notes  nait  pas  (^u  ces  faits 
par  .ui-même  car  je  suis  persuadé  quil  aurait  découvert  les  agens 
secrets  qui  doivent  faire  agir  la  barque  dont  il  parle  ce  quil  raconte 
seulement  par  oui  dire  ;  quant  à  ce  qui  regarde  la  religion  des 
Cochin  [141]  chinois,  d'après  ce  qui  m'a  été  rapporté  par  Af  d'Ayo 
(qui  d'après  ses  voyages  et  ses  connaissances  est  fort  à  même  d'en 
juger)  ils  suivent  la  religion  de  Confucius,  mais  au  Camboge  et 
au  Tonquin  plus  encore  qu'en  Cochinchine  cette  religion  est  mêlée 

1.  Le  mot  leo,  dans  cette  expression,  est  difficile  à  expliquer; 
peut-être  faut-il  lire  dào.  Voir,  à  l'Appendice,  la  liste  des  mots  et 
expressions  annamites. 


SUR  LE  TONKIN   ET  LA  COCHINCHINE  141 

mille  maintenant  il  y  en  a  davantage.  Dans  la  Cochin- 
chine  et  le  [142]  Camboge,  il  s'en  trouve  environ 
soixante  mille  ;  nous  estimons  que  les  Chrétiens  sont 
à  peine  la  cinquantième  partie  de  la  population  du 
Tonquin  (a)  ;  il  y  a  dans  ce  moment  seize  mission- 
naires Européens  dont  quatre  sont  Evêques  deux 
Vicaires  Apostoliques  et  deux  coadjuteurs,  on  compte 
cent  et  quelques  prêtres  du  pays  dont  plusieurs  sont 
infirmes  et  on  manque  de  fonds  suffisants  pour 
entretenir  les  collèges  et  les  séminaires,  on  a  pas 
d'autres  ressources  que  les  personnes  pieuses  et 
Charitables  qui  malheureusement  dans  ce  siècle  phi- 
losophe diminuent  [159/245]  tous  les  jours  ^. 

de  beaucoup  de  rites  et  de  pratiques  de  la  religion  de  Brama  qui 
sont  arrivés  dans  ce  pays  par  Siam  ;  on  trouve  dans  les  pagodes 
indiennes  les  mêmes  figures  dont  parle  M""  de  la  Bissachere  qui 
sont  des  allégories  aux  incarnations  de  Brama  (voyez  le  voyage 
de  Sonnerat  aux  Indes)  (R.)-  H  s'agit  dans  cette  note  de  l'ou- 
vrage bien  connu  intitulé  :  Voyage  aux  Indes  Orientales  et  à  la 
Chine  fait  par  ordre  du  roi  depuis  1774  jusquen  1781  avec  des 
observations  sur  le  Cap  de  Bonne-Espérance,  les  Iles  de  France  et 
de  Bourbon,  les  Maldives,  Ceylan,  Malacca,  les  Philippines,  les 
Moluques...  Paris,  1782  ;  2  vol.  in-4. 

(a)  Ce  qui  d'après  le  calcul  porte  le  nombre  des  habitans  du 
Tonquin  à  15.350.000  (R.). 

1.  Comparer  ce  tableau  de  l'état  de  la  mission  au  moment 
où  La  Bissachere  se  trouvait  dans  le  pays  avec  celui  qui  est 
tracé  dans  les  Nouvelles  des  Missions  Orientales  reçues  au  Sémi- 
naire des  Missions  Etrangères  à  Paris  en  1787-1788,  —  Paris, 
MDCCLXXXIX,  p.  70-83.  A  propos  du  christianisme,  MN. 
trace  un  vaste  tableau  qui  débute  ainsi  :  «  Parmi  les  religions 
qui  ont  des  sectateurs  dans  les  Etats  de  l'empereur  du  Tunkin, 
doit  être  compté  le  Christianisme  qui,  dans  cet  Etat,  a  eu  le 
même  sort  que  dans  plusieurs  autres  Etats  de  l'Asie.  Introduit 


142  RELATION  DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

Les  institutions  civiles  et  morales  du  Tonquin  ^ 
et  par  conséquent  de  la  Cochinchine  en  général  sont 
très  sages  très  justes  et  très  conformes  au  droit 
naturel,  elles  sont  en  grande  partie  imitées  des  loix 
de  la  Chine  ^,  quelques-unes  mêmes  sont  meilleures  ; 
le  sage  rédacteur  de  ces  loix  a  bien  raison  de  dire  à 
la  fm  de  son  recueil  que  la  matière  précieuse  anéantit 


à  la  faveur  du  commerce,  il  s'y  est  accrédité  par  la  propagation 
des  sciences  et  des  arts  ;  puis,  devenu  suspect  par  les  indiscrétions 
de  quelques  missionnaires,  et  redouté  par  la  liaison  des  intérêts 
religieux  avec  les  intérêts  politiques,  il  a  été  prohibé.  »  Suit  un 
historique,  assez  exact  dans  l'ensemble,  de  l'introduction  du 
Christianisme  ;  les  Portugais,  les  Français,  les  Jésuites,  les  Mis- 
sions Etrangères  font  œuvre  religieuse  ;  des  persécutions  ont 
lieu,  etc.  On  a  compté  au  Tonkin  jusqu'à  deux  ou  trois  cents 
mille  chrétiens  ;  au  début  du  xix^  siècle  on  a  estimé  qu'il  y  en 
avait  trois  cent  vingt  mille  au  Tonkin  et  soixante  mille  en 
Cochinchine,  soit  le  cinquante-cinquième  et  le  vingt-cinquième 
de  la  population  de  ces  états.  II,  p.  28-35. 

1.  Le  chapitre  VII  de  S.  C.  (Du  Gouvernement  et  des  Lois  du 
pays,  p.  253-259)  débute  par  quelques  lignes  de  la  p.  153  de  L.  B.  : 
«  Malgré  la  bonté  du  code  législatif...  mais  les  coutumes  terri- 
toriales sont  bien  différentes  »  ;  il  reproduit  ensuite  le  contenu 
des  p.  143-154,  en  apportant  au  texte  quelques  altérations  de 
minime  importance.  Comparer  MN.,  I,  p.  269  :  «  Le  droit  civil 
du  Tunkin,  imparfait  et  défectueux  dans  quelques-unes  de  ses 
dispositions,  est  en  général  sage,  juste,  confirmatif  des  droits 
de  l'homme  et  du  citoyen  ;  il  a  pour  base  le  droit  chinois,  qui 
est  pour  ce  pays  ce  que  le  droit  romain  était  pour  les  pays  cou- 
tumiers  de  la  France,  la  raison  écrite...  Suivant  le  droit  général 
admis  dans  tous  les  pays  de  la  domination  de  l'empereur,  l'homme 
y  naît  libre  et  ne  peut  perdre  sa  liberté...  » 

2.  Voir    H.    M.     P.     A.,    eh.     IX,     §    1,     l'article    intitulé 
Justice, 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  143 

la  loi  ;  Kim-ngan  pha  le  luât^,  et  d'anciens  écrivains 
avant  lui  avoient  dit  que  la  Clef  d'or  ouvre  toutes  les 
serrures,  ce  qui  signifie  absolument  la  même  chose  ^  ; 
l'avarice  outrée  des  mandarins,  la  rapacité  de  leurs 
suppôts  rendent  toutes  ces  loix  inutiles  et  même 
[144]  nuisibles  en  prolongeant  et  multipliant  les 
formalités,  pour  avoir  de  l'argent  des  parties  et  ils 
font  espérer  alternativement  à  l'une  et  à  l'autre 
partie  une  décision  favorable  et  ils  ne  prononcent 
jamais  définitivement  tant  qu'ils  entrevoyent  pou- 
voir tirer  quelque  chose  des  plaignants  ;  de  ce  mal 
il  en  résulte  un  bien  c'est  que  la  crainte  des  coups 
de  rotins  celle  de  perdre  son  tems  et  son  argent 
retient  beaucoup  de  gens  qui  plaideroient  si  la  justice 
était  mieux  administrée.  Après  qu'on  a  coupé  la 
tête  à  un  juge  prévaricateur,  son  successeur  ne 
laisse  pas  d'en  faire  autant  et  quelquefois  même  de 
le  surpasser,  ainsi  il  faut  passer  par  là. 

[1601145]    Les   meurtres   et   les   assassinats   sont 
rare?  ^,  mais  il  s'en  commet  cependant  quelquefois, 


1.  Dans  S.  C.  (p.  254),  le  dernier  mot  est  écrit,  par  suite 
d'une  mauvaise  lecture,  hiât.  Voir  la  liste  des  mots  et  expres- 
sions annamites. 

2.  MN,,  I,  p.  292,  dit  en  d'autres  termes  :  «  Les  législateurs 
tunkinois  ont  reconnu  et  déploré  cette  dépravation  désorgani- 
satrice  de  l'ordre  social,  mais  n'ont  point  employé  de  moyens 
efficaces  pour  y  remédier.  » 

3.  Exemple  de  développement  :  «  Avant  que  les  guerres  civiles 
eussent  altéré  les  mœurs  et  familiarisé  avec  la  violence  et  le 
crime,  il  était  très  rare  qu'il  fût  commis  un  vol  de  quelque  impor- 
tance, et  bien  plus  encore  qu'il  fût  commis  un  meurtre.  Aujour- 


144  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

on  prend  alors  des  précautions  très  multipliées  pour 
que  le  cadavre  ne  puisse  jamais  se  retrouver  ;  il  y  a 
eu  des  villages  obligés  d'abandonner  leurs  foyers 
pour  plusieurs  années  à  cause  d'un  cadavre  trouvé 
sur  leur  territoire  ;  il  y  a  des  loix  de  police  pleines 
de  bon  sens  et  d'utilité,  que  les  villages  observent, 
souvent  dans  les  cas  soumis  à  leur  jugement  ;  ils 
[les]  insèrent  ensuite  dans  le  registre  des  règlements 
qu'ils  ont  faits  pour  eux-mêmes,  et  pour  être  prin- 
cipalement observés  par  tous  ceux  du  village,  qui 
ont  signé  et  parafé  ledit  registre,  il  y  a  pour  ceux 
qui  ne  s'y  conforment  pas  des  peines  [146]  très  fortes 
et  des  amendes  pécuniaires.  De  cette  manière  on 
fait  prompte  justice  parce  que  les  amendes  qui  sont 
en  chair,  en  vin,  ou  en  argent  tournent  au  profit 
commun  du  village,  et  que  les  jeunes  gens  qui  y  ont 
leur  part  sont  toujours  prêts,  à  aller  saisir  les  buffles, 
les  bœufs,  ou  les  cochons  du  délinquant,  aussitôt 
qu'un  des  anciens  leur  en  donne  l'ordre  ;  quand  ils 
ont  fait  cette  saisie  ils  amènent  le  tout  à  la  maison 
commune  du  village,  où  il  y  a  toujours  des  couteaux 
prêts  pour  égorger  les  animaux  ainsi  amenés  et 
comme  tout  individu  est  boucher  l'opération  est 
bientôt  faite  ;  il  faut  que  celui  qui  a  violé  [161 1147] 


d'hui  même,  il  y  a  dans  le  Tunkin  et  la  Cochinchine  des  cantons 
où,  depuis  nombre  d'années,  il  n'a  été  commis  par  les  nationaux 
aucun  délit  grave  ;  et  quoique  des  peines  capitales  soient  pro- 
noncées contre  plusieurs  délits,  on  eslime  que,  dans  les  temps 
ordinaires,  il  ne  périt  pas  par  an,  dans  tout  le  Tunkin,  plus  de 
vingt  ou  trente  personnes  pour  crimes  poursuivis  devant  les 
tribunaux.  »  MN.,  I,  p.  293. 


SUR  LE  TONKIN   ET  LA  COCIIIXCHINE  145 

le  règlement  de  police  vienne  promptement  ou  à  son 
défaut  sa  femme  ou  un  de  ses  enfants  offrir  compen- 
sation pour  ravoir  le  buffle,  le  bœuf  ou  la  vache  dont 
ils  sont  disent-ils  accoutumés  de  se  servir  pour 
labourer  (au  Tonquin  communément  un  seul  animal 
traîne  la  charrue).  Par  le  moyen  de  ces  confiscations 
faites  sans  l'intervention  du  juge  il  y  a  de  très  grands 
villages  même  tous  païens,  qui  sont  parvenus  à  éta- 
blir de  père  en  fils,  une  police  exacte  et  admirable  ; 
on  ne  perd  pas  le  moindre  fruit  quoique  les  arbres 
soyent  sur  le  passage  public,  on  n'ose  pas  prononcer 
à  haute  voix  la  moindre  malédiction,  ni  entrer  sans 
[148]  témoins  dans  la  maison  de  filles,  ou  veuves, 
ou  bien  des  femmes  dont  les  maris  sont  absents  ;  si 
cela  arrivait  à  quelqu'un  son  cochon  serait  expédié 
dans  l'espace  de  quelques  heures  par  les  jeunes  gens 
du  village  qui  dans  plusieurs  cas  manifestes,  n'ont 
pas  besoin  de  l'ordre  des  anciens  pour  punir  l'infrac- 
tion au  règlement  de  police,  un  témoignage  authen- 
tique est  suffisant  pour  cela  ^.  Alors  après  avoir  lié 
et  frappé  le  délinquant  à  coups  de  rotins,  on  se  met 
à  cuire  son  cochon  dans  sa  propre  cour  se  servant 
de  son  bois  de  son  chaudron  pour  faire  le  festin  dont 


1.  Comparer  MN.,  I,  p.  292,  293.  «  Ce  sont  les  communes 
qui  sont  chargées  directement  du  maintien  de  la  police  ;  et  dans 
chacune  d'elles,  des  jeunes  gens  sont  préposés  à  la  garde  des 
fruits  de  la  terre  et  à  la  sûreté  des  maisons  ;  ils  reçoivent,  pour 
cette  garde,  une  rétribution  de  chaque  propriétaire,  propor- 
tionnée à  l'étendue  de  sa  propriété  ;  et  s'il  se  commet  un  vol, 
soit  de  jour,  soit  de  nuit,  ils  sont  obligés  d'indemniser  la  personne 
volée.  Quelques  communes  ont  fait  sur  la  police  des  règlemens 

10 


146  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÉRE 

il  reste  spectateur  oisif.  Après  le  repas  s'il  n'est  pas 
content  de  ce  jugement  provisoire  on  le  conduit 
[1621149]  à  la  inaison  commune  du  village  où  il  doit 
présenter  une  table  servie  de  bouchées  de  bethel  et 
d'areque,  avec  un  pot  de  vin  pour  occuper  les  mâ- 
choires des  anciens,  tandis  qu'ils  écoutent  son  plai- 
doyer, ordinairement  ils  finissent  par  condamner  le 
complaignant  à  faire  aux  esprits  spirituels  protec- 
teurs du  village  une  amende  honorable,  aux  anciens 
des  saints  ou  prostrations  ;  et  des  excuses  à  la  Classe 
des  jeunes  gens  avec  une  prière  de  ne  point  imiter  sa 
conduite  ;  si  l'accusé  mécontent  court  au  tribunal 
du  baillage  pour  appeler  de  la  sentence  portée  contre 
lui  et  exécutée,  le  mandarin  le  renvoyé  aux  Chefs 
du  village,  surtout  dès  qu'il  s'agit  d'un  cas  exprimé 
dans  le  règlement  [150]  de  police,  il  na  pas  le  pouvoir 
d'en  prendre  connoissance,  ni  même  d'improuver 
le  jugement  déjà  porté. 

C'est  pour  l'ordinaire  la  Classe  des  jeunes  gens  de 
vingt  à  trente  ans  qui  est  chargée  de  faire  patrouille 
jour  et  nuit  dans  tout  le  territoire  du  village,  ils  se 
divisent  eux-mêmes  en  plusieurs  bandes  sous  la 
conduite  de  Chefs  ou  caporaux,  qu'ils  choisissent 
entre  les  plus  âgés  et  les  plus  sages,  chaque  proprié- 


si  sages,  et  en  surveillent  l'exécution  avec  tant  d'attention, 
que.  dans  l'étendue  de  leur  territoire,  règne  le  plus  grand  ordre  ; 
un  homme  n'ose  entrer  dans  la  maison  d'une  femme  mariée 
en  l'absence  de  son  mari,  ni  môme  dans  la  maison  de  qui  que  ce 
soit,  sans  en  avoir  auparavant  obtenu  la  permission  du  maître...  » 
C'est  L.  B.  clarifié,  si  l'on  peut  dire,  et  même,  par  extraordinaire, 
résumé. 


SUR  LE  TONKIN   ET  LA  COCHINCHINE  147 

taire  leur  donne  par  arpent  une  gerbe  ou  demie 
gerbe  par  ans  pour  faire  leur  repas  communs,  mais 
aussi  ils  sont  solidairement  tenus  à  rendre  le  double 
de  ce  qui  a  été  volé  aux  particuliers  dans  les  [163/151] 
champs  et  les  jardins  soit  en  riz,  coton,  fruits  et  ils 
ne  peuvent  qu'après  la  moisson  finie  dépenser  leurs 
fonds  communs,  sur  lesquels  on  prélève  les  restitu- 
tions auxquelles  ils  peuvent  être  obligés. 

Les  loix  du  royaume  ne  fixent  pas  les  peines  et 
amendes  à  imposer  aux  filles  et  veuves  reconnues 
pour  être  enceintes,  les  amendes  sont  laissées  à  la 
discrétion  des  Chefs  du  village  qui  les  propor- 
tionnent, à  la  fortune  des  parents  de  la  coupable  ; 
elles  montent  ordinairement  à  la  moitié  de  la  valeur 
du  bien  des  père  et  mère  lorsque  leur  fille  demeure 
encore  chez  eux  ;  quant  à  elle,  un  mois  après  ses 
couches  elle  reçoit  publiquement  un  [152]  nombre 
fixé  de  coups  de  rotin.  C'est  un  axiome  reçu  et  tiré 
de  la  loi  que  les  parents  doivent  payer  les  sottises 
de  leurs  enfants,  garçons  ou  filles,  Con  dai  cai  mang  ^. 
Il  y  a  de  plus  quelques  loix  de  police  communes  à 
tout  le  royaume  un  peu  trop  sévères  et  inclinant  à 
la  barbarie  à  l'occasion  desquelles  des  innocents 
mêmes  peuvent  perdre  la  vie  quoi  que  très  rare- 
ment ;  une  entre  autres  porte  qu'un  homme  et  une 
femme  surpris  en  adultère  doivent  être  liés  ensemble 
mis  dans  un  filet  espèce  de  lit  ou  hamac,  couverts 
et    transportés    ainsi    à    la    salle    d'audience,    si    les 

1.   Il  faut  lire  sans  doute  cha  au  lieu  de  cai.  Voir  la  liste  des 
mots  et  expressions  annamites. 


148  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

témoignages  sont  suiïisans  on  les  fait  décoller  tous 
les  deux  liés  de  cette  manière,  à  moins  qu'on  ait 
[164/1(53]  secrètement  promis  beaucoup  d'argent 
pour  faire  surseoir  l'exécution. 

Malgré  la  bonté  du  code  législatif  le  gouvernement 
du  Tonquin  est  despotique  et  tyrannique  ^,  les  loix 
de  ce  royaume  comme  celles  de  la  Cochinchine  sont 
les  mêmes,  mais  les  coutumes  territoriales  sont  bien 
différentes  ;  le  tribunal  de  première  instance  ^  pour 
toutes  les  causes  moyennes  est  l'assemblée  du  village 
ou  les  parties  ont  leur  domicile  ;  c'est  le  meilleur  et 
le  plus  juste  il  ne  laisse  pas  que  d'avoir  beaucoup 
d'autorité  ;  de  là  on  appelle  au  tribunal  du  baillage 
appelé   Nha-huyen,   si  l'affaire  ne  s'y  arrange   pas 

1.  Comparer  S.  C,  p.  253,  qui  reproduit  les  premières  lignes 
du  paragraphe  et  MN.,  I,  p.  264  :  '<  Pendant  long-temps,  dans 
le  Tunkin  et  dans  la  Cochinchine,  la  puissance  souveraine  a  été 
despotique  sans  être  tyrannique...  »  Suivent  des  considérations 
sur  les  résultats  des  guerres  civiles,  assez  étrangères  à  L.  B., 
mais  il  faut  signaler  la  conclusion  qui  est,  en  vérité,  assez  remar- 
quable et  pour  ce  qu'elle  exprime  et  pour  la  manière  dont  elle 
l'exprime  (p.  266,  267)  :  «  Les  lois,  le  gouvernement,  le  régime 
de  cette  nation  étant  justement  appréciés,  on  reconnaît  qu'elle 
a  moins  à  se  plaindre  de  la  constitution  de  l'état  que  du  gou- 
vernement et  moins  du  gouvernement  que  de  l'administration  ; 
que  le  malheur  des  sujets  vient  moins  du  degré  de  puissance 
conféré  au  souverain,  que  de  l'abus  de  cette  puissance  ;  moins 
du  souverain  lui-même,  que  des  dépositaires  de  son  autorité.  » 

2.  Comparer  MN.,  I,  p.  289,  290,  qui  utilise  la  matière  de 
L.  B.  en  l'agrémentant  de  quelques  détails  :  «  On  compte  jusqu'à 
cinq  degi'és  de  jurisdiclion,  dont  le  premier  est  la  jurisdiction 
communale  qui  juge  en  dernier  ressort  de  l'exécution  des  règle- 
mens  qu'elle  a  le  droit  de  faire,  et  qui  sont  des  règlemens  de 
police...  »  ' 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  149 

on  a  recours  au  Nha-phû  qui  a  trois  baillages  sous 
son  ressort  ;  [154]  de  là  on  peut  se  pourvoir  au  Bon- 
tran  ou  gouvernement  de  toute  la  province  et  enfin 
au  Grand  Conseil  du  Roy  appelé  Con-dou,  mais  les 
simples  particuliers  ne  sont  pas  assez  riches  pour 
aller  si  loin. 

Les  individus  sont  partagés  en  deux  Classes  ^ 
les  Royaux  et  les  Populaires,  les  simples  soldats  sont 
comme  mixtes  étant  tirés  des  populaires  leur  famille 
femme  et  enfants  restent  dans  cette  classe,  quant  à 
eux  comme  ils  sont  à  la  solde  du  roy  ils  sont  de  la 
Classe  royale  ;  chaque  village  doit  fournir  un  nombre 
de  soldats  relatif  à  la  population,  on  les  choisit 
parmi  les  plus  riches  et  les  plus  nombreuses  familles 
afin  que  s'ils  s'enfuyent,  jouent  [165/255]  ou  volent, 
leurs  parents  puissent  répondre  pour  eux  ou  les 
remplacer  ;  en  cas  de  mort  c'est  au  village  à  fournir 
un  successeur.  Au  Tonquin  sur  sept  hommes  couchés 
sur  les  registres  on  en  prend  un  pour  être  soldat  ; 
en  Cochinchine  depuis  un  an  sur  trois  sujets,  il  en 
faut  un  pour  le  service,  mais  Sa  Majesté  aide  les 
villages  à  les  nourrir  et  à  les  habiller,  ce  qui  n'a  point 
lieu  au  Tonquin  ;  on  reçoit  les  soldats  à  20  ans  et 


1.  Le  chapitre  VIII  de  S.  C.  (Population  ;  dwision  des  habitans 
en  classes  ;  des  impôts  ;  manière  de  les  lever,  p.  259-264)  commence 
par  un  paragraphe  formé  de  la  seconde  moitié  des  p.  187  et  186 
de  L.  B.,  se  poursuit  par  quelques  lignes  tirées  des  p.  161  et 
162,  deux  lignes  du  crû  de  S.  C,  et  se  complète  (p.  260-264)  par 
la  matière  des  p.  154-162  légèrement  modifiée.  Comparer  MN.  : 
«  La  nation  est  divisée  en  deux  ordres...  »  I,  p.  256  suiv. 

10. 


150  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

on  ne  leur  donne  leur  congé  qu'à  51  ans  ^  pour  éviter 
la  peine  d'exercer  de  nouveaux  soldats,  quand  un 
soldat  a  du  talent  il  devient  petit  mandarin,  le 
village  fournit  un  autre  soldat,  mais  il  n'entretient 
pas  le  dignitaire  ;  seulement  [156]  quand  il  vient 
dans  sa  patrie  les  habitans  de  son  village  doivent 
le  saluer,  l'aider  à  bâtir  une  belle  maison,  faire  la 
dépense  des  sacrifices  offerts  aux  génies  tutélaires 
et  à  ses  ancêtres  en  action  de  grâces  de  ce  qu'ils 
lui  ont  porté  bonheur  pour  devenir  mandarin,  on 
est  débarrassé  de  toutes  ces  corvées  que  quand  il 
est   reparti. 

La  Classe  des  Royaux  est  composée  de  la  famille 
Royale  des  Favoris  des  Mandarins  Lettrés  et  Mili- 
taires et  de  leurs  soldats,  le  Roy  actuel  a  environ 
deux  cent  mille  soldats  de  troupes  réglées  mais  les 
mandarins  les  font  seulement  venir  aux  appels 
moyennant  quatre  ligatures  de  deniers  [166/257] 
qui  sont  la  valeur  de  deux  piastres  qu'ils  leur  paient 
chaque  mois,  ils  les  envoyent  en  grande  partie  tra- 
vailler et  commercer,  ils  n'en  gardent  pas  la  moitié 
auprès  d'eux. 

La  Classe  des  Populaires  est  composée  de  Man- 
darins Lettrés  à  la  vérité  mais  tirés  d'entre  le  peuple 
et  choisis  par  lui  parmi  les  laboureurs  et  artisans 

1.  «  L'assujétissement  au  service  militaire  commence  à  dix- 
huit  ans  et  finit  à  cinquante  »,  dit  MN.,  I,  p.  302.  Pour  le  reste 
du  passage  relatif  au  recrutement,  à  la  responsabilité  de  la  com- 
mune, etc.,  MN.  ne  se  distingue  guère  de  L.  B,  que  par  ime 
forme  plus  élégante  et  plus  châtiée.  Comparer  S.  C,  p.  260, 
261. 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCIIINE  151 

ainsi  que  parmi  la  Classe  des  gens  qui  vivent  sur 
l'eau  qui  est  très  nombreuse  et  qui  est  taxée  diffé- 
remment que  celle  qui  vit  sur  terre  ;  ils  ont  leurs 
Mandarins  particuliers,  ces  Mandarins  populaires 
reçoivent  les  ordres  des  mandarins  royaux  aussi 
hien  que  la  quantité  d'impôts  à  [158]  payer  de  cor- 
vées à  faire  et  de  soldats  à  remplacer  ou  à  nourrir 
et  à  habiller,  etc.  etc.  Ensuite  les  mandarins  popu- 
laires divisent  le  tout  par  toparchies  et  par  villages 
à  proportion  du  nombre  des  habitans  de  chaque 
endroit  couchés  sur  le  registre,  si  quelque  village  se 
trouve  trop  surchargé,  ils  abandonnent  leur  maison 
et  leurs  champs  pendant  trois  ou  quatre  ans  ;  après 
ce  tems,  il  ne  reparaît  que  quinze  ou  vingt  pères  de 
famille,  et  on  fait  pour  eux  un  nouveau  registre,  les 
autres  sont  sensés  (sic)  morts  de  faim  et  de  misère 
ou  passés  dans  d'autres  provinces,  ils  reviennent 
ensuite  peu  à  peu,  n'habitent  qu'une  maison  pour 
deux  [167  /159]  ou  trois  ménages  et  par  ce  moyen 
ils  n'ont  que  peu  d'impôts  et  de  corvées  pendant  de 
longues  années. 

Lorsque  la  quantité  de  corvées  et  d'impôts  est 
notifiée  aux  Mandarins  populaires  les  mandarins 
royaux  envoient  des  espèces  de  sergents  avec 
quelques  soldats,  ceux-cy  si  avant  tout  il  ny  a  pour 
eux  de  l'argent  comptant  pressent  la  levée  des 
impôts  à  coups  de  rotin  sur  le  dos  et  les  cuisses  des 
mandarins  populaires,  ceux-cy  font  frapper  les  Chefs 
élus  par  les  villages,  ces  derniers  ont  leur  revanche 
sur  les  particuliers  du  village  qui  à  leur  tour  battent 
leurs  femmes  et  leurs  enfans  afin  qu'ils  travaillent 


152  RELATION  DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

pour  gagner  l'argent  qu'il  faut  donner  \160]  aux 
soldats  des  mandarins  royaux  ;  on  met  aussi  de 
légères  cangues  au  col  des  mandarins  populaires, 
ceux-cy  en  font  mettre  aussi  au  col  des  Chefs  du 
village  et  vont  ainsi  presser  l'ouvrage  de  la  collecte 
afin  que  le  peuple  ait  plus  de  peur  et  fasse  davantage 
d'efforts,  ainsi  c'est  la  cangue  et  le  rotin,  et  non  pas 
l'honneur  et  les  sentimens  qui  sont  le  mobile  de 
tous  ;  d'ailleurs  il  n'y  a  point  d'infamie  attachée  à 
porter  la  cangue  ou  à  recevoir  des  coups  de  rotin, 
il  n'y  a  absolument  que  la  peau  qui  en  souffre  ;  les 
Grands  Mandarins  les  plus  proches  parents  même 
de  Sa  Majesté  Impériale  sont  souvent  frappés  publi- 
quement de  trente  ou  quarante  coups  de  rotin  par 
ordre  de  l'Empereur,  ils  [168/161]  récompensent 
grassement  les  soldats  qui  ont  l'adresse  de  leur 
donner  des  coups  qui  fassent  beaucoup  de  bruit 
sans  que  la  peau  en  soit  endommagée  ;  le  génie  du 
pays  est  d'être  bas  à  l'égard  du  supérieur  et  orgueil- 
leux à  l'extrême  à  l'égard  de  l'inférieur, 

La  population  du  Tonquin  ^  est  près  de  vingt  fois 
plus  considérable  que  celle  de  la  Cochinchinc  et  du 


1.  Les  premières  lignes  de  ce  paragraphe  ont  passé  au  cha- 
pitre VIII  de  S.  C.  ;  le  chapitre  W(Du  sol,  de  ses  productions, 
p.  279-285)  en  comprend  la  suite,  p.  162  et  la  moitié  de  la  p.  163, 
puis  un  extrait  à  peine  modifié  de  la  p.  187  ;  il  retourne  à  la  p.  164 
et  suit  librement  le  texte  de  L.  B.  jusque  vers  la  fin  de  la  p.  168  ; 
retour  ensuite  à  la  p.  167  ])()ur  faire  un  nouveau  saut  à  la  ]>.  189. 
La  dernière  partie  du  chapitre  (p.  283-285)  réunit  assez  judicieu- 
sement les  passages  épars  dans  L.  B.  qui  ont  trait  à  l'alimen- 
tation. 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  153 

Camboge  pris  ensemble  (a).  Selon  les  registres  du 
Roy  [162]  elle  n'est  que  quinze  fois  plus  considérable 
mais  au  Tonquin,  il  y  a  un  grand  nombre  de  villages 
où  à  peine  une  moitié  ou  un  tiers  des  individus  sont 
inscrits  sur  les  registres  ^  ;  le  terrain  pour  la  plus 
grande  partie,  est  le  plus  fertile  que  j'aie  jamais  vu, 
cette  fertilité  consiste  à  ce  qu'une  moitié  des  champs 
portent  deux  récoltes  de  riz  par  an  ^  et  à  quelques 

(a)  Suivant  M'^  de  la  Bissacîière  la  population  de  la  Cochin- 
chine  et  du  Camboge  ne  serait  que  de  767.500  âmes.  A/^'  d'Ayot  après 
un  mur  examen  la  porte  au  double  ou  1.500.000  âmes  (R.).  Se 
reporter  à  la  note  de  la  p.  142  du  ms. 

1.  Comparer  S.  C.  (p.  160)  et  MN.  (p.  60)  qui  paraphrase. 
S.  C.  ajoute  de  son  côté  :  «  On  peut,  sans  crainte,  porter  la 
population  des  états  de  Gia-Long  à  dix-huit  millions  d'âmes.  » 
Voici  comment  il  arrive  à  ce  chitïre  :  à  la  note  (a)  de  la  p.  142 
de  L.  B.,  on  voit  qu'il  conclut  d'un  renseignement  du  texte  que 
le  Tonkin  comple  15.350.000  habitants  ;  si  l'on  se  reporte  à  la 
note  de  la  p.  161,  on  verra  que  pour  lui  la  population  du  Cam- 
bodge et  de  la  Cochinchine  s'élève  à  1.500.000  habitants,  soit 
en  tout  17.000.000  environ  ;  il  force  les  chiffres  pour  compenser 
le  nombre  des  non-inscrits  sans  doute.  MN.  donne  un  total 
de  23.000.000  de  sujets  de  l'empereur:  18.000.000  au  Tonkin, 
1.500.000  en  Cochinchine  (Annam  actuel),  2.200.000  à  2.400.000 
au  Tsiampa,  Camboge  et  Lac-tho  ;  au  total  21.700.000  à  21.900000 
soit  22  millions  environ  et  non  23,  —  ainsi  que  le  fait  remarquer 
Crawfurd  {Journal  of  an  Embassy  from  the  Guçernour  General 
oj  India  to  the  Courts  of  Siam  and  Cochinchina,  p.  526). 

2.  Comparer  MN.  (I,  p.  108)  qui  ajoute  aux  renseignements 
du  texte  quelques  fioritures.  Il  débute  en  disant  (p.  106)  que 
«  les  terres  du  Tunkin  sont  d'une  fécondité  supérieure  à  celle 
de  la  Chine,  quelle  que  soit  la  renommée  de  celles-ci  ;  elles  sont 
toujours  en  fermentation  et  richement  productives  ».  Il  signale 
aussi  que  l'on  trouve  «  des  coteaux  qui,  jusqu'à  leurs  sommités, 
sont  couverts  d'orangers  ». 


154  RELATION  DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

endroits  jusqu'à  trois  y  comprise  une  de  pois  ou  de 
grain  propre  à  faire  de  l'huile.  J'ai  compté  au  Ton- 
quin  plus  de  vingt  espèces  différentes  de  riz,  la 
majeure  partie  reste  quatre  mois  et  demi  en  terre, 
il  y  a  une  espèce  qui  vient  en  cent  jours,  il  y  a  le 
riz  d'eau  le  riz  des  terrains  secs,  le  riz  des  montagnes  ^ 
[169/163]  il  y  a  aussi  plusieurs  espèces  de  fruits 
inconnus  non  seulement  en  Europe  mais  encore  en 
Chine  et  en  Cochinchine,  il  y  croît  particulièrement 
plusieurs  espèces  de  racines  propres  à  faire  de  la 
farine,  des  pommes  de  terre,  plusieurs  plantes  médi- 
cinales comme  le  Cinamome  et  autres  ;  les  rivières 
y  sont  grandes  et  poissonneuses  et  en  fort  grand 
nombre,  les  étangs  et  les  lacs  ainsi  que  les  champs 
de  riz  (a)  contiennent  une  infinité  de  poissons  diffé- 
rents et  bons  à  manger  pour  la  pluspart  inconnus 
dans  les  eaux  douces  [164]  d'Europe  ;  les  côtes  qui 
bordent  la  mer  sont  aussi  beaucoup  plus  abon- 
dantes pour  la  pêche  au  Tonquin  qu'en  Cochin- 
chine ;  la  morue  et  la  sardine  certaines  années 
entrent  même  dans  quelques  unes  des  grandes 
rivières  ;  c'est  le  riz  et  le  poisson  qui  sont  la  base 


(a)  Parmi  ces  poissons  il  faut  compter  celui  quon  nomme  le 
dalac  aux  Philippines  et  en  Chine  où  il  s'en  débite  une  grande 
quantité,  le  pêche-caboche,  ce  poisson  se  vend  salé  de  7  à  10  P<^res 
le  pickle  en  Chitie  ;  il  se  trouve  principalement  dans  les  champs 
de  riz  (R.). 

1.  MN.  Signale  une  autre  espèce  de  riz  que  L.  B.  a  omis 
d'indiquer  ;  c'est  «  une  espèce  spiritueuse  de  laquelle  on  tire 
l'arack,  liqueur  plus  forte  que  les  eaux-de-vie  de  vin  ;  si  l'on 
mange  ce  riz  en  nature  il  enivre  trcs-promptement  »  (p.  109). 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHI^XHINE  155 

de  la  nourriture  de  cette  nombreuse  population^. 
Il  y  a  au  Tonquin  ^  de  l'or  qui  passe  pour  le  meil- 
leur qu'on  connoisse,  de  l'argent,  de  deux  espèces 
d'airains  (a)  du  cuivre  de  l'étain,  le  plomb  y  est 
rare  mais  le  fer  y  est  commun  (h).  On  tire  le  salpêtre 
des  [170/265]  montagnes  mais  on  y  fait  très  mal  la 
poudre  à  tirer,  il  y  a  une  espèce  d'airain  noir  (a) 

(a)  Uairain  dont  parle  Vauteur  me  parait  être  la  platine  (R.)- 
MN.  (I,  p.  53,  54)  est  d'un  avis  différent  :  «  Il  y  a  deux  espèces 
d'airain,  dont  l'un  est  presque  aussi  blanc  que  l'argent,  et  est 
plus  solide  ;  ce  qui  en  élève  le  prix,  qui  est  intermédiaire  entre 
celui  de  l'argent  et  celui  du  cuivre  ;  l'autre  airain  est  noir  et  en 
l'enfonçant  plusieurs  fois  dans  la  terre  il  devient  rouge  ;  niais 
lorsqu'on  l'en  retire,  revenu  à  l'air,  il  change  en  très-peu  de  temps 
et  redevient  noir.  Ce  métal  qui  ne  se  trouve  que  dans  une  pro- 
vince, est  présumé  un  composé  de  cuivre  rouge  et  d'or  :  est-ce 
une  production  de  la  nature  ?  N'y  a-t-il  point  quelque  concours 
de  l'art  ?  c'est  ce  que  nous  ne  sommes  point  en  état  de  décider  ; 
mais  ce  qui  est  certain  est  que  ce  métal  ou  cette  composition 
se  vend  quatre  fois  le  prix  de  l'argent  ;  et  quoique  moins  cher 
que  l'or,  il  est  aussi  estimé,  et  aussi  recherché  pour  les  ornemens, 
à  cause  de  sa  pureté.  » 

(b)  Le  fer  de  Cochinchine  est  mauvais  mais  cela  vient  de  la 
manière  de  Vextraire. 

(a)  Celui  dont  fai  parlé  plus  haut. 

1.  MN.  (I,  p.  100)  écrit  que  «  les  poissons  fournissent  à  l'ha- 
bitant de  ces  pays  bien  plus  d'alimens  que  les  animaux  terrestres, 
et  ne  contribuent  guères  moins  à  sa  subsistance  que  les  végé- 
taux »,  manière  élégante  d'exprimer  ce  que  dit  L.  B. 

2.  Comparer  ce  passage  sur  les  productions  minières  du  Tonkin 
avec  S.  C.  qui  le  reproduit  sans  grandes  modifications  (p.  281) 
et  MN.  qui  ajoute  de  nombreux  détails,  celui-ci,  par  exemple  : 
«  le  fer,  le  plus  utile  des  métaux,  est  très  commun,  et  d'une  telle 
pureté,  que  dans  le  simple  état  de  minéral  sans  le  fondre,  il  est 
possible  de  le  forger  ».  Ce  n'est  pas  l'avis  de  S.  C.  ;  voir  note  (b) 
de  la  p.  164  du  manuscrit. 


156  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÊRE 

qui  se  vend  plus  cher  que  l'argent  mais  pas  autant 
que  l'or  ;  personne  n'ose  et  ne  sait  même  exploiter 
les  mines  d'or  et  d'argent,  on  en  retire  pas  d'autre 
que  celui  qu'on  trouve  dans  les  montagnes  quant 
il  s'écroule  quelques  rochers  ou  dans  les  ruisseaux 
parmi  le  sable  qu'ils  trainent  ;  on  craint  beaucoup 
que  les  Mandarins  Royaux  sachent  qu'on  a  fait  une 
pareille  trouvaille,  car  lorsqu'une  fois  un  village  est 
inscrit  sur  les  registres  comme  ayant  quelque  chose 
de  précieux  dans  son  territoire,  il  faut  en  fournir 
tous  les  ans  une  certaine  quantité  pour  les  magasins 
[166]  du  roy  et  plus  encore  pour  les  mandarins  et 
l'impôt  continue  quoi  qu'on  ne  trouve  plus  de  laditte 
matière,  il  faut  alors  se  redimer  par  argent,  ou  en 
faire  acheter  ailleurs,  ou  bien  abandonner  sa  maison 
et  ses  champs  ;  depuis  surtout  cjue  la  famille  Lé 
ne  règne  plus  sur  le  Tonquin  le  peuple  est  très  pauvre 
quoique  naturellement  il  dut  être  plus  à  l'aise  que 
partout  ailleurs,  il  soupire  sans  cesse  après  un  chan- 
gement de  gouvernement  quelconque  espérant  qu'il 
sera  moins  vexé  et  au  contraire  il  parait  que  cela  va 
toujours  de  mal  en  pis.  Les  Tonquinois  ont  appelé 
le  Roy  actuel  et  l'ont  aidé  à  détruire  les  Tay-sons, 
maii  [1111167]  à  peine  y  a  t'il  six  ans  qu'il  les  gou- 
verne, qu'ils  le  maudissent  journellement  parce  qu'il 
les  surcharge  de  corvées  deux  fois  plus  que  les  tay- 
sons,  ils  ont  le  cœur  disposé  à  la  révolte,  mais  ils 
sont  sans  énergie  et  privés  de  chefs  capables  d'agir. 
Il  y  a  plusieurs  endroits  au  Tonquin  où  l'air  est 
très  bon.  Les  habitans  sont  intrépides  et  assez  bons 
soldats,  quand  ils  sont  bien  commandés,  ils  ont  du 


( 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  157 

goût  et  de  l'aptitude  pour  la  marine,  on  les  forme 
aisément  à  la  manœuvre  des  vaisseaux  européens  ; 
ils  méprisent  les  troupes  chinoises  et  se  servent 
adroitement  des  éléphans  pour  faire  la  guerre,  le 
roy  en  a  environ  [168]  cinq  cent  de  dressés  aux 
opérations  militaires,  il  n'y  en  a  que  quatre  de  par- 
venus au  grade  de  mandarin,  et  qui  ont  des  anneaux 
d'or  à  leurs  dents.  Chacun  d'eux  est  dans  le  cas  de 
mettre  en  déroute  un  gros  détachement,  plus  on 
tire  sur  eux  plus  ils  s'avancent  sans  faire  le  moindre 
cas  d'une  grosse  balle  qui  leur  entre  dans  la  peau, 
il  n'y  a  qu'un  petit  endroit  au-dessus  des  yeux  où 
une  balle  qui  les  atteint  puisse  les  tuer  ^. 

Les  Tonquinois  méprisent  les  Chinois  ils  leur 
donnent  le  nom  générique  de  Ngo-cho  qui  veut  dire 
Chinois  chien,  en  partie  par  ce  qu'ils  ont  les  dents 
blanches  et  ne  se  les  [169]  teignent  point  en  noir 
comme  font  les  Tonquinois  et  parce  qu'ils  sont  plus 
intéressés  plus  avares,  voleurs  et  fripons  qu'eux  2. 

Quant   aux   mœurs   et   aux   coutumes   du   pays  ^ 

1.  Comparer  S.  C.  (p.  282)  et  MN.  (I,  p.  82).  Du  texte  de 
L.  B.,  celui-ci  reproduit  ce  renseignement  :  sa  peau  «  n'est  point 
à  l'épreuve  de  la  balle,  mais  la  balle  y  pénètre  sans  le  tuer,  à 
moins  qu'elle  ne  le  frappe  au  front  entre  les  deux  yeux  ».  Puis 
il  se  livre  à  une  longue  description  :  sa  marche  est  comme  celle 
du  chameau,  il  parcourt  autant  d'espace  qu'un  cheval  au  trot 
dans  son  allure  ordinaire,  tous  les  jours  on  le  conduit  deux  fois 
à  l'eau,  aucun  animal  n'a  plus  d'intelligence.  Il  se  plaît  avec  les 
enfants,  se  mêle  à  leurs  jeux,  joue  à  croix  ou  pile,  etc.,  elc. 

2.  Ce  paragraphe  a  passé,  on  ne  sait  trop  pourquoi,  dans  le 
chapitre  XII  de  S.  C.  sur  la  langue  et  les  arts  du  Tonkin,  p.  287, 

3.  Le  chapitre  X  de  S.  C.  (Mœurs  et  Usages  du  Tonquin, 
p.  272-279)  reproduit,  avec  des  modifications  de  forme,  ce  qui 


158  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

elles  sont  entièrement  différentes  de  celles  d'Europe, 
on  n'oserait  paraître  devant  un  supérieur  sans  lui 
offrir  des  présens,  ni  le  saluer  ayant  des  souliers  aux 
pieds  ;  quand  un  grand  mandarin  arrive  dans  un 
lieu  où  il  y  a  des  inférieurs  qui  veulent  lui  parler 
de  près,  il  faut  que  ceux-cy  quittent  leurs  souliers, 
quoique  brodés  en  or  ou  en  argent,  fassent  quatre 
salutations  ou  prostrations  \170]  le  front  touchant 
par  terre  ^,  ensuite  ils  peuvent  proposer  leurs 
affaires  ;  les  femmes  s'asseyent  sur  la  terre,  les 
jambes  croisées  et  font  quatre  inclinations  profondes 
portant  le  front  jusqu'aux  genoux,  ensuite  elles 
exposent  le  sujet  qui  les  amène  ou  bien  attendent 
en  silence  qu'on  les  interroge.  C'est  la  coutume  du 
Tonquin  comme  de  la  Cochinchine  d'être  assis  les 
jambes  croisées  comme  les  tailleurs  en  Europe  ce 
qui  s'observe  soit  en  mangeant  soit  en  conversant 
et  cela  par  tout  le  monde  depuis  le  Roy  jusqu'au 
dernier  de  ses  sujets,  on  ne  voit  point  de  sièges  dans 
les  maisons,  chez  les  gens  de  condition  privée  on 
présente  aux  étrangers  des  nattes  pour  [173/272] 
s'asseoir  à  la  manière  déjà  décrite.  Chez  les  Man- 
darins quand  on  vient  pour  affaire,  après  avoir  fait 


suit  jusqu'à  la  p.  183  ;  il  se  termine  par  un  passage  extrait  de 
la  p.  192  sur  «  l'habit  de  cérémonie  »  des  Tonkinois. 

1.  Voir  dans  MN.  (II,  p.  72,  73),  la  description  de  ces  pra- 
tiques de  politesse  qui  reproduit  L.  B.,  mais  MN.  observe  : 
la  politesse  tonkinoise  «  se  ressent  du  despotisme  en  ce  que  ses 
formalités  vont  jusqu'à  l'humilialion,  et  de  l'aristocratie  en  ce 
qu'elle  porte  dans  tous  ses  signes  des  traces  d'infériorité  ou  de 
supériorité  «. 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  159 

les  prostrations  sur  la  terre  nue  les  hommes  se  tien- 
nent debout,  les  femmes  restent  assises  à  terre  ;  si 
on  fait  au  mandarin  une  visite  d'honnêteté,  il  offre 
une  natte  sur  une  planche,  et  invite  à  s'asseoir. 
Pour  prendre  ses  repas  ^  on  est  assis  sur  des  planches 
ou  espèces  d'échafaudages  plus  élevés  les  uns  que 
les  autres  selon  la  dignité,  le  maître  de  la  maison 
ou  le  plus  honoré  mange  seul  à  la  table  qu'on  lui  a 
placée  sur  le  plus  haut  échafaudage,  à  moins  qu'ils 
ne  soient  tous  deux  de  même  rang  en  ce  cas  ils 
mangent  ensemble.  [172]  On  n'est  jamais  plus  de 
quatre  à  la  même  table,  on  les  multiplie  selon  le 
nombre  des  convives,  elles  sont  rangées  à  la  file  et 
les  premières  sont  plus  chargées  de  mets  que  les 
dernières  qui  sont  les  moins  honorées  ;  on  ne  se  fait 
point  prier,  pour  se  placer  dans  le  haut  bout,  ordi- 
nairement on  sait  l'âge  et  la  dignité  de  chacun  ; 
si  quelqu'un  l'ignorait,  on  lui  dirait  «  Vous  êtes  plus 
«  âgé  ou  plus  élevé  en  dignité  que  moi  »  il  en  con- 
viendrait sans  peine  et  il  ny  aurait  plus  de  contes- 

1.  Ces  informations  sur  les  repas  sont  reproduites  dans  S.  C, 
p.  275,  276.  MN.  les  utilise  en  supprimant  certains  détails  et 
en  en  ajoutant  d'autres.  Il  fait  remarquer  que  «  des  formalités 
aussi  multipliées  et  aussi  gênantes  altèrent  nécessairement  le 
plaisir  de  la  table  ;  mais  en  établissant  jusque  dans  les  moindres 
relations  sociales  l'empreinte  de  la  soumission  et  de  la  dépendance, 
elles  cimentent  des  sentimens  qui,  dans  les  Etats  despotiques, 
ne  peuvent  être  trop  souvent  rappelés  ».  Il  termine  en  disant 
qu'on  observe  dans  les  repas  une  très  grande  propreté  et  qu'  «  au 
lieu  d'extraire  de  sa  bouche  avec  ses  doigts,  comme  il  se  pratique 
en  Europe,  les  os  de  la  viande  ou  les  arêtes  de  poisson,  qui  y 
sont  engagés,  cette  extraction  ne  se  fait  qu'avec  de  petits  bâtons  ». 
II,  p.  78. 


160  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

tation.  Dans  les  repas  publics  qui  se  font  dans  les 
villages,  aux  festins  de  noces  ou  de  funérailles,  aussi 
bien  qu'à  ceux  qui  suivent  les  sacrifices  [174/173] 
offerts  aux  Génies  Spirituels,  chacun  met  dans  sa 
manche  les  restes  de  sa  portion,  s'il  na  pu  la  manger 
en  entier  et  l'emporte  pour  en  faire  part  à  la  maison 
des  anciens,  qui  ont  assez  de  mérite  pour  obtenir 
cette  distinction  ^.  Dans  les  repas  ordinaires  que 
donnent  les  particuliers,  on  n'emporte  rien  du  reste 
des  mets.  Si  le  maître  de  la  maison  veut  envoyer 
quelque  chose  à  la  femme  ou  aux  enfants  de  son 
convive  c'est  à  sa  volonté. 

Les  femmes  ne  sont  jamais  admises  aux  repas 
publics  qui  se  font  à  la  maison  commune  du  village, 
ni  aux  festins  d'appareils  (sic)  qu'on  donne  dans 
les  familles  ;  on  est  bien  [174]  éloigné  dans  ce  pays 
cy  de  courtiser  les  belles,  on  donne  presque  dans  un 
excès  contraire,  mais  qui  produit  un  bien  dans  V ordre 
social,  les  femmes  ne  se  donnent  pas  le  ton  de  pré- 
cieuses et  ne  font  pas  les  coquettes,  ne  se  rendent 
jamais  les  maîtresses  de  la  maison  et  de  leur  mari  ; 
quand  une  fille  du  Roy  du  Tonquin  choisit  un  mari 
parmi  les  Mandarins  son  père  lui  donne  un  Sabre 
pour  couper  la  tête  de  son  Epoux  si  il  commet  un 
Crime  d'Etat  mais  en  même  temps  il  fait  présent 
à  son  gendre  d'un  joli  rottin  garni  d'or  moins  gros 

1.  Il  paraît  y  avoir  une  lacune  à  la  fin  de  cette  phrase  ;  le 
texte  de  S.  C.  (p.  274)  est  dans  tous  les  cas  plus  satisfaisant  : 
«...  chacun  met  dans  sa  manche  le  reste  de  sa  portion  pour  en 
faire  part — à  sa  famille.  Les  crieurs  du  village  portent  ce  qui 
reste — à  la  maison  des  anciens  qui  ont  assez  de  mérite...  » 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  161 

que  le  petit  doigt,  pour  corriger  la  demoiselle  dans 
le  secret  du  ménage,  si  il  lui  arrivait  de  manquer 
aux  devoirs  de  son  état;  toutes  les  [175/175] 
[femmes]  sortent  vont  et  viennent  librement  comme 
en  Europe,  les  grandes  dames  ont  un  nombreux 
Cortège  de  Suivantes,  et  de  Soldats  proportionnés 
à  la  dignité  de  leur  mari,  elles  ne  peuvent  manger 
à  une  même  table  avec  lui,  si  il  y  a  des  Etrangers, 
seulement  elles  peuvent  être  présentes  au  repas. 

Les  Tonquinois  sont  sensés  (sic)  n'avoir  qu'une 
femme  légitime,  mais  ils  peuvent  épouser  autant 
qu'ils  veulent  des  femmes  subalternes,  la  poligamie 
n'étant  point  défendue  par  la  loi^.  Les  enfants  des 
épouses  secondaires  donnent  à  leur  propre  mère 
le  nom  de  Sœur  ainée  et  appellent  Mère  la  femme 
légitime  de  leur  père.  Ils  ont  néanmoins  leur  [176] 
part  de  l'héritage,  dans  le  partage  des  biens  l'aîné 
prend  préalablement  un  cinquième  de  l'héritage  et 
la  maison  principale,  ensuite  il  reçoit  encore  une 
portion  égale  à  celle  de  ses  autres  frères.  Il  est  ainsi 
avantagé  parce  qu'il  doit  avoir  soin  des  Sacrifices 


1.  Se  reporter  à  MN.  (I,  p.  77,  78),  qui,  parlant  de  polygamie, 
ne  reproduit  pas  une  ligne  de  L.  B.,  et  fait  un  discours  sur  la 
question.  Mais,  dans  son  chapitre  sur  le  Droit  priée,  il  revient 
sur  la  polygamie  à  propos  du  mariage  et  utilise  L.  B.  :  «  La  plu- 
ralité des  femmes  est  permise  ;  mais  il  n'y  en  a  qu'une  qui  ait  les 
droits  de  femme  légale  ;  les  autres  sont  considérées  comme 
concubines...  »,  p.  275;  «  son  autorité  (de  la  femme  légale) 
s'étend  sur  tous  les  enfans  nés  de  son  mari,  même  sur  ceux  des 
concubines  ;  elle  préside  à  leur  éducation,  et  ils  l'appellent  leur 
mère  ;  tandis  qu'ils  n'appellent  leur  véritable  mère  que  sœur 
aînée...  »,  p.  276,  C'est  du  L.  B.,  mais  combien  mieux  exprimé  ! 

11 


162  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

offerts  aux  ancêtres,  quant  aux  filles  elles  n'ont 
presque  rien,  comme  devant  passer  dans  une  autre 
famille  qui  doit  les  entretenir  ;  si  elles  sont  infirmes 
et  ne  peuvent  trouver  de  parti  leur  frère  aine  en  a 
soin  ;  on  leur  assigne  sur  le  Commun  une  petite 
portion  de  terre  et  la  fainille  lui  bâtit  une  petite 
maison.  La  mère,  tante,  sœur  ou  cousine  ne  peuvent 
aliéner  leurs  biens  immeubles  [176/277]  sans  le 
consentement  des  fils,  neveux  ou  frères  ou  cousins 
qui  sont  sensés  chefs  de  la  famille  et  chargés  du  soin 
des  Sacrifices  ;  ainsi  le  Contrat  de  vente  est  non 
valide  par  là  même  qu'il  n'est  pas  écrit  de  leur  main 
ou  signé  de  leur  parafe  par  devant  les  chefs  du  village. 
La  loi  permet  d'épouser  en  même  temps  les  deux 
sœurs  et  d'établir  la  plus  jeune  Femme-légitime,  les 
femmes  secondaires  ou  concubines  sont  comme  les 
servantes  de  la  première  si  elles  habitent  la  même 
maison  ;  quand  une  des  concubines  devient  favorite 
de  son  mari  et  qu'elle  a  dispute  avec  sa  rivale,  on 
lui  bâtit  une  maison  dans  le  voisinage  et  on  y  fait 
meilleure  chère  que  [178]  dans  le  logis  principal  ; 
néanmoins  la  première  femme  peut  si  son  mary  qui 
est  le  seul  maître,  ne  s'y  oppose  prendre  les  enfans 
de  la  Concubine,  lors  qu'ils  sont  sevrés  pour  les 
faire  élever  à  sa  manière  ;  on  peut  répudier  légale- 
ment même  la  femme  légitime  quand  elle  est  trop 
turbulente  ou  qu'elle  manque  à  son  mari  devant  les 
Etrangers.  Quant  aux  femmes  du  second  rang,  on 
peut  les  donner  ou  même  les  vendre,  pour  retirer 
l'argent  des  épousailles,  on  peut  aussi  vendre  ses 
enfans   mais   plutôt   en   qualité   de  domestiques  ou 


SUR  LE  TONKhN   ET  LA  COCIIINCHLNE  1&3 

de  fils  adoptifs  que  comme  de  vrais  Esclaves. 
Les  dames  du  Tonquin  ont  des  pierreries  et  des 
joyaux  en  [171/179]  or  des  habits  de  soye  et  du 
beau  linge  mais  d'une  forme  toute  différente  que  les 
ajustemens  d'Europe,  au  lieu  de  s'enrhumer  en  se 
dépouillant  comme  font  ailleurs  les  dames  qui 
suivent  la  mode  elle  se  font  suer  pour  se  trop  charger 
de  beaux  habits  les  jours  de  parades,  plusieurs  sont 
aussi  blanches  que  les  Européennes  ^,  mais  elles 
n'ont  point  de  couleurs  ;  il  n'y  a  que  les  comédiens 
et  les  comédiennes  qui  osent  se  farder.  On  en  trouve 
souvent  qui  ont  de  l'esprit  et  toutes  ont  des  manières 
moins  guindées  que  le  grand  nombre  des  Européennes 
parées  qui  ont  peur  de  gâter  leurs  habits  en  se 
remuant  naturellement  et  librement.  [180]  Le  sens 
de  la  vue  est  fort  exposé  au  Tonquin  à  cause  de  la 
chaleur  du  climat  de  la  forme  des  habits  pour  le 
travail  et  de  la  coutume  oii  l'on  est  de  se  baigner  à 
l'endroit  où  l'on  se  trouve  mais  comme  on  est  accou- 
tumé  à    cela    dès    l'enfance,    on    passe    son   chemin 


1.  MN.  reproduit  ce  renseignement,  mais  il  développe,  à 
son  habitude  ;  le  passage  est  assez  curieux  :  «  Le  Tunkin  et  les 
pays  adjacens  sembleraient,  d'après  leur  proximité  de  l'équa- 
teur,  devoir  être  habités  par  des  hommes  noirs  ou  du  moins 
fort  basanés  ;  mais  le  rafraîchissement  et  l'humidité  de  l'atmos- 
phère par  les  pluies  et  les  inondations  garantissent  de  l'action 
brûlante  du  soleil  à  laquelle  est  attribué  le  noir  de  la  peau.  La 
nuance  particulière  de  celle  du  Tunkinois  est  olivâtre  et  tirant 
un  peu  sur  le  brun,  et  le  Cochinchinois  a  un  teint  d'un  brun 
plus  foncé.  Dans  les  deux  pays,  les  femmes  et  les  hommes  qui 
par  leur  profession  sont  peu  exposés  aux  ardeurs  du  soleil  ont 
une  peau  qui  approche  de  la  blancheur  européenne.  » 


164  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÊRE 

sans  y  faire  attention  ;  en  revanche  on  est  extrê- 
mement sévère  sur  le  sens  du  toucher  à  moins  qu'on 
ne  soit  mari  et  femme,  les  personnes  de  différents 
sexes  ne  se  touchent  jamais  pas  même  les  mains, 
si  on  le  faisait  on  perdrait  sa  réputation,  en  général 
on  est  au  moins  aussi  Chaste  qu'en  Europe  et  les 
Chrétiens   le   sont   davantage  ^. 

[178/752]  On  décolle  les  criminels  qui  sont  de 
condition   plébéienne,    les    femmes   sont   jettées    en 

1.  S.  C.  (p.  277,  278)  introduit  ici  plus  de  changements  que 
de  coutume  :  «  Le  peu  d'habillemens  que  portent  les  Tonquinoises 
lorsqu'elles  vont  travailler  dans  les  champs,  et  que  la  chaleur  du 
climat  autorise,  expose  souvent  les  Européens  à  des  tentations 
qui  n'auraient  pas  lieu  si  les  femmes  n'avaient  pas  l'habitude 
de  se  baigner  par-tout  où  elles  se  trouvent.  On  est  plus  sévère 
sur  le  sens  du  toucher...  etc.  »  MN.  (II,  p.  44-48),  sur  le  thème 
de  L.  B.,  se  livre  à  une  dissertation  sur  la  décence  au  Tonkin, 
dit  que  «  les  femmes  mettent  peu  d'importance  à  se  soustraire 
aux  regards  des  hommes  ;  la  douceur  du  climat  fait  qu'elles 
laissent  à  nu  une  partie  de  leur  corps  ;  et  pour  ce  qui  est  couvert, 
la  légèreté  des  vêtements  en  rend  les  formes  sensibles...  »  ; 
«  mais  tandis  qu'une  si  grande  licence  est  accordée  à  l'organe 
de  la  vue,  tout  est  refusé  à  l'organe  du  tact...  »  ;  «  malgré  cette 
réserve,  la  liberté  de  la  communication  entre  les  deux  sexes 
occasionne  quelques  jouissances  illicites  »  ;  suit  une  page  sur  la 
prostitution  ;  puis,  «  dans  l'intérieur  des  terres,  la  chasteté  est 
encore  plus  observée  que  dans  le  Tunkin  »  ;  «  la  violation  des 
lois  de  la  nature  et  les  honteux  égaremens  de  l'amour...  sont 
inconnus  dans  ce  pays.  »  Et  le  morceau  se  termine  par  quelques 
lignes  sur  «  ces  monstres  humains  qui,  privés  de  leur  sexe,  n'ont  ni 
les  grâces  du  sexe  auquel  ils  n'appartiennent  pas,  ni  l'énergie  du 
sexe  que  leur  avait  donné  la  nature,  mais  qui  réunissent  les 
vices  de  l'un  et  de  l'autre  »  ;  le  pays  commence  à  s'en  purger, 
dit  MN.  ;  avant  l'empereur  actuel,  la  cour  en  était  remplie, 
maintenant  l'impératrice,  les  autres  femmes  de  l'empereur  sont 
servies  par  des  personnes  de  leur  sexe. 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  165 

l'air  par  les  éléphans  et  retombent  sur  leurs  dents  ; 
pour  les  criminels  de  considération  ou  qui  sont  de 
la  famille  régnante,  on  leur  envoyé  dans  la  prison 
une  pièce  de  soyerie  avec  les  moyens  de  s'en  servir 
pour  s'étrangler  après  quoi  on  les  enterre  honora- 
blement ^. 

Il  n'y  a  pas  au  Tonquin  de  ports  sûrs  pour  les 
vaisseaux  de  construction  européenne  mais  il  y  a 
entre  les  montagnes  des  abris  qui  couvrent  trois 
côtés,  il  est  vrai  qu'il  faut  attendre  le  vent  quelque- 
fois longtems  pour  en  sortir.  Les  sommes  chinoises 
peuvent  entrer  dans  plusieurs  rivières  [182]  et 
remontent  jusqu'à  la  ville  royale  (a). 

La  loi  défend  le  luxe  dans  les  bâtimens  et  les 
habits  2,  chacun  se  tient  selon  son  rang  et  sa  dignité, 
si  quelqu'un  excédait  en  dépenses  le  mandarin  ne 
manquerait  pas  de  s'emparer  de  cet  excédent  ;  il 
y  a  même  deux  provinces  qui  sont  le  pays  des  Rois 

(a)  Voyez  le  Pilote  Cochinchinois  par  M.  d'Ayot  (R.).  Se 
reporter  à  notre  introduction  (p.  30-33)  ;  il  y  est  question  des 
travaux  de  Dayot. 

1.  Comparer  S.  C,  p.  289,  qui  termine  par  ce  paragraphe 
son  chapitre  sur  la  langue  et  les  arts  du  Tonkin  avec  MN., 
I,  p.  288,  289,  qui  le  délaie  en  une  page  et  conclut  par  cette 
phrase  inattendue  :  «  La  profession  de  bourreau  n'est  pas  désho- 
norante ;  elle  est  exercée  dans  le  Tunkin  par  une  famille  cochin- 
chinoise,  dans  laquelle  elle  est  héréditaire  depuis  plusieurs 
siècles.  » 

2.  Ce  paragraphe  se  trouve  presque  textuellement  reproduit 
dans  le  chapitre  Mœurs  et  Usages  de  S.  C,  p.  278.  MN.  déve- 
loppe, II,  p.  49,  ce  qui  concerne  la  restriction  du  luxe  et  en  tire 
parti  pour  énoncer  quelques  généralités  :  Ce  peuple  «  aurait 
assez  de  penchant  pour  le  luxe,  s'il  n'était  pas  contenu  par  des 

11. 


166  RELATION  DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

et  d'où  ils  sont  sortis,  où  il  est  défendu  de  couvrir 
les  maisons  de  tuiles  excepté  celles  ou  l'on  sacrifie 
aux  ancêtres  du  Roy  ;  les  habits  des  riches  ont  la 
même  forme  que  ceux  des  pauvres  ;  ils  prennent 
séances  dans  les  assemblées  du  village  selon  leur 
âge,  à  moins  que  pour  avoir  rendu  au  village  quelques 
[183]  grands  services  ou  lui  avoir  fait  quelques  dons 
considérables,  on  ne  lui  ait  donné  par  écrit  signé 
de  tous  les  habitans  le  droit  de  s'asseoir  au  premier 
rang  et  d'opiner  le  premier. 

Les  arts  au  Tonquin  sont  comme  prohibés  au 
lieu  d'être  encouragés  ^,  si  quelqu'un  se  distingue 
dans  sa  profession  on  l'oblige  à  venir  travailler  pour 
la  Cour  gratuitement,  si  quelqu'un  est  connu  pour 
avoir  un  arbre  rare  on  l'oblige  à  le  mettre  dans  une 
grande  caisse  et  de  le  faire  porter  ainsi  au  Roy  ou 

lois  somptuaires  qui  règlent  le  degré  de  magnificence  permis 
dans  les  habits,  les  meubles,  les  maisons  et  le  proportionnent 
aux  dignités  ;  institution  qui  peut  être  critiquée,  en  ce  que, 
restreignant  les  jouissances,  elle  ôte  au  travail  et  à  l'industrie 
une  impulsion  qui  leur  est  nécessaire  et  un  appât  qui  excite  leur 
activité  ;  mais,  d'autre  part,  institution  convenable  pour  borner 
les  fausses  jouissances...  etc.  ». 

1.  Voir  ce  passage  reproduit  dans  S.  C.  (p.  287,  288)  avec  les 
ordinaires  modifications  de  forme.  MN.  n'a  pas  négligé  de  noter 
ce  renseignement  intéressant  (I,  p.  175)  ;  il  parle  de  «  l'absurde 
et  tyrannique  administration  du  Gouvernement  qui,  dès  qu'un 
artisan  excelle  dans  sa  profession,  le  met  en  réquisition  et  l'oblige 
à  travailler  gratuitement  pendant  un  certain  temps  pour  le 
service  de  l'empereur,  ou  du  gouverneur  de  la  province,  ou 
même  de  quelque  mandarin  ».  Suit  l'anecdote  au  sujet  de  la 
porcelaine  ;  mais  MN.  dit  que  c'étaient  des  Chinois  qui,  ayant 
exercé  leur  art  au  Tonkin,  furent  en  butte  à  tant  d'exigences 
qu'ils  furent  obligés  de  retourner  dans  leur  patrie. 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  167 

au  Gouverneur  de  la  province  et  s'il  ne  peut  sub- 
venir aux  frais  du  transport,  son  village  est  tenu 
de  l'aider  ;  il  en  est  de  même  à  l'égard  de  tout  ce 
qu'on  peut  avoir  de  précieux  [184]  ou  de  curieux. 
On  a  trouvé  dans  ce  pays  le  secret  pour  faire  la  por- 
celaine comme  en  Chine  mais  la  famille  des  inven- 
teurs fut  obligée  de  s'expatrier,  ne  pouvant  sans  se 
ruiner  fournir  gratuitement  tout  ce  que  le  Roy  et 
les  Mandarins  exigeoient. 

Le  Gouvernement  du  pays  ^  est  naturellement 
foible  et  très  timide  sans  confiance  en  l'affection  du 
peuple  qu'il  grève,  et  qu'il  ruine,  en  sorte  que  sa 
politique  porte  ses  vues  à  tenir  le  peuple  dans  un 
état  de  pauvreté  et  à  cacher  les  richesses  et  les  pro- 
ductions précieuses  du  pays  dans  la  crainte  que 
d'autres  puissances  ne  cherchent  les  moyens  de  s'en 
rendre  maîtres.  Je  [179/7^6]  pense  que  les  plaines 
de  ce  pays  sont  les  plus  fertiles  du  monde,  et  que 
les  mines  de  ses  contrées  sont  peut-être  aussi  riches 
que  celles  du  Pérou.  Le  thé  y  est  commun  tout  le 
monde  en  boit,  mais  on  ne  sait  pas  le  préparer  comme 
en  Chine.  Il  y  a  aussi  beaucoup  de  coton,  de  soye  et 
d'indigo. 

On  compte  douze  provinces  au  Tonquin  ^  d'après 

1.  Tout  ce  paragraphe  est  reproduit  presque  textuellement 
dans  le  chapitre  XII  de  S.  C,  traitant  de  la  langue  et  des  arts. 

2.  La  première  moitié  de  ce  paragraphe  forme  le  début  du 
chapitre  VIII  de  S.  C.  {p.  259)  et  la  seconde  moitié  se  trouve 
au  chapitre  XI  (p.  280).  Comparer  MN.  (I,  p.  72)  qui  ne 
reconnaît  que  dix  provinces,  mais  qui  indique  comme  L.  B.  que 
la  province  du  Xu-nam  est  la  plus  peuplée.  A  la  p.  262,  il 
reconnaît  douze  provinces. 


168  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHËRE 

la  nouvelle  répartition  des  Gouvernements,  mais  il 
y  en  a  une  qui  est  presque  aussi  peuplée  que  toutes 
les  autres  ensemble,  au  moins  beaucoup  plus  que  la 
moitié  de  toutes  les  autres.  Elle  s'appelle  Xu-nam 
c'est  elle  qui  donne  au  royaume  le  nom  d'Anam, 
tout  y  est  à  bon  compte  [187]  on  y  a  des  charges 
de  fruits  pour  quelques  liards,  avec  la  valeur  de 
dix  piastres  on  peut  aisément  nourrir  et  payer  un 
domestique  un  an,  il  ne  coûte  pas  davantage  par 
an  pour  la  nourriture  et  l'habillement  de  nos  écoliers 
tonquinois,  c'est  peu,  mais  encore  faut-il  quelque 
chose  et  nous  n'avons  rien  ou  presque  plus  rien. 

Dans  chaque  province  il  y  a  un  Gouverneur  mili- 
taire, qui  garde  le  Sceau  et  un  mandarin  lettré  qui 
signe  les  affaires,  le  sceau  sans  le  seing  ou  le  seing 
sans  le  sceau  l'affaire  est  seulement  arrêtée,  mais  il 
faut  l'union  des  deux,  mais  c'est  le  Mandarin  lettré 
qui  a  toujours  le  plus  d'influence  et  à  qui  l'on  fait 
le  plus  de  présens  secrets  ^. 

[iSO  / 188]  Les  Tonquinois  sont  naturellement  élo- 
quens  et  beaux  parleurs,  la  facilité  de  s'exprimer 
est  presque  le  seul  moyen  de  parvenir  de  se  distinguer 
et  d'éviter  les  nombreuses  corvées,  il  faut  d'ailleurs 
répondre  par  soi-même  dans  tous  les  procès  qu'on 
peut  avoir  et  les  avocats  ne  peuvent  que  donner 
des  conseils  en  secrets  ;  si  on  ne  s'exprime  pas  aisé- 
ment et  poliment  devant  les  mandarins,  on  a  pour 
l'ordinaire  des  coups  de  rotin  et  on  perd  son  procès, 
aussi  dès  la  plus  tendre  jeunesse  on  s'exerce  à  parler 

1.  Comparer  S.  C,  p.  259  5  MN.  ,1,  p.  262. 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  169 

pour  pouvoir  par  la  suite  discourir  en  public  sans 
trembler  *. 

L'air  qu'exhalent  les  corps  morts  dans  ce  pays 
a  des  effets  [189]  très  extraordinaires  qui  sont 
incroyables.  Quelquefois  il  fait  sécher  sur  le  champ 
tous  les  arbres  de  bethel  d'un  jardin  auprès  duquel 
on  a  porté  un  cadavre,  il  fait  subitement  perdre  la 
vue  à  des  personnes  qui  sont  affectées  d'une  certaine 
manière  ;  aussi  le  gouvernement  a-t-il  obligé  de  faire 
un  article  principal  de  haute  police  touchant  les 
précautions  à  prendre  à  ce  sujet  ^. 

C'est  le  poisson  avec  le  riz  qui  est  la  base  de  la 
nourriture  de  la  grande  population  du  Tonquin, 
il  ny  a  peut-être  pas  de  peuple  au  monde  qui  con- 
noissent  mieux  l'instinct  et  la  nature  des  poissons 
[iSi  jl90]  comme  la  manière  d'en  tirer  parti  pour 
la  nourriture  ;  ils  en  font  la  capture  de  tant  de 
manières  différentes  avec  tant  d'adresse  soit  dans 
la  saison  où  le  poisson  est  en  fraie  (sic),  soit  dans 
les  autres  tems,  qu'on  pourrait  écrire  sur  ce  sujet 
un  livre  fort  intéressant,  si  on  voulait  s'en  donner  la 
peine.    Les    pécheurs    obligent    certaine    espèce    de 

1.  Comparer  S.  C,  p.  287  ;  MN.,  II,  p.  132,  avec  des  déve- 
loppements ajoutés. 

2.  Comparer  MN.,  I,  p.  35.  «  Il  est  possible,  ajoute-t-il,  et 
même  vraisemblable  que,  dans  ces  relations,  il  y  ait  de  l'exagé- 
ration ;  mais,  du  moins,  il  paraît  certain  que  Tinflu  nce  des 
exhalaisons  qui  peut  être  observée  en  tous  les  pays,  est  dans 
celui-ci  plus  active  et  plus  grave.  Celte  influence  se  manifeste 
sensiblement  sur  les  métaux,  et  on  est  obligé  d'aiguiser  les 
instruments  de  fer  et  d'acier,  presque  à  chaque  fois  qu'on  en 
fait  usage.  » 


.170  RELATION   DE  xM.   DE  LA  BISSACHÈRÈ 

poissons  à  entrer  dans  leurs  filets  en  faisant  des  sauts 
périlleux  quelque  fois  le  jour  d'autre  fois  la  nuit  ou 
dans  les  endroits  où  ils  se  trouvent  à  sec  et  où  on 
les  prend  sans  les  poursuivre  ;  il  y  en  a  d'autres  qui 
en  faisant  dans  leurs  barques  un  vacarme  horrible 
effrayent  les  poissons  qui  [191]  sautent  par  dessus, 
d'autres  vont  à  la  nuit  tombante  le  long  des  petites 
rivières  avec  une  longue  barque  à  laquelle  est  atta- 
chée une  planche  couverte  de  chaux  qu'ils  placent 
entre  deux  eaux,  les  poissons  qui  à  marée  haute 
vont  manger  l'herbe  et  ce  qu'ils  rencontrent  sur  le 
rivage  voyant  cette  planche  qui  leur  fait  peur 
sautent  par  dessus,  pour  lors  un  haut  filet  tendu  de 
l'autre  côté  de  cette  planche  les  reçoit  et  les  renvoie 
dans  la  barque  qui  est  bientôt  pleine  ^. 

L'habit  de  cérémonie  des  Tonquinois  est  fort  grave 
et  très  majestueux,  il  ressemble  beaucoup  à  l'habit 
de  chœur  des  Bénédictins.  [182/752]  Ce  costume 
joint  à  un  grand  bonnet  fort  haut  leur  sied  très 
bien  ;  quand  ils  sont  assemblés  pour  un  acte  du 
Culte  public  ou  pour  recevoir  quelques  grands  per- 
sonnages on  les  prendrait  pour  l'ancien   Sénat  de 

1.  Pour  ce  paragraphe  et  le  précédent,  comparer  S.  C,  p.  283, 
284.  Voir  aussi  MN.  (I,  p.  149),  principalement  pour  les  manières 
de  pêcher  ;  il  en  indique  certaines  que  L.  B,  a  négligé  de  signaler, 
par  exemple,  la  pêche  sur  des  échasses,  les  pêcheurs  prennent 
alors  le  poisson  à  la  main  ;  par  malheur,  «  cette  pêche  est  dan- 
gereuse, parce  que  si  les  inégalités  du  fond  de  l'eau  font  tomber 
le  pêcheur,  les  échasses  l'empêchant  de  se  relever,  il  se  noie  ». 
Il  fait  aussi  connaître  (p.  151)  que  «  la  morue  et  la  sardine  sont 
les  deux  poissons  dont  la  pêche  est  la  plus  abondante  et  la  con- 
sommation la  plus  grande  ». 


SUR  LE  TONKIX  ET  LA  COCHIN^CHINE  171 

Rome  ;  retournés  chez  eux  ils  quittent  leur  long 
habit  noir  avec  leur  bonnet  et  se  trouvent  presque 
nuds  pour  vaquer  plus  commodément  à  leur  travail  ; 
ils  se  ceignent  les  reins  d'un  cordon  auquel  ils 
attachent  un  morceau  de  toile  pour  couvrir  préci- 
sément ce  que  la  pudeur  ne  permet  pas  de  laisser 
à  découvert. 

Les  Tonquinois  sont  au  sujet  de  la  nourriture 
exempts  [193]  des  préjugés  qu'ailleurs  on  contracte 
dès  l'enfance,  ils  mangent  de  tout  ce  qui  est  reconnu 
être  sain  et  agréable  au  goût  sans  rien  donner  à 
une  propreté  d'imagination  comme  en  Europe,  ils 
trouvent  bonne  et  salutaire  la  chair  de  Chien,  de 
Chat,  de  rat  des  montagnes,  de  Cheval,  de  singe, 
d'Eléphant  et  de  tigre  ^  ;  c'est  surtout  celle  de  chien 
qu'ils  trouvent  la  plus  délicieuse  et  qui  se  vend  la 
plus  chère,  la  première  fois  qu'un  Européen  en 
mange  il  faut  qu'il  se  fasse  violence  et  on  se  sent 
le  cœur  soulevé  par  l'effet  de  l'imagination,  mais 
quand  une  fois  on  y  est  accoutumé  cela  ne  fait  plus 
la  moindre  peine  ;  un  autre  mets  des  plus  excellents 
et  des  plus  chers,  qui  est  aussi  du  goût  des  [183/194] 
Européens  quant  ils  ont  pu  vaincre  leur  répugnance, 

1.  Comparer  S.  C.  (p.  284)  et  MN.  (I,  p.  224  suiv.)  ;  celui-ci 
ajoute  à  la  liste  :  le  rhinocéros,  a  des  sauterelles  qui  se  cachent 
dans  la  terre  et  qu'on  en  retire  en  la  bêchant  »,  des  serpents, 
«  même  le  cuir  du  bœuf  et  du  buffle  en  le  faisant  bouillir  »  et 
explique  que  tout  cela  est  agréable  parce  que  «  la  douceur  de  la 
température  ou  quelque  autre  influence  empêchent  que  la  chair 
de  certains  animaux  ou  la  peau  de  quelques  autres  aient  dans 
ce  pays  la  dureté  ou  le  mauvais  goût  qu'elles  ont  dans  d'autres 
pays  ». 


172  RELATION  DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

c'est  la  lymphe  de  vers  à  soye,  qui  se  trouve  dans 
le  cocon  qu'on  a  dévidé  et  qui  a  l'air  d'une  longue 
fève.  Les  Tonquinois  mangent  aussi  l'enveloppe  des 
petits  qui  sortent  du  ventre  des  animaux  après 
l'avoir  bien  nettoyée  et  lavée  celle  du  buffle  est  plus 
estimé  que  celle  du  veau  ;  on  use  même  de  la  déli- 
vrance de  la  femme  en  forme  de  remède  à  l'égard 
de  ceux  qui  sont  attaqués  de  maladie  de  poitrine  (a). 
Enfin  on  mange  au  Tonquin  de  plusieurs  espèces 
de  vers  qui  sortent  [195]  de  terre  en  grande  quantité, 
une  fois  dans  l'année  à  certains  jours  de  la  huitième 
lune  lorsque  le  reflux  de  la  mer  est  plus  considé- 
rable. 


(a)  Ce  remède  est  aussi  fort  usité  dans  toute  la  Chine,  en  poudre 
et  séchée  au  Soleil  (R.)- 


[184/19(5] 


MANIFESTE  DE   QUANG-TRUNG 

Roy  de  la  HA.UTE-GOCHINCHINE  et  du  TONQUIN  à 

tous  les  MANDARINS,  SOLDATS  et  PEUPLE  DES  PROVINCES 

DE  QUANG-GAI  et  de  QUIN-HONE  faj 

(Tiré  des  Nouvelles  des  Missions  Étrangères  de  1802  *,  traduction  faite 
par  M.  DE  LA  BISSACHÈRE) 


Vous  tous  grands  et  petits  depuis  plus  de  vingt 
ans  ne  cessez  de  subsister  par  nos  bienfaits,  Nous 
frères  Tay-sons,  il  est  vrai  que  pendant  tout  ce 
terme,  si  nous  avons  remporté  des  victoires  dans  le 
Nord  et  dans  le  Sud,  nous  reconnoissons  que  nous 

(a)  Tai  mis  ce  manifeste  pour  faire  connaître  le  style  tonqui- 
nais,  Quang-trung  est  mort  10  ans  avant  la  conquête  du  roy  actuel. 
Cette  note  doit  être  de  La  Bissachère  plutôt  que  de  Sainte- 
Croix,  remarquer  en  effet  que  le  missionnaire  se  donne  comme 
l'auteur  de  la  traduction.  —  Le  troisième  des  Tây-sôn,  désigné 
ici  sous  son  nom  de  période  Quang-trung,  mourut  le  13  no- 
vembre 1792  et  la  période  Gia-long  fut  ouverte  le  l^""  juin  1802. 

1.  Ce  manifeste  a  paru,  pour  la  première  fois  croyons-nous, 
dans  les   Nouvelles  des  Missions  Orientales,  reçues  à   Londres 


174  RELATION  DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

les  devons  à  rattachement  de  ces  deux  provinces, 
c'est  là  où  nous  avons  trouvé  des  hommes  courageux 
et  des  Mandarins  capables  pour  former  notre  Cour. 
Partout  où  nous  avons  porté  nos  armes  nos  Ennemis 
ont  [197]  été  défaits  et  dispersés,  partout  où  nous 
avons  étendu  nos  conquêtes  les  Siamois  et  les  cruels 

Chinois  ont  été_  obligés  de  subir  le  joug Quant 

au  reste  impur  de  l'ancienne  cour,  depuis  plus  de 
trente  ans,  nous  n'avons  jamais  vu  qu'ils  ayent  fait 
du  bien.  Dans  cent  combats  que  Nous  leur  avons 
livrés  leurs  soldats  ont  été  dispersés  et  leurs  généraux 
mis  à  mort  ;  la  province  de  Gia-ding  a  été  remplie 
de  leuâ's  ossements.  Vous  avez  été  témoins  de  ce 
que  nous  disons  et  si  vous  ne  l'avez  pas  vu  de  vos 
propres  yeux,  au  moins  l'avez-vous  entendu  de  vos 
oreilles.  Quel  cas  faire  de  ce  misérable  Chua  (a)  (le 
roy  aujourd'hui  régnant  qui  s'est  enfui  dans  les 
malheureux  Royaumes  [198]  d'Europe  i).  Quant  au 


(a)  On  a  i>u  quil  n  avait  osé  prendre  que  ce  titre  (R.).  C'est 
une  erreur,  voir  ci-dessus,  p.  126.  —  M.  N.  au  lieu  de  chua  écrit 
Chung,  le  nom  personnel   du  prince. 

par  les  Directeurs  du  Séminaire  des  Missions  Etrangères  en  1793, 
1794, 1795, 179G,  p.  142  ;  le  nom  du  traducteur  n'y  est  pas  indiqué. 
MN.  reproduit  le  texte,  II,  p.  306,  mais  l'orthographe  des  noms 
de  lieux,  inexacte  dans  L.  B.,  est  correcte  chez  lui  —  aux 
signes  diacritiques  près  —  ;  il  écrit  Quang-Ngai,  Qui-Nhon, 
Gia-Dinh,  Binh-Khang,  Nha-Trang  et  Binh-Thuan. 

1.  C'est  aussi  une  erreur,  résultant  d'une  confusion  entre  Gia- 
long  et  son  fds.  Nous  avons  vu  (ci-dessus,  p.  4,  n.  1)  que  Renouard 
la  commettait  ;  il  serait  étrange  que  La  Bissachère  l'eût  faite 
aussi.  La  parenthèse  serait-elle  de  Renouard  ?  MN.  indique  seu- 
lement :  «  roi  actuellement  régnant  ». 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  175 

peuple  timide  de  Gia-ding  qui  ose  aujourd'hui  se 
mettre  en  mouvement  et  lever  une  armée,  pourquoi 
les  craignez-vous  tant  ?  Pourquoi  votre  cœur  est-il 
saisi  d'effroi  ?  si  leur  armée  de  terre  et  de  mer  s'est 
présentée  dans  tous  vos  ports  et  s'en  est  emparé 
dans  un  tems  où  vous  ne  vous  y  attendiez  pas,  le 
grand  Empereur^  nous  en  a  déjà  fait  connoître  les 
raisons  par  lettres,  et  nous  avons  vu  que  les  manda- 
rins, les  soldats  et  vous  tous  dans  ces  deux  provinces, 
n'avez  pas  eu  le  courage  de  combattre,  et  que  c'est 
par  cette  raison  plutôt  que  par  leurs  talens  qu'ils  se 
sont  emparés  de  tous  les  endroits  qui  sont  aujour- 
d'hui en  leur  possession.  Votre  armée  de  terre  s'est 
enfuie  de  san  côté  et  celle  de  mer  s'est  enfuie  du 
sien.  [199]  Maintenant  par  ordre  de  notre  frère 
l'Empereur  nous  préparons  nous-mêmes  une  armée 
formidable  par  terre  et  par  mer,  et  nous  allons 
réduire  les  ennemis  de  notre  nom  avec  la  même 
facilité,  que  nous  froisserions  un  morceau  de  bois 
pourri  ou  de  bois  sec.  Quant  à  vous  tous  ne  faites 
aucun  cas  de  ces  ennemis,  ne  les  craignez  point  mais 
seulement  ouvrez  les  yeux  et  les  oreilles  pour  voir 
et  entendre  ce  que  nous  allons  faire  ;  vous  verrez 
que  les  provinces  de  Bing-cang  et  de  Gna-trang,  qui 
ne  sont  que  des  débris  du  cadavre  de  Gia-ding  que 
la  province  de  Phu-yen  qui  a  toujours  été  le  centre 
de  la  guerre,  et  qu'enfin  depuis  la  province  de  Bing- 
thuan  jusqu'au  Camboge  toutes  d'un  seul  coup  vont 
rentrer  sous  notre  puissance  afin  que  tout  le  monde 

1.  C'est  de  l'aîné  des  Tây-son,  Nguyên  Van-Nhac  qu'il  s'agit. 


176  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÊRE 

[iS5  / 200]  sache  que  nous  sommes  véritablement 
frères  et  que  nous  n'avons  jamais  pu  oublier  que 
nous  sommes  du  même  sang. 

Nous  vous  exhortons  tous  grands  et  petits  de 
soutenir  la  famille  de  l'Empereur  et  de  lui  rester 
fidèlement  attachés  en  attendant  que  notre  armée 
purifie  la  province  de  Gia-ding  et  y  rétablisse  notre 
autorité,  les  noms  de  vos  deux  provinces  seront 
immortels  dans  nos  annales  ;  ne  soyez  pas  assez 
crédules  pour  ajouter  foi  à  ce  que  l'on  dit  des  Euro- 
péens, quelle  habileté  peut  avoir  cette  espèce  d'hom- 
mes, ils  ont  tous  des  yeux  de  serpens  verds  et  vous 
ne  devez  les  regarder  que  comme  des  cadavres 
flottans  qui  nous  sont  jettes  ici  par  les  mers  du  Nord  ; 
qu'y  a-t-il  d'extraordinaire,  pour  venir  nous  parler 
de  vaisseaux  de  [201]  cuivre  et  de  ballons  (a). 

Tous  les  villages  qui  se  trouvent  sur  les  chemins 
dans  vos  deux  provinces  auront  soin  de  faire  partout 
des  ponts  afin  de  faciliter  le  passage  de  nos  troupes  ; 
aussitôt  que  cet  ordre  vous  parviendra,  vous  aurez 
soin  de  vous  y  conformer. 

Recevez  avec  respect  ce  Manifeste,  car  tel  est 
notre  bon  plaisir,  le  10^  jour  de  la  7^  lune  de  la 
5^  année  du  règne  de  Quang-trung  ^. 

(a)  M.  Boisserand  a  fait  et  lancé  un  ballon  qui  a  beaucoup 
étonné  les  Cochinchinois. 

1.  27  août  1792. 


RENSEIGNEMENTS  SUR  LE  TONOUiN 


Il  n'y  a  qu'une  ville  au  Tonquin  [1^6/202]  elle 
est  assez  grande  et  murée,  dans  tout  le  reste  du 
royaume  il  n'y  a  que  des  villages  quelques-uns  ont 
mille  habitans. 

Le  Tonquin  a  11  provinces  assez  grandes  et  bien 
peuplées,  surtout  celles  qui  sont  voisines  de  la  mer  ; 
les  provinces  qu'on  appelle  xû,  se  divisent  en  phû 
qui  sont  comme  autant  de  départemens  quelques- 
unes  en  ont  neuf  ou  dix  ;  les  phû  se  divisent  en 
huyen  qui  sont  comme  autant  de  Baillages,  un  phû 
a  environ  sept  huyen  ;  les  huyen  se  divisent  en  long 
et  chacun  a  cinq  ou  six  ;  les  long  se  divisent  en  xâ 
qui  sont  comme  autant  de  paroisses  et  chaque  long 
en  a  environ  cinq  ou  six  ;  enfin  les  xâ  se  divisent 
en  xôm  ou  villages  ^. 

Chaque    province    ou   xû   est   gouvernée   par   un 

1.  Comparer  MN.  (I,  p.  262)  :  c'est  la  Cochinchine  qui  a  onze 
provinces.  «  Chacune  d'elles  forme  un  gouvernement,  subdivisé 
en  arrondissemens  ;  les  arrondissemens  en  bailliages,  les  bailliages 
en  communes...  dans  chaque  bailliage,  il  y  a  deux  mandarins, 
un  militaire  et  un  lettré...  le  mandarin  militaire  a  le  sceau,  le 
lettré  la  signature  ;  leur  concours  est  nécessaire  pour  la  décision 
des  affaires...  »  C'est  ce  que  dit  L.  B.  (p.  187)  à  propos  de  la 
province  que  MN.  attribue  au  bailliage. 

12 


178  RELATION   DE  I^I.   DE  LA  BISSACHÈRE 

grand  Mandarin  nommé  quanlon^  chaque  départe- 
ment ou  phû  a  un  mandarin  de  second  ordre  appelé 
ong-phu  ;  il  y  a  dans  chaque  huyen  ou  baillage  deux 
mandarins,  l'un  pour  le  civil  et  l'autre  pour  le  mili- 
taire ;  le  long  est  un  homme  choisi  par  le  peuple  qui 
n'a  pas  le  titre  de  mandarin  ;  on  l'appelle  seulement 
d'un  nom  distingué  qui  signifie  apeuprès  monsieur, 
sa  principale  fonction  est  de  présider  au  Culte  de 
Confucius  ;  dans  chaque  xâ  ou  paroisse,  il  y  a  deux 
ou  trois  hommes  pour  percevoir  les  impôts  et  main- 
tenir le  bon  ordre  ;  quant  il  y  a  quelques  procès  à 
décider  ou  quelques  autres  affaires  semblables,  les 
anciens  s'assemblent  à  cet  effet,  on  peut  en  appeler 
aux  tribunaux  Supérieurs,  chaque  xom  ou  village 
a  un  homme  chargé  de  porter  les  affaires  à  la  pa- 
roisse. 

(Tiré  des  Nouvelles  des  Missions  Orientales.) 


I 


[187] 
TABLE 

DES  MATIÈRES  CONTENUES  DANS  l'oUVRAGE 

De  IW  de  la  BISSACHERE. 


Avant-propos  (1). 

Introduction  des  révolutions  arrivées  en  Cochin- 
chine  depuis  le  voyage  du  jeune  roy  de  ce  Pays 
à  la  Cour  de  France  accompagné  par  Mgr  l'Evêque 
d'Adran  jusqu'au  présent  jour  (5). 

Récit  abrégé  de  quelques  circonstances  de  la  con- 
quête du  Tonquin  par  l'Empereur  actuel  Gia- 
long  (71). 

Notions  sur  le  Tonquin  (105). 
Origine  du  nom  Tonquin  (105). 
La    Cochinchine    était    autrefois    une    province    du 

Tonquin  (107). 
La  famille  de  l'Empereur  actuel  n'est  pas  la  vraie 

famille  des  anciens  Rois  (108). 
Le  prince  actuel  est  haï  des  peuples  et  les  raisons 

etc.  (111). 
Langue  et  écriture  tonquinoises  (117). 
Les  Chinois  ont  gouverné  le  Tonquin  (119). 

12. 


180  RELATION   DE  M.   DE  LA  BISSACHÈRE 

Manière  dont  l'Empereur  de  Chine  donne  l'investi- 
ture en  ce  Pays  (122). 

Ce  que  signifie  le  mot  Tay-son  (125). 

Culte  du  Tonquin  et  des  magiciens,  etc.  (126). 

Croyances  du  nouvel  Empereur.  Ses  ordonnances 
au  sujet  des  rois  spirituels   (132). 

Croyance  de  la  mère  et  de  la  sœur  de  l'Empereur 
(134).^ 

Population  du  Tonquin  et  des  Chrétiens  (141). 

Institutions  civiles  et  morales  de  ce  pays  (143). 

Loix  sur  les  meurtres,  etc.  (145). 

Police  faite  dans  les  villages  tonquinois  (150). 

Le  Gouvernement  est  despotique  (153). 

Partage  des  individus  en  classes  (154). 

[188]  Nourriture  des  Tonquinois,  fertilité  du  pays 
(161). 

Répartitions  des  impôts  et  manière  de  les  lever  (159). 

Or  et  argent  et  autres  mines  (164). 

Forces  du  pays,  manière  dont  ils  se  servent  des 
Eléphans  (167). 

Ils  méprisent  les  Chinois  (168). 

Mœurs  et  coutumes  du  pays  (169). 

Des  femmes  tonquinoises,  Coutumes  etc.  (173). 

Mariage,  poligamie,  et  concubines  (175). 

Supplices,  etc.  (181). 

Lois  somptuaires  (182). 

Des  arts  au  Tonquin  (183). 

Gouvernement  des  provinces  (187). 

Effets  des  corps  morts  (186). 

Pêches  dans  les  rivières,  manière  de  prendre  le 
poisson  (189). 


\ 


SUR  LE  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  181 

Costume  de  cérémonie  (191). 

Nourriture  particulière  manière  de  prendre  les  vers 

qu'ils  mangent  (192). 
Manifeste  du  Roy  tay-son  Quang-trung  (196). 
Renseigncm-ents  sur  le  ïonquin  (201). 


LISTE  DES  MOTS,  DES  NOMS  ET  DES  EXPRESSIONS  ANNAMITES 
CONTENUS  DANS  LE  TEXTE 

Binh-khang nom  de  lieu. 

Binh-thuàn » 

Bùi-thi-Xuàn nom  de  la  femme  d'un  général  des 

rebelles  Ta} -son  qui  se  distingua  dans 
la  lutte  contre  Nguyen  Anh. 

Chu titre     donné     aux      Seigneurs      de 

Cochinclîine  et  aux  Seigneurs  du 
Tonkin  ;  signifie  en  chinois  :  sei- 
gneur, maître  (forme  sino-anna- 
mite). 

Chùa forme  annamite  vulgaire  du  même 

titre. 

Cành-thinh titre  de  période  du  fils  du  troisième 

frère  Tày-son,  qui  régna  au  Tonkin 
de  1792  à  1802. 

Con  dai  cha  mang. . .      expression  proverbiale  (con  dai  cai 

mang  dans  le  texte  de  La  Bissachère) 
signifiant  :  les  sottises  des  enfants, 
les  parents  en  supportent  les  consé- 
quences. 

Con  dào  Hanh équivalent  probable  de  Con  leo  Hanh, 

dans  le  texte  de  La  Bissachère  :  la 
courtisane  Hanh. 

Bông-nai nom  de  lieu. 

Dai  Vuong signifie  :  Grand  Roi. 

Gia-dinh nom  de  lieu. 

huyên division  administrative. 

Kim-ngânphâlê-luât.     expression    proverbiale    signifiant  : 

l'argent  ruine  les  lois. 

Nam-dinh nom  de  lieu. 


184  RELATION   DE   M.   DE  LA  BISSACHERE 

Nghe-an nom  de  lieu. 

Nghi nom  d'un  prêtre  catholique  anna- 
mite, le  P.  Paul  Nghj. 

Nguyên nom  de  la  famille  des  Seigneurs  de 

Cochincliine. 

Nguyên  Ành prince   de    la  famille    des    Nguyên 

devenu  empereur  du  pays  d'Annam 
sous  le  nom  de  Gia-long  (1802). 

Nguyên  Vân-Nliac . . .      l'ainé  des  frères  Tày-son. 

Nguyên  Vân-Huè. . . .      le  plus  jeune  des  frères  Tày-son;  le 

même  que  Quang-trung. 

Nguyên  Quang-To:"!!.     son  fils;  le  même  que  Cânh-thinh. 

phû division  administrative. 

Phù-yên nom  de  lieu. 

Quâng-ngâi » 

Quang-trung titre  de  période  de  Nguyên  Vân-Huç; 

de  1788  à  1792. 

Qui-nhon nom  de  lieu. 

Tày-son nom  de  lieu.  Nguyên  Vàn-Nhac  et 

ses  frères  en  étaient  originaires,  d'où 
le  nom  de  «  gens  de  Tày-son  »  qui 
leur  fut  attribué  et  qui  fut  étendu  à 
leurs  partisans. 

Thieu-phô titre  de  dignité  décerné  au   général 

Tran-quang-Dièu  et  qui  servit  à  dési- 
gner ce  général  aussi  bien  que  sa 
femme  Bùi-thi-Xuân, 

tong division  administrative, 

trân » 

Trân-quang-Diçu.. . .      général  tày-son,  épouxde Bùi-thi-Xuân. 

Vuong Roi. 

xâ division  administrative. 

xôm » 

xir région. 


SUR  LF  TONKIN  ET  LA  COCHINCHINE  185 

Xû-  Nghê la  «  région  Nghô  »,  pour  désigner  la 

province  du  Nghç-an. 

Xû-  Thanli la  province  du  Tlianh-hôa. 

Xir  Bac la  province  de  Bâc-kinh  (aujourd'hui 

Bâc-ninh). 


ni 


TABLE    DES  MATIERES 


INTRODUCTION    5 

I.  l'auteur  de  la  relation  sur  le  Tonquin 8 

A.  —    'Notes    biographiques 8 

B.  —  Notes  bio-bibliographiques 14 

II.  La    publication    de    la    Relation    de    la    Bissa- 
chère  18 

A.  —  Renouard  de  Sainte-Croix  et  son  ouvrage.  .  18 

B.  —  Le  Baron  de  Monlyon  et  la  Relation  de  la 
Bissachère 33 

III.    Le    manuscrit      des     Archives     des    Affaires 

étrangères 67 

NOTES  SUR  LE  TONQUIN,  par  M^  de  la  Bissachère, 

Missionnaire  français  (1807) 71 

Avant-propos    73 

Introduction    75 

Récit  abrégé  de  quelques  circonstances  de  la  conquête  du 

Tonquin  par  le  ci-devant  Roy  de  la  Cochinchine . .  .  .  105 

Notions  sur  le  Tonquin,  par  M^  de  la  Bissachère 123 

Table  des  matières  contenues  dans  V ouvrage  de  M^  de 

la  Bissachère 179 

Liste  des  mots,  des  noms  et  des   expressions  anna- 
mites contenus   dans  le  texte 183 


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